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LES AMITIÉS

L'histoire de la vie de Flaubert, de 1870 jusqu'à sa mort (8 mai 1880), est généralement mal connue. Elle est surtout difficile à étudier — et par suite à raconter — dans ses détails complexes. Cette difficulté provient de plusieurs causes, et, avant tout, de ce que les documents capables d'éclairer cette période ne sont pas encore tous en état. On a bien, pour se guider, les témoignages de quelques contemporains, par exemple les Souvenirs littéraires de Maxime Du Camp, le Journal des Goncourt, les Souvenirs intimes de Mme Commanville ; mais ce sont-là des matériaux de seconde main ; il faut les compléter et les contrôler souvent par d'autres textes authentiques; et ces textes (les lettres de Flaubert), très nombreuses cependant, ont été, dans les éditions actuellement publiées, particulièrement mal classées pour cet intervalle de sa vie. L'édition Charpentier-Fasquelle et l'édition Couard, — pour la Correspondance générale autant que pour les Lettres à sa nièce Caroline, — abondent en erreurs de chronologie grossières. Une vérification attentive des dates attribuées, par le quantième du mois, le jour de la semaine (1), les timbres de la poste, quand ils existent, les allusions à des faits extérieurs, etc., permet souvent de rectifier. Mais ces deux éditions sont, en outre, fort incomplètes : beaucoup de lettres à Maupassant, à Feydeau, à Edmond de Goncourt, à la famille Lapierre, à Mme Brainne, etc., ont échappé aux recherches. Il n'est pas interdit d'espérer, sur ce point, d'importantes révélations pour l'avenir. J'ai eu moi-même l'occasion, il y a quelques années, de publier (2) 74 lettres à Georges Charpentier et à Mme Charpentier qui doivent s'ajouter aux 14 lettres à l'éditeur et à sa femme, déjà reproduites dans la Correspon-

(1) Seule indication qui figure sur l'autographe des lettres de Flaubert, dans la plupart des cas.

(2) Revue d'histoire littéraire de la France, juillet-septembre 191 1.

dance générale. Dix-sept lettres à Jules Sandeau et à Mme Sandeau, qui s'échelonnent entre 1858 et 1877, ont paru récemment dans la Revue de Paris, par les soins de M. André Doderet (1). Le Mercure de France du 15 décembre 1920 a donné le texte rectifié et complet de trois lettres à Charles Lapierre, dont les autographes sont maintenant au Musée de Croisset ; elles rentrent exactement dans la période biographique qui nous intéresse. Pour la même période encore, une source de renseignements autrement importante et précieuse est constituée par 89 lettres à Edmond Laporte, le secrétaire bénévole et l'ami de Flaubert; or, ces lettres sont restées, jusqu'à ce jour, inédites (2). Il en existe certainement aussi d'autres à la princesse Mathilde, à Georges Pouchet, au docteur Georges Pennetier, à Eugène Delattre, à Bardoux, etc., qui, sur plus d'un point obscur, apporteraient des indications utiles. Mais il ne suffit même pas de découvrir et de révéler au public de tels inédits; il faudrait surtout, après avoir restitué à chaque lettre une date aussi précise que possible, fondre en un tout homogène, chronologiquement classé, ces diverses correspondances particulières, qu'il n'y a aucune raison valable ni logique de publier séparément (3). Une bonne édition complète des lettres de Flaubert reste donc à faire; elle permettrait, mieux que n'importe quel commentaire historique ou critique, de connaître à fond sa vie et la genèse de son œuvre, pour une période déterminée. On n'en est pas encore là, malheureusement.

L'étude qu'on va lire prend pour cadre les neuf ou dix années employées à la préparation et à l'écriture de Bouvard et Pécuchet; elle s'y limitera strictement, sauf les incursions et les rappels nécessaires aux années précédentes. Ce roman est donc comme le centre et la clef de voûte de notre travail. Je ne prétends point aborder en détails les faits, car, précisément, ces dix années ont été, de toute la vie de l'écrivain, les plus chargées peut-être en événements variés, qui souvent n'intéressent guère l'histoire littéraire et restent généralement sans rapports avec les mésaventures des « deux Bonshommes ». Mais il est souvent difficile, quand on parle d'une œuvre quelconque d'un auteur,

(1) Revue de Paris, 15 juillet et Ier août 1919.

(2) Ces lettres sont la propriété de M. René Dumesnil, gendre de Laporte, dont le nom revient plusieurs fois dans cette étude. Il m'a permis de les consulter et d'en tirer parti, ici même, à l'occasion. Ce m'est un devoir, en même temps qu'un plaisir, de l'en remercier en tête de ce livre.

(3) Comme on l'a fait pour les Lettres à sa nièce Caroline, qui a voulu elle-même cette publication isolée.

de n'être point amené à parler, en même temps, des incidents de son existence au moment où il la compose, ou de ses sentiments, ou de ses autres travaux parallèlement menés, ou de ses impressions d'homme plus ou moins mêlé aux contingences extérieures, et soumis, chaque jour, à leur dépendance. Avec Flaubert, raconter l'homme, c'est toujours raconter la genèse de l'œuvre, car nul, plus que lui — malgré ses principes d'impersonnalité et d'impassibilité — n'a vécu davantage pour ses œuvres et par ses œuvres. La « tour d'ivoire », même chez un Alfred de Vigny, n'est guère mieux qu'une image poétique, un sanctuaire théorique ou se complaît l'orgueil blessé des écrivains, un utopique abri où vont se réfugier des déboires réels et des lassitudes très positives : en fait, ces « templa serena » s'évanouissent de plus en plus aux regards de la critique et de la recherche historique, trop acharnées peutêtre à la découverte et à l'analyse du document minutieux, et pauvres, par suite, d'idées générales. De jour en jour, il apparaît bien que la plus sûre façon de comprendre et d'apprécier l'œuvre d'un maître (romancier, poète, ou historien) c'est encore de commencer par bien connaître sa vie, son caractère, ses opinions, et le moment du temps où cette œuvre est née. Le mot fameux de Térence :

Homo sum, humani nihil a me alienum puto,

ne trouve nulle part peut-être, mieux qu'en matière de critique littéraire ou artistique, son application.

Il n'est donc pas superflu, avant d'examiner certains des problèmes auxquels donne lieu Bouvard et Pécuchet, de situer, en quelque sorte, ce livre au milieu des conditions et des circonstances extérieures qui l'ont vu naître. Quelle a été, dans ses grandes lignes, dans ses modifications et ses péripéties essentielles, la vie de Flaubert, de 1870, date à laquelle, après Y Éducation sentimentale , il passe à de nouveaux projets, jusqu'à 1880, année où il succombe en pleine tâche, « la plume à la main », n'ayant même pas eu le temps d'achever son « infernal bouquin »?

Pour cet « ermite » de Croisset, généralement sédentaire, enfermé dans son cabinet de travail, entre sa peau d'ours blanc, son divan et sa bibliothèque, et que les bourgeois de Rouen venaient, le dimanche, contempler sur sa terrasse plantée de tilleuls en bordure de la Seine, — quand il s'y promenait en « gueulant » ses périodes, enveloppé dans une houppelande brune — c'est

avant tout une période de grande agitation, de grande dépense extérieure,, d'instabilité, hachée et très mouvementée. On s'en aperçoit lorsqu'on s'applique à dater, — et en même temps à localiser — ses lettres. On n'y rencontre pas cependant de longs et lointains voyages, comme celui de Corse en 1840, d'Italie en 1845, de Bretagne en 1847, d'Orient en 1849-1851; mais c'est plutôt une suite ininterrompue de déplacements de moindre envergure, — plus fréquents même que n'étaient, avant 1854, ses fugues rapides à Mantes quand il allait y rejoindre Louise Colet, — et, par là, d'autant plus inconciliables avec son travail. En 1871, c'est une excursion d'un mois à Bruxelles, en compagnie d'Alexandre Dumas fils, avec retour par Londres etNewhaven(i) En 1872, un séjour de trois semaines à Bagnères-de-Luchon, avec sa nièce malade. En 1873, d'autres séjours à Nohant, chez George Sand,et à Chenonceaux, chez Mme Pelouze; cette même année, il va encore à Rambouillet, Houdan et Mantes, pour y découvrir un endroit où situer l'action de Bouvard et Pécuchet. En 1874, sur ^e conseil des médecins, il part en Suisse, pour sa santé; il y reste un mois environ, puis du Righi s'en va à Dieppe. En 1875, du 15 septembre au début de novembre, il est à Concarneau, avec Georges Pouchet. En 1876, une nouvelle invitation le ramène à Chenonceaux. En 1877, après s'être rendu d'abord au Havre, il entraîne son fidèle Laporte en Basse-Normandie, toujours pour les besoins de Bouvard et Pécuchet. Nous le retrouvons en 1878 à Chenonceaux pour la troisième fois; six mois plus tard, il est à Ëtretat avec Maupassant. Et, au milieu de tout cela, s'y intercalant, s'y surajoutant, et compliquant encore ces allées et venues, c'est surtout une incessante navette de Croisset à Paris, de Paris à Croisset, de Paris à Saint-Gratien, de Croisset à Dieppe, où habite Mme Commanville — des absences de deux ou trois jours, des retours, puis des départs nouveaux — comme si, chaque fois qu'il regagne sa chère «maison du bord de l'eau», un destin jaloux de son repos, de son calme nécessaire et de son labeur, s'ingéniait à l'en chasser aussitôt. Que cette époque troublée, bousculée, ait été en même temps une des plus fécondes en productions littéraires, une de celles où il a déployé peut-être l'activité intellectuelle la plus intense, ce n'est pas la particularité la moins surprenante qui mérite d'être retenue.

