Autour de Bouvard et Pécuchet
En donnant à ce volume un titre analogue à celui qu'en 19 12 mon collaborateur et ami, M. Dumesnil, et moi-même, avions choisi pour notre ouvrage Autour de Flaubert, j'ai voulu, comme précédemment, indiquer qu'il est un peu de la nature de ce que les bibliographes dénomment un « Recueil factice». Ce qu'on va lire ne résulte pas, en effet, d'un travail critique primitivement conçu, puis exécuté, sur un plan méthodique et logique; c'est au contraire la réunion d'une série d'études et d'articles documentaires dont chacun pourrait, à la rigueur, constituer un tout indépendant, et qui ont été d'abord écrits comme tels. Deux des chapitres avaient paru, avant la guerre, dans des revues; les autres sont inédits. L'ordre dans lequel ils se trouvent ici groupés, ne représente pas exactement l'ordre dans lequel ils ont été rédigés. La pensée de les rapprocher et de constituer, par leur assemblage, un livre ayant son unité au moins apparente, ne m'est venue qu'en cours de route, et assez tardivement. Il en découle que, sans aucun doute, on y découvrira des disparates, des redites, des défauts de transition; lorsqu'il s'est agi d'unifier et de mettre au point l'ensemble, je me suis efforcé d'atténuer, autant que possible, ces imperfections dont j'avais pleinement conscience; mais je ne prétends pas y avoir tout à fait réussi. C'est pourquoi je n'hésite pas à déclarer ici dans quelles conditions, et sous quelle inspiration, ce volume est né. Peut-être un tel aveu me vaudra-t-il une certaine indulgence.
La haute personnalité de Flaubert suffît, toutefois, à créer un lien solide entre les éléments, de nature et d'origine variable, dont je soumets la mosaïque au lecteur. Son nom, en effet, les domine tous; son génie de romancier en fournit la matière; son art et son talent accompli s'y trouvent partout discutés. Il y a plus encore ; dans la vie de Flaubert, c'est une période nettement définie par deux dates, 1870-1880, qui est spécialement considérée, et, dans son œuvre, un seul roman, Bouvard et Pécuchet. En dehors de ces dix années consécutives, les indications biographiques et critiques qu'il a pu être nécessaire de rappeler complètent et corroborent l'exposé, mais n'en font pas l'objet immédiat. En dehors de ce roman, pris en lui-même et pour lui seul, les autres livres
du Maître ne sont mentionnés que comme points de comparaison, et cités qu'à l'appui d'une démonstration dont Bouvard et Pécuchet fournit, à la fois, le thème et l'occasion. Dès lors, on estimera peut-être que le fil conducteur par lequel sont rassemblés les différents chapitres de ce livre est assez tendu, assez homogène, et que le titre adopté se trouve par là même justifié. C'est bien un «Recueil factice», par sa conception première; mais le sujet de toutes ces pages demeure, en réalité, unique; chaque enquête particulière vise le même but; toutes tendent à une conclusion d'ensemble dont il s'agit seulement d'apporter les prémisses; et j'espère que la diversité originelle des éléments constitutifs s'effacera, si l'on veut bien tenir compte à la fois du Maître dont les principes esthétiques sont examinés, et du bloc compact qu'est son dernier roman.
On trouvera ici, sauf dans les deux premiers chapitres, très peu de biographie proprement dite. A l'inverse de ce que M. Dumesnil et moi avions entrepris jadis, je me suis appliqué, cette fois, beaucoup moins à «rattacher partout l'œuvre à l'homme pour vivifier l'œuvre en rappelant quelques aspects des temps où elle a été composée», qu'à examiner de près, jusque dans ses détails parfois minutieux et ingrats, l'œuvre en elle-même, Bouvard et Pécuchet, tel que nous le connaissons. Mon intention a été d'aider à mieux comprendre, peut-être, ce roman, dont la portée véritable et les mérites réels semblent souvent méconnus; j'ai voulu surtout faire pénétrer plus avant dans la pensée intime de Flaubert, dans les secrets de son art, en révélant, par des exemples concrets, par une analyse précise et approfondie, d'abord les procédés ordinaires de son Réalisme, puis la conception philosophique qui a inspiré l'œuvre, l'idée directrice de cet âpre réquisitoire prononcé contre la Science et l'effort humain, sous toutes ses formes.
Je ne me dissimule pas que ce volume sera, pour beaucoup, d'une lecture assez rebutante. Il est probable qu'on le jugera pédant, et je passerai souvent pour me donner ce que Flaubert appelle « des allures de pion ». Il ne faut pas chercher ici des renseignements anecdotiques, des faits divers plus ou moins nouveaux ou ingénieusement reconstitués, pareils à ceux qui, généralement, accompagnent les études critiques consacrées aux grands écrivains. Pour Flaubert, la plupart des événements qui, de 1870 à 1880, remplissent sa vie sont connus,au moins dans leurs lignes essentielles; je n'ai fait que rappeler des données acquises, mais je n'ai presque rien ajouté d'inédit. La littérature très abondante suscitée cette année même par les fêtes du centenaire de sa
naissance, est, à ce point de vue, beaucoup plus complète et plus détaillée que je n'ai tenté de l'être. Mais je crois que le temps n'est pas éloigné où Flaubert sera étudié et discuté, dans chacune de ses œuvres, au même titre que le sont nos plus grands classiques inscrits aux programmes universitaires. Depuis 1913 il a fait déjà, sous les auspices de M. Ferrère,son entrée officielle enSorbonne; plus récemment, il a été le sujet d'un cours spécial aux étudiants d'agrégation de Lyon. La maîtrise de son talent, la perfection de sa prose, reçoivent chaque jour une consécration plus éclatante. Quelques campagnes de journalistes, de grammairiens avides de réclame, dirigées contre son style même, n'ont réussi, par les discussions passionnées auxquelles elles ont donné lieu, qu'à rehausser son prestige littéraire. Puisqu'on a déjà commencé, dans nos grandes écoles, à commenter Madame Bovary ou Salammbô et à étudier ces chefs-d'œuvre comme l'on fait pour Phèdre ou pour YOraison funèbre d'Henriette d'Angleterre, le présent livre ne sera pas inutile, s'il apporte sa contribution à la connaissance générale de l'œuvre de Flaubert et de son art, dans toutes ses manifestations.