Or, ces dix dernières années de son existence sont aussi les plus douloureuses, les plus sombres qu'il ait vécues. Autour de lui, l'atteignant dans ses

(1) Pour tous ces détails biographiques, cf. la Biographie chronologique de Flaubert, rédigée par M. René Dumesnil, au tome II de notre Autour de Flaubert (Paris, 1912).

affections les plus chères, dans ses amitiés les plus fidèles, les deuils s'accumulent. Après Bouilhet (juillet 1869), après Jules Duplan et Jules de Goncourt (1870), c'est, en 1871, Maurice Schlésinger. Plus âgé, celui-ci n'a pas été, à proprement parler, un intime pour Flaubert; mais ils se connaissent de longue date, depuis leur rencontre à Trouville, en 1835 ou 1836. Ils ne se sont jamais perdus de vue. Schlésinger est le mari de celle que, tout jeune encore (il avait 15 ou 16 ans), Flaubert a aimée d'un amour profond, à laquelle il avait vouée une adoration très pure, quasi mystique, un culte dont la foi ne s'est jamais démentie. Il a fait, on le sait, de Mme Schlésinger, l'admirable héroïne de son Éducation sentimentale; et quand il a raconté la passion de Frédéric Moreau, dans ces pages, d'une émotion contenue, où est décrite leur dernière entrevue — quand Mme Arnoux, chez Frédéric, ôte son chapeau et laisse voir ses cheveux blancs — Flaubert, tout romancier impersonnel et impassible qu'il voulait être, a mis cependant à près de quarante ans d'intervalle beaucoup de son cœur de jeune homme (1). Deux ans après avoir écrit cette scène, quand son « éternelle tendresse, sa toujours aimée (2) » lui apprend la mort de l'homme qui a été le compagnon de sa vie, le père de ses enfants, on s'aperçoit bien, aux mots qu'il emploie pour parler du disparu, aux souvenirs évoqués, au ton des consolations prodiguées, que le deuil de la «vieille amie toujours chère» l'a frappé directement. Il partage, il éprouve lui-même sa tristesse. Ce n'est pas tant Maurice Schlésinger qu'il pleure alors; ce sont les larmes de Mme Schlésinger qu'il verse avec elle. Cette sympathie profonde, en de telles circonstances, dégagée de toute arrière-pensée mesquine ou banale, ce commun retour au passé, ce regard mélancolique et discret vers un bonheur qui n'a été qu'un beau rêve, tout cela permet de mesurer l'étendue et la constance de la passion de Flaubert, mieux sans doute que ne feraient des aveux nettement exprimés. On songe à ces mots si tristes de l'Éducation : « Il ne regrettait rien. Ses souffrances d'autrefois étaient payées » (3).

Le 25 mars 1872, à Croisset, meurt Madame Flaubert. Son fils écrit à George Sand : « Je me suis aperçu, depuis 15 jours, que ma pauvre bonne femme de maman était l'être que j'ai le plus aimé. C'est comme si on m'avait arraché une partie des entrailles » (4). Cette simple phrase, sans commentaires,

(1) Sur cet épisode de Trouville, cf. notre Flaubert avant 1857, p. 68 et suiv.

(2) Corresp. IV, 115 (27-28 mai 1872). — Je citerai toujours Flaubert, Correspondance et romans, d'après l'édition Conard.

(3) Éducation sentimentale, p. 604.

(4) Corresp. IV, m (mardi 16 avril 1872).

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dit l'immense douleur de Flaubert et le désarroi moral profond, la solitude absolue qui l'envahirent alors brusquement. Mme Flaubert s'en allant, c'étaient cinquante-et-un ans de vie commune, d'une tendresse côte à côte, qui se brisaient brutalement.

Tout le passé de sa vie était d'un seul coup confondu. Mais il n'avait pas épuisé encore le bilan de ses tristesses. Quelques semaines plus tard, il apprend que la fille de son ami Duplan n'est plus (avril 1872). Il ne la connaissait pas beaucoup; mais ce deuil, ravivant le souvenir d'un camarade très cher et toujours regretté, ne le laisse pas indifférent : « Encore une mort ! » (1) s'écrie-t-il. Puis, cinq mois plus tard, c'est le tour de Théophile Gautier.

Il a été, celui-là, le compagnon littéraire, et presque le contemporain, de ses années romantiques. C'est le « vieux Théo, le cher vieux maître », — ■ poète ardent, styliste impeccable, peintre truculent, qu'il a lu d'abord et admiré en cachette dès le collège, fréquenté plus tard, et aimé pour son franc accueil, consulté au besoin comme un guide et un juge (2). — Il était pour lui comme un frère aîné dans la grande famille des lettres, moins solennel que Hugo, mais beaucoup plus « artiste » au sens où Flaubert entendait l'art, et devant le génie duquel il savait s'incliner sans faux orgueil, sans jalousie d'école, sans envie d'aucune sorte. Il le vit disparaître après de longues souffrances physiques et morales, qui sont exactement (les dernières surtout) celles que lui-même endure. Lui aussi a éprouvé, nous le verrons, la douleur de la guerre et de la défaite, la honte de l'invasion, la crainte et le dégoût de ce qu'il a appelé « le panmuflisme de l'humanité ». Exploité, tyrannisé, « opprimé par Girardin, par Fould, par Dalloz, et par la première République » (3), Gautier meurt de colère rentrée, de la rage de ne pouvoir dire ce qu'il pense. «Il a eu deux haines, écrit Flaubert en manière d'oraison funèbre: la haine des épiciers dans sa jeunesse; celle-là lui a donné du talent; la haine du voyou dans son âge mûr; cette dernière l'a tué... Il est mort de la charognerie moderne (4) ». Depuis quelque temps il le savait gravement malade, il le voyait décliner et prévoyait le dénouement fatal; quand il arrive enfin, Flaubert en demeure « écrasé » (5); et, comme pour redoubler son chagrin,

(1) Lettres à sa nièce, p. 248 (20 avril 1872).

(2) Notamment à propos de Par les champs et par les Grèves (cf. Corresp. II) et des fragments de la Tentation de Saint- Antoine, version de 1856, parus dans l'Artiste en 1856-57.

(3) Corresp. IV, 134 (A G. Sand, lundi 28 octobre 1872) et 144 (à Feydeau, novembre 1872.)

(4) Corresp. IV, 135.

(5) Lettres à sa nièce, p. 273 (25 octobre 1872).

une maladresse de Catulle Mendès l'empêche d'assister à l'enterrement de son vieil ami (i). Avec Théophile Gautier il perd, non seulement un camarade éprouvé et sûr, le gai compagnon des dîners Magny, mais surtout l'artiste, l'apôtre, par la théorie et par l'exemple, de la meilleure doctrine. Quelques jours plus tard, à Rouen, apercevant dans la rue quelques-uns de ces « bourgeois » qu'ils détestaient tous deux, Flaubert, invinciblement, associe aussitôt le souvenir de son ami mort à l'expression de la nausée et de la haine que cette rencontre lui cause : « J'ai passé hier, écrit-il, une journée dont je me souviendrai... Le spectacle de leur vulgarité, de leurs redingotes, de leurs chapeaux, ce qu'ils disaient et le son de leurs voix, m'ont donné à la fois envie de vomir et de pleurer. Jamais, depuis que je suis sur la terre, pareil dégoût des hommes ne m'avait étouffé. Je pensais continuellement à l'amour que mon vieux Théo avait pour l'art, et je sentais comme une marée d'immondices qui me submergeait. Car il est mort, j'en suis sûr, d'une suffocation trop longue causée par la bêtise moderne » (2). Déjà, au lendemain de la mort de Bouilhet, il avait eu cette réflexion douloureuse: «à quoi bon écrire, maintenant qu'il n'est plus là ? (3) » Car ce ne sont pas là seulement des êtres tendrement aimés qui s'en vont, mais surtout des compagnons d'art. De plus en plus, au seuil de la vieillesse, il a l'impression de rester seul survivant, pour défendre et soutenir les chères idées qui ont été leurdogme.il se sent un homme d'un autre âge, un fossile, le vieillard de Cro-Magnon, comme il signe alors certaines de ses lettres (4). Doctrine faite pour une élite, préservée du contact de la foule hostile, l'Art pour l'Art a beau s'enorgueillir d'un superbe isolement qui devient article de foi ; à mesure que la mort multiplie les vides dans leurs rangs, les purs artistes éprouvent, plus douloureusement même que les anciens romantiques, le fardeau de la solitude morale, envahissante et irrémédiable.

En octobre 1873 Ernest Feydeau meurt; le 8 mars 1876, c'est Louise Colet; quelques mois plus tard, coup sur coup, Ernest Lemarié — un de ses premiers camarades de collège — puis George Sand; en mars 1877, c'est son beau-frère Emile Hamard. Puis, d'autres encore, qui tous ont tenu dans

(1) Mendès lui avait envoyé trop tard le télégramme annonçant les funérailles. Cf. Corresp. IV, 135 (à G. Sand, 28 octobre 1872).

(2) Lettres à sa nièce, p. 273 (25 octobre 1872).

(3) Corresp. III, 554. (A Jules Duplan, juillet 1869.)

(4) Lettres à sa nièce, passim.

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son existence une place plus ou moins importante, auxquels se rattachent tant de bons souvenirs d'autrefois. Et, chaque fois, Flaubert «remonte le cours de sa vie » (i) et regarde mélancoliquement en arrière. « Encore une fin ! Comme tout s'en va autour de moi » : tel est le refrain des lettres de cette époque où il épanche « son vieux cœur dévasté » (2).

A ce deuil, brusquement, s'ajoute une catastrophe matérielle qui le bouleverse et met au comble sa tristesse : au début de 1875, son neveu, Ernest Commanville, gros commerçant en bois et charpentes, est à la veille d'être déclaré en faillite. Pour le sauver — lui, d'abord, et surtout Caroline Commanville — du déshonneur et de la ruine, Flaubert, sans hésiter, abandonne sa propre fortune (3). Il négocie pour vendre sa ferme de Deauville, quitte, par économie (4), son appartement de la rue Murillo, va s'installer à l'étroit dans un modeste logement, 240, faubourg Saint-Honoré, et, pendant quatre mois d'angoisse infernale (5) — de démarches dont le détail n'appartient pas à l'histoire littéraire, mais où il faut noter l'intervention généreuse et dévouée d'Edmond Laporte — il réussit enfin à obtenir un arrangement: la faillite est évitée, la réputation commerciale de Commanville, le nom que porte sa « chère Caro », resteront intacts, grâce à lui. Au premier moment, dans le désarroi de ce désastre, Mme Commanville avait songé à vendre Croisset, qui lui appartenait en propre depuis le décès de Mme Flaubert, et où Gustave n'habitait qu'en raison d'une clause formelle du testament (6). L'idée de perdre ce logis de sa jeunesse, de toute sa vie depuis 1844, « de n'avoir plus un toit à lui, un home », lui fut pendant longtemps intolérable (7). L'accord intervenu avec les créanciers écartait cette crainte. Mais le ménage Commanville n'en restait pas moins ruiné ; et le chagrin de Flaubert,

(1) Corresp. IV, 248 ( à Mme des Genettes, mars ou avril 1876).

(2) Lettres à sa nièce, p. 513 (1879).

(3) Cf. Lettres à sa nièce, p. 568 et suivantes.

(4) C'est une note de Mme Commanville (Lettres à sa nièce, 369) qui nous l'apprend ; mais, à George Sand, Flaubert dissimule la véritable raison de son déménagement; il dénature même un peu la vérité : « J'ai quitté mon logement de la rue Murillo et j'en ai pris un plus spacieux qui est contigu à celui que ma nièce vient de retenir... Je serai moins seul l'hiver prochain, car je ne peux plus supporter la solitude. » (Corresp. IV, 236. Mai 1875.)

(5) Corresp. IV, 239. (A Zola, 13 août 1875.)

(6) Corresp. IV, m. (A G. Sand, avril 1872.)

(7) « Je regarde maitenant Croisset avec l'oeil d'une mère qui regarde son enfant phtisique en se disant : 0 combien durera-t-il encore? » — et je ne puis m'habituer à l'hypothèse d'une séparation définitive » (Lettres à sa ?iièce, p. 373. 9 juillet 1875).

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égoïste en apparence tant qu'il ne s'agissait que de Croisset ou de la diminution de ses propres revenus, revêt, en réalité, un tout autre caractère : en effet on constate aisément, par ses lettres, que si l'événement lui a été si douloureux, c'est surtout en ce qu'il a compromis à jamais le bonheur et l'avenir de sa nièce : « Ah, chère Caro, lui écrit-il, moi qui aurais tant voulu te voir heureuse. Quelle blessure à ma tendresse que votre ruine ! Je ne peux pas me fourrer ça dans la cervelle ! Quelquefois je parviens à l'oublier pendant quelques minutes; puis c'est comme un coup de poignard qui revient ! (i) » Peu à peu, cependant, le calme et le courage renaissent; il envisage avec moins d'amertume la situation; son existence a beau être « maintenant bouleversée, il aura toujours de quoi vivre, quoique dans d'autres conditions » (2). Pour bien comprendre ce « bouleversement », causé par le sacrifice financier qu'il avait consenti, il faut se rappeler ce qu'avait été sa vie jusqu'à ce jour. « Flaubert, disait Théophile Gautier à Feydeau, a eu plus d'esprit que nous... Il a eu l'intelligence de venir au monde avec un patrimoine quelconque, chose qui est absolument indispensable à quiconque veut faire de l'art » (3). Le docteur Flaubert avait donné à sa famille une large et solide aisance que de saines traditions bourgeoises, depuis un demi-siècle, avaient encore accrue. Sans peut-être qu'il s'en rendît lui-même un compte exact, sans apprécier alors, autant qu'il aurait dû le faire, l'avantage qu'il en retirait, ses rentes avaient permis à Gustave le choix d'une vocation indépendante; il devait à sa fortune personnelle, à celle de ses parents, d'avoir pu, durant cinquante années, travailler à loisir, écrire sans aucun souci matériel, voyager, devenir, dans toute la rigueur du terme, un artiste désintéressé, professant un mépris hautain de l'argent, du succès, des honneurs, un amour absolu du Beau pour le Beau, sans considérations étrangères d'aucune sorte. De tous ces bienfaits, dont il jouissait lui-même, il avait fait une des bases et un dogme de son esthétique. A côté de ses contemporains, comme Gautier, comme Feydeau qui usaient leur existence et leur talent par des besognes écrasantes et ingrates, Flaubert avait été, jusqu'en 1875, un privilégié. Il s'en aperçut du jour où, son patrimoine étant « fortement endommagé » (4), il se vit obligé

(1) Lettres à sa nièce, p. 379 (juillet 1875). — Ailleurs, parlant de Croisset, il dit encore : « Mais ce n'est pas cela qui m'occupe le plus actuellement. Ce qui me navre, pauvre Caro, c'est ta ruine, ta ruine présente, et l'avenir ! Déchoir n'est pas drôle. » ( Ibid., p. 373, 9 juillet 1875).

(2) Corresp. IV, 239. (A Zola, 13 août 1875.)

(3) Feydeau, Théophile Gautier, p. 127.

(4) Corresp. IV, 239. (A Zola, 13 août 1875.)

de veiller à l'équilibre de son budget, de pratiquer l'économie, de se « plonger dans les affaires » — ce qui lui répugnait étrangement, et qu'au surplus il ignorait. Il continuait d'habiter Croisset, mais son neveu et sa nièce lui en avaient en quelque sorte confié la gérance, et, maintenant, il se sentait le devoir d'y regarder, comme on dit, de plus près qu'autrefois, puisqu'il avait à rendre des comptes. A chaque instant, dans les Lettres à Caroline de cette époque, nous l'entendons aborder des questions de ménage, discuter les réparations à faire à l'immeuble, parler chiffres, domestiques, ouvriers, comptabilité — toutes préoccupations auxquelles le reste de sa Correspondance ne nous a pas habitués ; on devine combien elles lui étaient pénibles, et on éprouve même un certain malaise à le voir s'y arrêter si souvent (i). Il s'irrite d'avoir à envoyer des factures à Commanville, à lui réclamer de l'argent pour les dépenses d'entretien; visiblement, il s'en trouve un peu humilié : « Il faudrait que ton mari m'envoyât cette semaine mille francs. Rien ne m'embête plus que de lui demander perpétuellement de l'argent, mais comment faire? Il me tarde que tout soit arrangé » (2). Ce langage nouveau révèle une gêne, une sorte de maladresse, qui, depuis la mort de Mme Flaubert, et surtout depuis la déconfiture de son neveu, trahit, dans les dernières années de sa vie, une souffrance très réelle, un chagrin qui se répète à peu près tous les jours.

Ce qui n'est pas moins nouveau, à partir de cette époque, c'est de le voir soucieux, pour la première fois de sa vie, du profit qu'il pourra tirer de ses propres œuvres. Il relance son éditeur Charpentier, sollicite le paiement des rééditions et des traductions de ses romans, demande qu'il en soit fait de nouveaux tirages, qu'on soigne la publicité de vente; et, comme il s'adresse à un ami en même temps qu'à un commerçant, il ne songe pas à dissimuler le besoin pressant qu'il a de recevoir « un peu de monnaie » (3). De toutes

(1) Par exemple : « Mon petit ménage continue à bien aller, mais j'ai eu un fort agacement causé par le bois qui ne brûlait pas du tout. Il m'a fallu en acheter une corde de sec» (Lettres à sa nièce, p. 436, 25 décembre 1876). — «A propos de ménage, ce que tu me dois (!!!) se monte à 6 fr. 75 » (Ibid, p. 433, 20 décembre 1876). — « Nouvelles du ménage : je surveille les plantations d'arbres dans le jardin et je me suis acheté une paire de chaussons de Strasbourg >> (Ibid, p. 431, décembre 1876). Etc..

(2) Lettres à sa nièce, 260 (1872). — Voir encore Ibid., 280 (25 mai 1873) — 297 (septembre 1873) — 348 (7 septembre 1874) — 358 (ier octobre 1874), etc.

(3) « Si c'est à moi que revient le prix de la traduction [de Mme Bovary], ce que je crois, faites le marché pour moi et tâchez de me tirer un billet de 500 frs.» (A Georges Charpentier, 1 >s77)- — 1 -1 nécessité me contraint. Donc, tirez, mon bon ; quant à l'argent... une observation :

les amertumes qui ont marqué cette période, celle-ci, due aux tiraillements, de ce qu'on appelle aujourd'hui «la matérielle», n'a pas été la moindre. Il écrivait à sa nièce, en janvier 1879 : « Quand ce sera fini, [la vente de la scierie de Commanville] , j'aurai toujours quelques milliers de francs qui me permettront d'attendre la fin de Bouvard et Pécuchet. La gêne où je me trouve m'irrite de plus en plus, et cette incertitude permanente me désespère. Malgré des efforts de volonté gigantesques, je sens que je succombe au chagrin. Il est temps que cela finisse » (1).

« Quel supplice que cette incertitude, ajoute-t-il. C'est si loin de la manière dont j'ai été élevé... Mon pauvre bonhomme de père ne savait pas faire une addition, et, jusqu'à sa mort, je n'ai pas vu un papier timbré. Dans quel mépris nous vivions du commerce et des affaires d'argent. Et quelle sécurité ! Quel bien-être ! (2) » De telles réflexions sous sa plume précisent et expriment bien la détresse morale dans laquelle il reste plongé quatre ans après la ruine de son neveu et de sa nièce, le sacrifice si noblement consenti par lui, et le trouble apporté dans les habitudes de toute sa vie ; jusqu'au dernier jour, il en subira l'impression.

C'est à cette époque, en 1879, que ses amis de Paris, Taine, Tourgueneff, Mme Adam, Cordier, Baudry, Bardoux, connaissant sa situation et ses angoisses, se concertèrent pour le faire nommer administrateur de la Bibliothèque Mazarine, au traitement de 4000 fr. Affaire assez embrouillée, obscure, incomplètement connue, dont il s'ouvre à sa nièce dans une longue lettre pleine de tristesse, qu'il faudrait reproduire toute entière. Il se montre d'ailleurs ingrat envers ceux qui prétendent l'aider, et méconnaît leurs intentions, pour ne songer qu'à la blessure faite à son amour-propre et à ses principes d'artiste :

vous dites iooo frs pour 2000 exemplaires, ce qui remet l'exemplaire à dix sols. Il me semble que vous me donniez douze, ou même treize sols par exemplaire?... Autre guitare : le 10 août prochain expire mon traité avec Lévy. Je rentre en possession de Y Education sentimentale. Je voudrais bien en tirer quelques subsides. » (Au même : Corresp. IV, 355. 16 février 1879) — • D'ici au 10 août, nous n'avons pas trop de temps. Or, j'ai besoin que le susdit bouquin paraisse le plus promptement possible. Cela est très sérieux ! » (A MmP Charpentier, mai ou juin 1879). — • Vu la rigueur de la saison, il me serait agréable de recevoir de l'argent du dernier tirage de Salammbô et du dernier de l'Education. » (A Charpentier, novembre ou décembre 1879.) — 1 Vous seriez bien aimable de m'envoyer ce qui me revient de V Education sentimentale. Votre dernier paiement était pour un tirage de Salammbô. Franchement, et sans blague aucune, un peu de monnaie me serait agréable pour le quart d'heure. » (Au même, 25 janvier 1880.)

(1) Lettres à sa nièce, p. 490 (21 janvier 1879).

(2) Lettres à sa nièce, p. 497 (1879).

« J'avoue qu'elle [une lettre de Tourgueneff] m'a fait verser des larmes rouges. On publie ma misère ! Et ces misérables (i) me plaignent, ils parlent de ma bonté ! Que c'est dur, que c'est dur ! Je n'en mérite pas tant ! (2) » — Que lui propose-t-on, en effet ? un poste, une fonction de conservateur hors cadre ; « une place ! toute la dignité de ma vie perdue ! » (3) Évidemment il exagère : personne ne lui demandait de vendre son talent, ou de faire la moindre concession aux principes de son art. Mais cette exagération même, explicable par un des principes les plus âprement défendus de l'Art pour l'Art, et qui confine ici au paradoxe, révèle une fois de plus le profond bouleversement de son âme. Flaubert, en ce moment, fait songer à Leconte de Lisle, fort peu à l'aise lui-même, et auquel Napoléon III avait fait offrir 300 fr. par mois s'il voulait dédier ses traductions au Prince impérial : « Il serait sacrilège, répondit le poète, de dédier des chefs-d'œuvre antiques à un enfant trop jeune pour les comprendre.» C'est un beau trait, une belle fierté d'artiste convaincu; mais c'est, plus encore, un geste instinctif et excessif dont la valeur, à la réflexion, s'atténue. En fait, Leconte de Lisle toucha sa pension jusquà la fin de l'Empire, sans conditions (4) — et Flaubert, quelques mois après cette lettre indignée, accepta le poste offert (5), qui ne dissimulait en réalité aucune « humiliante aumône » (6) et ne l'obligeait à rien du tout, pas même à se présenter dans les bureaux (7).

Toutefois, en attendant le règlement de cette pension, qui devait commencer à courir le Ier juillet 1879 (8), ni sa situation personnelle, ni celle

(1) Les rédacteurs d'un article du Figaro.

(2) Lettres à sa nièce, p. 503 (janvier 1879).

(3) Ibid., p. 504.

(4) Cf. Jean Dornis: Leconte de Lisle intime, p. 14; et A. Leblond: Leconte de Lisle à la fin de sa vie (Mercure de France, novembre 1901).

(5) Avec 3000 frs seulement de rétribution.

(6) L'idée de cette « humiliation » revient plusieurs fois dans ses lettres de janvier à mars J879; par exemple : « J'ai tout lieu de croire qu'on va m'offrir une pension ; et je l'accepterai, bien que j'en sois humilié jusqu'à la moelle des os... Espérons que la presse ne s'en mêlera pas! Ma conscience me reproche cette pension que je n'ai nullement méritée, quoiqu'on dise. Parce que j ai mal entendu mes intérêts, ce n'est pas une raison pour que la patrie me nourrisse ! » (Lettres à sa nièce, p. 508, mars 1879).

(7) Cf. Lucien Descaves, Figaro, 14 janvier 1907. — Voir aussi notre Autour de Flaubert, II, p. 90 et suivantes.

(8) Elle lui fut accordée enfin par Jules Ferry. « Je devrais être content, écrit Flaubert; pas du tout; car enfin c'est une aumône et je me sens humilié jusque dans les moelles. Quand pourrais-je la rendre ou m'en passer ? >< (Lettres à sa nièce, p. 53.4, 9 octobre 1879.

des Commanville, ne s'améliorait sensiblement — et il fallait vivre. Ernest Commanville cherchait, hésitait entre un emploi dans les tabacs et une gérance de biens-fonds en Berry (i). Sa femme, tirant parti de son talent en peinture et en dessin, exposait au Salon les portraits du P. Didon et de Jules Cloquet, se faisait recommander par son oncle à Bonnat, Harpignies, Puvis de Chavannes, et aux critiques d'art des grands journaux (2). Et Flaubert lui-même, à Croisset, songeait à donner des leçons, comme avait fait jadis son pauvre Bouilhet (3). « Nous voilà au fond de l'abîme, écrit-il un jour. Est-ce bien le fond ? Il s'agit d'en sortir maintenant, c'est-à-dire de pouvoir subsister! » (4) De nouveaux sacrifices s'imposent : sans hésitation, il renonce à garder un appartement à Paris. « Vous me réserverez, dit-il à sa nièce, dans quelque coin un lit. Voilà tout ce que je demande... J'aime mieux la vie la plus chétive, la plus solitaire et la plus triste, que d'avoir à penser à l'argent. Je renonce à tout pourvu que j'aie la paix, c'est à dire ma liberté d'esprit » (5).

Tant d'efforts, de privations, d'abnégations, devaient aboutir cependant à une détente; la seconde moitié de l'année 1879, et ^es premiers mois de 1880 apparaissent moins lamentables, dans la Correspondance, que la période précédente dont nous venons de résumer l'histoire. Flaubert sait, maintenant du moins, sur quelles ressources matérielles il peut compter : ce n'est pas énorme, mais il s'en accommode. La situation des Commanville prend également une certaine stabilité (6). Aussi le découragement fait place, peu à peu, à un stoïcisme apaisé, presque souriant parfois. Il n'est pas jusqu'à sa santé physique qui, ébranlée par tant de heurts successifs, et souvent atteinte au cours des dernières années, ne semble alors lui laisser quelque répit. Sa jambe cassée, en janvier 1879, n'est qu'un accident dont il prend très aisément son parti, et, autant qu'on peut le conjecturer d'après les très rares témoignages parvenus jusqu'à nous, les crises de sa maladie nerveuse ont disparu (7). Est-ce à dire pourtant qu'il va pouvoir achever sa vie dans le calme et dans

(1) Lettres à sa nièce, p. 511 (1879).

(2) Ibid., pp. 510, 512, 513, etc.

(3) Ibid., p. 506 (février 1879).

(4) Ibid.

(5) Ibid., p. 507-508 (mars 1879).

(6) Ibid., p. 552 (février 1880) et suivantes, notamment 559 (S mars 1880).

(7) Le docteur Tourneux qui a constaté son décès a dit à M. René Dumesnil : " Depuis de longues années, il n'avait pas eu de crises nerveuses, et se croyait en excellente santé. {Flaubert et la médecine, thèse de doctorat, p. 107. — Voir aussi Ibid., p, 352-353.)

la sérénité? De nouveaux ennuis surviennent, moins graves assurément, mais qui nous font néanmoins retrouver dans ses lettres l'ancien Flaubert, avec ses colères emportées et ses doléances coutumières. Ce sont d'abord les difficultés croissantes de son travail, la tâche écrasante et la lassitude de Bouvard et Pécuchet. C'est l'irritation provoquée par la publication du Château des cœurs dans la Vie moderne. Ce sont des complications, des retards, dans l'affaire d'un momument élevé sur son initiative à la mémoire de Bouilhet. C'est une fureur indignée quand le tribunal d'Étampes dirige des poursuites contre Des Vers de Maupassant. — Enfin, par dessus tout le reste, une dernière et vraie tristesse: «d'ingrates manigances», comme on l'a écrit (i), le brouillent avec Edmond Laporte, et ce naufrage d'une telle amitié l'emplit d'amertume, gâte ses derniers jours, au point qu'il n'a plus la force de se réjouir d'aucun événement heureux (2). Il se voit usé, vieilli, épuisé par le chagrin autant que par son labeur formidable. « Il me semble, écrit-il en avril 1880, que je me liquéfie comme un vieux camembert, tant je me sens fatigué » (3). Il succombe enfin le 8 mai, « las jusqu'aux moelles » (4) — et ces derniers mots terminent, sur la note exacte, la période des dix années dont nous venons de rappeler les principaux événements.

Le tableau en serait trop sombre, d'une tonalité générale trop uniformément poussée au noir, si, par ailleurs, d'heureux correctifs n'en venaient rehausser la couleur. Nous devons, pour être complets, faire entrer en ligne de compte les nombreuses amitiés d'hommes et de femmes qui entourent alors Flaubert.

Beaucoup d'affections très chères se sont éteintes, beaucoup de compagnons sont morts, et parmi ceux-ci les meilleurs, les plus aimés, ceux qu'on ne remplace jamais. Mais d'autres, en même temps, se sont rencontrés et, dans une certaine mesure, ont comblé les vides. Il semble que chez tous, anciens amis ou nouveaux venus, la cordialité des sentiments se soit faite plus émue, plus intime, à mesure que les deuils douloureux se multipliaient autour de l'écrivain, et qu'on le voyait accablé d'une tristesse chaque jour plus profonde.

(1) M. Lucien Descaves, loc. cit.

(2) Lettres à sa nièce, p. 534 (9 octobre 1879). — Cf. aussi Autour de Flaubert, II, p. 100. note 2.

(3) Ibid.. p. 574.

(4) Corresp. IV, 433. (A Mme Roger des Genettes, 18 avril 1880.)

Il n'y a presque rien à dire à propos de Maxime Du Camp; plus exactement, l'histoire de leurs relations de 1870 à 1880 reste assez mal connue. Du Camp s'était lié avec lui en 1843; et leur camaraderie, demeurée presque intacte jusque vers 1851 ou 1852, encadre, en somme, la période la plus heureuse de la vie de Flaubert (1). Mais des divergences de caractère, d'idées, d'opinions, de plus en plus accentuées, — des manières très opposées de concevoir le but de l'existence et le rôle de l'artiste — des projets de conduite antagonistes — des dérogations et des concessions que Flaubert ne pardonnait pas facilement, quand elles touchaient aux principes sacrés de l'Art pour l'Art — peut-être aussi l'influence secrète de Louise Colet, qui n'aimait pas Du Camp, et que Du Camp n'aimait pas (2), — tout cela, très vite, les avait en réalité éloignés l'un de l'autre. Il n'y eut jamais de rupture déclarée; encore moins d'hostilité combative. On peut même affirmer que de nombreuses entrevues eurent lieu par la suite, spécialement pendant les séjours fréquents de Flaubert à Paris, à partir de 1872. Leur commerce épistolaire ne cessa jamais complètement; Du Camp, qui tenait beaucoup à passer, aux yeux de ses contemporains, pour le plus ancien et le plus fidèle ami de Flaubert, afin de mieux laisser croire qu'il avait exercé quelque influence sur la formation de son talent — Du Camp a pris soin de noter, dans ses Souvenirs littéraires (3) que, trois jours avant de mourir, l'auteur de Madame Bovary lui écrivait encore. Mais, depuis le jour lointain où, s'étant avisé de donner à celui-ci des conseils sur le moyen de faire son chemin dans le monde par la plume, sur leur avenir commun, il s'était attiré de Flaubert cette verte réplique : « Nous ne suivons plus la même route, nous ne naviguons plus dans la même nacelle. Que Dieu nous conduise donc où chacun demande. Moi, je ne cherche pas le port, mais la haute mer. Si j'y fais naufrage, je te dispense du deuil ! » (4) — depuis ce jour de juin 1852, on peut dire que Du Camp était en fait sorti de la vie de Flaubert, pour n'y jamais rentrer. Leurs lettres ayant été (sauf de rares exceptions) détruites par eux d'un

(1) Sur l'amitié de Flaubert et de Du Camp, cf. notre Flaubert avant 1857, 2° partie, chap. V et VII.

(2) Les lettres inédites de Flaubert à Louise Colet que j'ai sous les yeux sont très suggestives sur ce point. Il me paraît même démontré que la séparation de Flaubert et de sa maîtresse en 1848-49 (avant le voyage d'Orient) a été le fait de Du Camp dont le rôle, en cette occurence, n'aurait pas été celui d'un véritable ami.

(3) Souvenirs littéraires, 1, 1.

(4) Corresp. II, 156. (A Maxime Du Camp, fin juin 1852.)

commun accord (i), les documents de première main manquent pour étudier la fin de leur liaison. Il n'y a sur ce point que les Souvenirs littéraires, et je viens de dire pourquoi je mets quelque réserve à accepter pleinement leur témoignage. En tous cas, je ne vois Du Camp intervenir à aucun des moments, heureux ou malheureux, que j'ai rappelés tout à l'heure, ni pour complimenter Flaubert du succès de ses livres, ni à propos du Candidat, ni à l'occasion de la mort de Mme Flaubert, ni quand il est ruiné, ni quand il se casse la jambe en 1879 ; si pareille intervention s'était produite, nous le saurions certainement par quelque allusion de la Correspondance, surtout par les Lettres à sa nièce. Du Camp n'est pas un des i< habitués du dimanche » que le romancier reçoit dans son appartement du parc Monceau. La seule fois qu'il est question de Du Camp pendant cette période, c'est lorsque celui-ci est élu membre de l'Académie Française; encore la réflexion de Flaubert manque-t-elle absolument d'aménité (2). En résumé, quoiqu 'aucune brouille formelle n'existe , toute amitié véritable est depuis longtemps morte entre ces deux compagnons des voyages en Bretagne et en Orient. A aucun titre Du Camp n'a été de ceux qui, en se resserrant autour de Flaubert après 1870, en lui témoignant plus que jamais de l'intérêt ou de l'affection, l'ont aidé à supporter les chagrins et la solitude de ses dernières années.

Bien différente est l'impression qui se dégage des lettres à Edmond de Concourt. Celui-ci n'a jamais été, à proprement parler, un intime de Flaubert : ce qu'il avait dans son caractère de dilettantisme littéraire, de manie artistique, de reportage dissimulé, et même de prétentions nobiliaires, n'était pas fait pour toucher beaucoup le cœur du Maître, ni pour provoquer entre eux ces épanchements d'homme à homme, ce don du meilleur de soi-même, par quoi se marquent les grandes amitiés. Jules de Goncourt, nature plus délicate, plus sensible, plus émotive, aurait été mieux qualifié que son frère, sans doute,

(1) Cf. Souvenirs littéraires, I, 177. On n'en connaît actuellement que huit. Il n'est pas impossible cependant que deux caisses scellées, déposées à la Bibliothèque de l'Institut par Du Camp, et aujourd'hui encore non ouvertes, renferment une partie, originale ou copiée, de cette Correspondance soi-disant détruite. Voir à ce sujet un article de M. Thibaudet : Pour achever la correspondance de Flaubert , dans le Courrier des Etats- Unis (New-York) du 3 juin 192 1. M. Thibaudet parle en terme? fort élogieux de l'amitié de Du Camp pour Flaubert ; il remarque que, pour cet incident de 1852, il n'avait eu d'autre tort que de porter à son ami un intérêt affectueux dont celui-ci pouvait excuser le ton impératif, et conclut : « Il (Du Camp) a été un ami vrai, même pour Flaubert je crois, et surtout pour Flaubert. » Les révélations des Souvenirs littéraires s'accordent difficilement avec cette opinion.

(2) Lettres à sa nièce, 558 (mars 1880).

pour entretenir avec Flaubert un commerce vraiment affectueux. Cependant Edmond, fidèle disciple lui aussi de l'Art pour l'Art, reste, à l'époque où nous nous plaçons, un des derniers de ceux avec lesquels Flaubert, comme il dit, « puisse encore causer ». Les dîners Magny où ils se rencontrent assez souvent les rapprochent. Même éloignés de toute la distance qui sépare Croisset de Paris, ils suivent attentivement les progrès et les étapes de leurs vocations parallèles. Si leur idéal du Beau et leur méthode diffèrent (comme il apparaît rien qu'à lire le Journal et la Correspondance) , du moins aucun succès, aucun effort de l'un ne laisse l'autre indifférent. Il semble bien que la mort de Jules de Goncourt, survenue juste un an après celle de Bouilhet, en creusant dans la vie de son frère Edmond le grand vide irréparable que l'on sait, ait précisément créé entre ce dernier et Flaubert des liens plus étroits que n'en auraient jamais établis une simple communauté de théories esthétiques, des idées d'art très voisines ni même de bonnes relations de camaraderie littéraire; car Flaubert, à la même époque, pleurait, lui aussi, «son guide, sa boussole, sa conscience », et, comme Edmond de Goncourt, « dépareillé », il allait poursuivre solitairement sa tâche. La similitude de leur deuil — deuil de l'esprit et du cœur — devenait un trait d'union solide. Dans le tome IV de la Correspondance, il ne faut pas lire les lettres à Edmond de Goncourt, si l'on cherche à connaître l'expression exaltée des sentiments de Flaubert; sa tendresse, sa bonté naturelle, ne s'y montrent guère. Mais toutes ces lettres ont le ton de celles qu'on adresse à un ami sincère, sur qui l'on compte en toute circonstance et sur qui l'on sait qu'on peut compter. Entre ces deux hommes, il ne s'en est fallu que de très peu de chose — plus de spontanéité chez l'un, moins de personnalité farouche chez l'autre — pour transformer en intimité complète et profonde la sympathie réciproque qui était la base de leurs relations.

Tout un groupe de femmes est mêlé, pendant la période que nous étudions, à la vie de Flaubert. L'amitié de trois d'entre elles mérite qu'on s'y arrête spécialement. Ce sont d'abord sa nièce, Madame Commanville, -- puis George Sand, — enfin Madame Roger des Genettes.

L'affection de Flaubert pour sa nièce est bien connue; ce qui a été dit tout à l'heure des sacrifices consentis par lui pour éviter la ruine et le déshonneur du ménage Commanville suffirait à la prouver. Il avait reporté sur elle, depuis la mort de Mme Flaubert, toute l'adoration qu'il gardait pour sa mère. Tandis que ses rapports avec Achille Flaubert, et avec Mme Achille Flaubert,

sa belle sœur, ont toujours conservé un caractère très froid, Caroline Commanville semble représenter pour lui, après 1872, toute la famille qui lui reste. Il retrouve en elle le souvenir d'une sœur qu'il a tendrement chérie, Caroline Hamard, dont la mort, en 1846, fût un des plus profonds désespoirs de sa vie. Il n'est pas excessif de dire que, pendant ses huit dernières années, Flaubert a considéré Mme Commanville à peu près comme sa fille. Comme elle habitait le plus souvent au loin, à Dieppe ou à Paris, il prenait, à distance, le rôle de «sa vieille nounou»(i). La jeune femme a un esprit distingué, artiste, curieux, cultivé, qu'il a d'ailleurs formé lui-même depuis l'enfance, car il a été son professeur et son éducateur, avant de devenir son grand ami; elle est son élève et son sang. Les lettres très nombreuses qu'il lui adresse jusqu'en 1880 ont été publiées. Nulle part ailleurs ne se révèlent mieux l'extrême bonté, les trésors d'indulgence et de délicatesse, la bonhomie quasi bourgeoise, l'immense tendresse inassouvie dont était capable, sous des dehors parfois un peu rudes, son cœur sensible. Mme Commanville est certainement celle dont l'affection a été le plus grand réconfort moral des dernières années de son oncle. Dans les relations de Flaubert et de George Sand, il entre assurément beaucoup de littérature. Comme ils n'étaient pas toujours d'accord sur le terrain de l'Art, et comme, à part quelques dîners Magny, ils avaient en somme peu d'occasions de se rencontrer, et de discuter de vive voix leurs opinions, les lettres qu'ils ont échangées (2) restent une des sources les plus abondantes des théories, des boutades, des paradoxes, des définitions qui permettent de fixer l'esthétique de Flaubert. Le lyrisme romanesque, la sentimentalité personnelle, la moralité et l'influence sociale du Beau, la valeur propre du style, indépendamment des idées exprimées, telle est la matière ordinaire de ces controverses épistolaires. Flaubert s'affirme « artiste » d'autant plus intransigeant que Sand soutient en principe, et applique dans ses romans, la thèse contraire. Mais elle appartient à une autre génération que lui-même, — et qui a fait ses preuves ; et Flaubert reconnaît, malgré toutes leurs divergences, son talent indéniable et ses succès. Il l'appelle « cher maître », tandis qu'elle réplique « mon vieux troubadour »; car il y a, dans l'œuvre de George Sand, un enthousiasme, une conviction sincère, une exaltation de la passion et des générosités du cœur, qui attirent et séduisent — quoiqu'il

(1) Cf. L. Descaves : Notre vieille nounou. (Le Journal, 17 juin 1906.)

(2) Elles ont été réunies en un seul volume : Correspondance entre Georçe Sand et Gustave Flaubert. Préface de H. Amie. (Paris, Calmann-Lévy, s. d. In-12).

en ait, et sans doute parce que tout cela répondait secrètement aux tendances profondes de son tempérament — cet écrivain volontairement impassible, qui se flattait de ne jamais « conclure », de « planer impartialement au-dessus de tous ses objectifs », et prétendait demeurer aussi inconnu de ses lecteurs que l'est Dieu dans le spectacle de la Nature. C'est dans ses lettres à G. Sand qu'il faut chercher surtout les traces du romantisme dont Flaubert, même à la fin de sa vie, ne s'est jamais entièrement libéré; c'est presque par ces lettres qu'on explique le mieux des œuvres de jeunesse comme Novembre ou les Mémoires d'un fou. Enfin, George Sand est plus âgée de 17 ans; en 1870, elle a dépassé la soixantaine; son amitié pour Flaubert a quelque chose de « tendrement maternel » (1), révèle une affectueuse bonté, qui en constitue le trait dominant et l'originalité. « Pauvre cher ami, lui dit-elle : je t'aime d'autant plus que tu deviens malheureux » (2) — et lui, de son côté : « Vous ne m'avez jamais fait que du bien, vous ! Je vous aime tendrement » (3). Aussi lui livre-t-il à nu son cerveau et son cœur; il n'épargne aucune confidence, ne garde le secret d'aucun de ses sentiments, ne dissimule aucune misère morale, aucune des épreuves douloureuses qu'il traverse alors. Nulle part ailleurs — sinon avec sa nièce — il ne retrouvait cette faculté d'épanchements intimes dont la satisfaction le soulageait, parce qu'elle répondait dans son âme à un besoin. Et c'est par-là surtout que l'amitié de G. Sand lui fut, pendant ses dernières années, bienfaisante. En octobre 1875, alors qu'il était question de vendre Croisset pour en retirer quelques ressources, George eût, d'elle-même, un geste touchant qui mérite d'être retenu :« Lis, — dit Flaubert à Mme Commanviîle — lis ce que la mère Sand m'écrit sur lui [Croisset] : «Si ce n'était pas au-dessus de mes moyens, je l'achèterais, et tu y passerais ta vie durant. Je n'ai pas d'argent, mais je tâcherais de déplacer un petit capital. Réponds-moi sérieusement, je t'en prie. Si je puis le faire, ce sera fait » (4).

Avec George Sand, Mme Roger des Genettes doit être citée comme une des meilleures amies de Flaubert, à cette époque. Elle était mêlée à sa vie depuis longtemps, car leur premier contact nous reporte à près de trente ans

(1) Corresp. IV., 244 (décembre 1875).

(2) Correspondance entre G. Sand et G. Flaubert, p. 412 (8 décembre 1874).

(3) Ibid, p. 458 (février 1876).

(4) Lettres à sa nièce, p. 392 (12 octobre 1875). — Cf. Corresp. entre G. Sand et G. Flaubert, p. 428.

en arrière. Il l'avait rencontrée dans le salon de Louise Colet, 21, rue de Sèvres; un soir du mois de mars 1852, Edma (ainsi la nomme-t-il familièrement dans ses lettres à la Muse) avait lu à voix haute, devant une nombreuse assistance, et en présence de l'auteur lui-même, qu'elle ne connaissait pas, tout un chant de Melaenis, le quatrième. Ce fut un succès, qui alla droit au cœur de Bouilhet. Dans sa Correspondance, Flaubert fait plusieurs fois allusion à cette lecture improvisée (1), dont il reste un souvenir dans les Dernières Chansons : le sonnet A ma belle lectrice fut en effet, le lendemain, la réponse du poète (2). Ce qu'on sait moins, et que m'ont révélé les lettres inédites de Flaubert à Louise Colet, c'est que ce sonnet et cette lecture furent l'origine, entre Bouilhet et la jeune femme, d'une intrigue qui dura quelques mois. Spectateur amusé, confident de Bouilhet, Flaubert en note la progression et les péripéties avec quelque ironie, et en termes parfois un peu vifs (3). A partir de ce moment, à des intervalles très inégaux, on trouve, dans la Correspondance des lettres adressées à Mme Roger des Genettes (4); elle habitait alors Paris, ou plus exactement Saint-Maur, où son mari était percepteur. Ce n'est que beaucoup plus tard, qu'atteinte par un commencement de paralysie* qui finit par lui interdire l'usage de la marche et de la parole, elle dût se retirer à Villenauxe,près de Nogent-sur-Seine.Ses rencontres avec Flaubert, fréquentes au début, s'espacèrent assez rapidement, surtout après 1855, quand Louise Colet ne fut plus là pour servir de trait d'union. Ils éprouvaient cependant l'un et l'autre, instinctivement, le désir de se rapprocher, pour pouvoir s'étudier plus à fond et mieux s'apprécier. Ils

(1) Notamment dans une lettre du 20-21 mars 1852 (date restituée) : « Tu as fait, vis-à-vis de Bouilhet, dit-il à Louise Colet, quelque chose qui m'a été au cœur. C'était bien bon et bien habile. C'aura été son premier succès, à ce pauvre Bouilhet; il se rappellera cette soirée toute sa vie. » (Corresp. II, 120.) — Sur cette lecture, voir aussi : Mme Roger des Genettes : Quelques lettres (Paris, 1894), p. 6 et suivantes; Lettres de Louis Bouilhet à Louise Colet dans la Revue de Paris du Ier novembre 1908, p. 109 ; et René Descharmes, Louis Bouilhet et Louise Colet. dans la Revue d'histoire littéraire de la France, octobre-décembre 191 8.

(2) Dernières chansons, éd. Lemerre, p. 340. — Voir aussi Jasmin (ibid., p. 391, et Erreur des yeux (ibid, p. 420) qui complètent le sonnet.

(3) Le plus récent biographe du poète, M. Léon Letellier, semble avoir ignoré ce détail de la vie privée de son héros. Ci. Louis Bouilhet (Paris, 1919), p. 157-158. Je me contenterai de citer cette phrase de Flaubert à Louise Colet, au lendemain de la lecture de Melaenis : « A propos d'excitations, Bouilhet l'est tout à fait, «excité >>, par Mme Roger » (20-21 mars 1852. Inédit). C'est le début de cette notation quasi quotidienne, dont tous les détails, inutiles d'ailleurs à l'histoire littéraire, ne pourraient être reproduits ici.

(4) Il est certain que le plus grand nombre demeure inédit.

avaient le pressentiment qu'à des rapports extérieurs de camaraderie mondaine se serait substituée facilement une amitié véritable, très intime, dont bien des confidences échangées avaient été le prodrome. « Je ne vous connais pas, écrivait Flaubert en 1858. Vous ne savez pas ce que je donnerais pour vivre avec vous pendant deux jours seuls, entièrement seuls. Il y a mille choses qui me viendraient et qui vous viendraient. Nous ne nous sommes pas tout dit. Il me semble que nous sommes deux ombres courant l'une après l'autre, tandis que nous pourrions devenir deux êtres se confondant » (1). — Qu'on ne s'y trompe pas: ceci n'a rien d'une déclaration d'amour, ni d'autres phrases de la Correspondance qui peuvent aussi prêter à méprise (2). Mme des Genettes était jolie femme, un peu coquette, très entourée, très adulée. Mais Flaubert, rendu peut-être prudent par son aventure trop récente avec la Muse, voyait en elle tout autre chose; il lui découvrait un esprit brillant, une intelligence remarquablement fine et distinguée, ouverte à toutes les manifestations de l'Art, d'un jugement net et solide — et en même temps un caractère un peu mystérieux, étrange, dont la complexité, les nuances insaississables et contradictoires, le séduisaient et l'inquiétaient à la fois. Pour tout dire, ce cerveau tourmenté par le doute, « gâté par le monde et le catholicisme » (4), cette âme féminine envahie et troublée par un scepticisme profond, la souffrance secrète d'un cœur torturé par cette douloureuse maladie morale, héritage du romantisme, qu'on a si bien décrite sous le nom de « solitude morale» (5), tout cet ensemble dégageait un charme original, prenant, auquel un psychologue et un observateur comme Flaubert ne pouvait rester indifférent. Mme Roger des Genettes, telle qu'elle se laissait découvrir dans ses lettres,

(1) Corresp. III, 168.

(2) Par exemple : « Je vous reproche de m'avoir traité comme tout le monde, quand je vous aimais comme personne ne vous aimera. » (Corresp. III, 216 [1859].)

(3) Sainte Beuve écrivait à Chantelauze le 19 février 1866 : « J'ai trouvé en Mme Roger des Genettes une de ces personnes d'esprit avec lesquelles on se sent tout d'abord à l'aise, et en pleine connaissance. » — Parlant de ses lettres, qu'il venait de lire, Chantelauze écrivait à Mme des Genettes que Sainte Beuve, s'il avait eu la même bonne fortune que lui « se fut empressé de suspendre votre portrait dans sa galerie de femmes, le plus près possible de MM""' de Sévigné, de Lafayette et de Staal-Launay ».

(4) Corresp. III, 215 (1859).

(5) René Canat. Une forme du mal du siècle : du sentiment delà solitude morale chez les romantiques et les parnassiens (Paris. 1904). — " J'entrevois dans votre vie et dans votre âme, écrivait Flaubert à M"1'' Roger des Gene]tes, des abîmes d'ennui et de misères, une solitude, un Sahara éternel que vous parcourez incessamment. » (Corresp. III, 215 [1859]).

lui présentait un problème d'analyse humaine dont la solution l'irritait (i). Il s'était fait, de loin, son guide intellectuel et spirituel, son directeur de conscience, en quelque sorte — comme il était aussi devenu, vers la même époque, mais avant 1870, celui de M11'' Leroyerde Chantepie. Il conseillait donc ses lectures, discutait ses idées, essayait de lui faire partager ses enthousiasmes, ses indignations, la renseignait sur le mouvement contemporain des lettres et des arts; et, comme elle s'intéressait à ses travaux, il lui confiait ses projets, ses découragements, ses succès; elle s'y associait de la façon la plus sincère. «Vous savez, lui écrivait-il après Madame Bovary, le cas que je fais de votre goût ! » (2) Vis-à-vis d'elle, aucune réticence d'opinion, même s'il s'agit de critiquer les sommités consacrées de la littérature, Victor Hugo par exemple : « A vous, je peux tout dire! Eh bien! notre Dieu baisse. Les Misérables m'exaspèrent, et il n'est pas permis d'en dire du mal, on a l'air d'un mouchard. La position de l'auteur est inexpugnable, inattaquable. Moi qui ai passé ma vie à l'adorer, je suis présentement indigné. Il faut bien que j'éclate, cependant ! » (3) — Après la mort de Bouilhet, après la guerre, leur correspondance, interrompue depuis plusieurs années, reprend. Les lettres que Flaubert lui adresse sont nombreuses pour la période qui nous intéresse. Elles abondent en renseignements précieux pour l'histoire et la bibliographie de ses œuvres. Les sources documentaires des Trois Contes, de la Tentation de Saint- Antoine, de Bouvard et Pécuchet, y tiennent une grande place, comme aussi ses démarches et ses déboires à propos du Sexe faible et du Candidat. Au moment où on ne parle en France que de la « fusion », du péril réactionnaire, du monarchisme, du socialisme, c'est avec Mme Roger des Genettes qu'il s'entretient de politique,

(1) « Vous m'échappez souvent; vous avez pour moi des côtés fuyants, des ambiguïtés où je me perds. Je ne puis allier votre libéralisme intellectuel avec votre attachement pour la tradition catholique. Il y a dans votre vie, dans votre passé, que je ne connais nullement, des pressions, des contraintes, et comme une longue maladie dont il vous reste quelque chose. Vous me dites que je vous regarde quelquefois avec ironie : jamais, je vous le jure bien, mais avec étonnement, et plutôt, tranchons le mot, avec méfiance. Vous me faites peur parfois. Vous me quittez brusquement quand mon cœur va se fondre, quand je voudrais absorber le vôtre tout entier. Il me semble que je vous amuse comme un piano, et puis c'est tout. L'air joué, on referme le couvercle. J'ai soif de votre intelligence, je voudrais la posséder complètement dans l'âme, l'absorber comme une liqueur et la mêler au plus profond de mon être. Mon orgueil se révolte que vous m échappiez ainsi. En vain je vous enveloppe de ma pensée. En vain je veux retenir cette flamme qui me charme et m'éblouit. Tout échappe, et je ne sais rien, et je cherche toujours. » (Corresp. III, 220.)

(2) Corresp. III, 85 (1856).

(3) Corresp. III, 313 (1862).

à elle qu'il avoue ses craintes et ses espoirs (i). — Mais la littérature contemporaine, son labeur acharné, ses lectures, les idées sociales ne font pas toute la matière de cette correspondance. « Si je suivais mon penchant, lui dit-il, je vous écrirais tous les jours » (2). Ce qui nous intéresse surtout dans ces lettres — au point de vue biographique auquel nous nous plaçons ici — c'est précisément l'amitié affectueuse, un peu triste, qui les inspire. Mme Roger des Genettes s'offre à Flaubert comme un des derniers témoins survivants des beaux jours d'autrefois. « Je pense à vous très souvent, lui dit-il, plus que jamais, et profondément. Pourquoi? je suis comme un vieillard, le passé m'envahit. Je roule dans les souvenirs et je m'y perds» (3). — «Votre souvenir n'amène à ma pensée que des choses charmantes» (4). — «Nous sommes des émigrés, les restes d'un autre temps» (5). Mme Roger des Genettes est, privilège rare, du très petit nombre de ceux qu'il estime — à tort ou à raison — assez pour les juger dignes d'être de son « public d'élite », ceux pour qui lui-même, en véritable artiste qu'il est, écrit ses livres avec tant de difficultés, de probité, d'aspirations démesurées vers le Beau. Il brûle de lui lire ce qu'il compose — et, comme la pauvre femme ne peut plus articuler les mots, il a cette réflexion charmante : « Vous m'écouteriez parler, je lirais la réponse dans vos yeux » (6). Mais à mesure que « la petite horde s'éclaircit » (7), il déplore davantage l'exil dans lequel son amie est forcée de se confiner à Villenauxe (8), clouée par son mal, subissant de cruelles douleurs physiques qui la laissent stoïque; il la plaint et il l'admire, pour son courage, sa résignation philosophique aux misères de l'existence (9). Il va passer quelques jours

(1) Par exemple, Corresp. IV, 180 (30 octobre 1873) ; et passim.

(2) Corresp. IV, 348 (22 décembre 1878). — Il ajoute: « Oui, tous les jours, et plusieurs fois par jour. Je songe à vous par égoïsme, complaisance pour moi-même, retour vers le passé. »

(3) Corresp. IV, 113 (15 mai 1872).

(4) Corresp. IV, 121. (19 août 1872).

(5) Corresp. IV, 158 (1873).

(6) Corresp. IV, 204 (iei mai 1874).

(7) Corresp. IV, 113 (15 mai 1872).

(8) « Je maudis cette idée d'habiter si loin, à Villenauxe ! Comme s'il n'y avait pas moyen d'avoir des jardins à la porte de Paris ! Quel dommage, ou plutôt quel désastre, de ne pouvoir être ensemble plus souvent ! » (Corresp. IV, 204 (1e1 mai 1874.)

(9) « Il me semble que vous êtes bien seule là-bas et que vous devez vous y ennuyer mortellement. Le généial [Valazé, frère de Mm'-' Roger] m'a dit que vous gardiez votre excellent moral. Est-ce vrai ? » (Corresp. IV, 83 [1871].) — « Le général m'a dit que vous étiez stoïque, et M""' Plessy lundi dernier vous a citée en exemple comme un merveilleux résultat du culte des lettres. J avais envie de lui sauter au cou devant le monde, à cause de cette bonne parole". (Corresp. IV. 165 (1873).

auprès d'elle en 1873 (1). Il signe ses lettres « votre vieil ami délabré » (2). Il attend ses réponses avec une impatience exigeante, et quand il les reçoit, il les « tâte avant de les ouvrir, avec une sorte d'angoisse, tant qu'il a peur qu'elles ne soient trop courtes » (3). Quinze jours avant sa mort, le 18 avril 1880, c'est à Mme Roger des Genettes qu'il écrit encore le dernier billet recueilli dans sa Correspondance générale (4); ce détail, à lui seul, marque bien la constance et la solidité d'une liaison qui, vieille de près de quarante années, avait su résister à l'éloignement et à tant de vicissitudes contraires. Survivante d'un temps plus heureux, « liée à tout ce qu'il avait de meilleur dans son passé » (5), Mme des Genettes est une des plus attachantes silhouettes que nous rencontrions dans les dix dernières années de Flaubert — une de celles auprès de qui sa pensée, son esprit et son cœur à la fois ont trouvé, même à distance, le meilleur repos et la plus efficace consolation.

Les trois amitiés féminines de sa nièce, de G. Sand et de Mme Roger, (sur le caractère et l'histoire desquelles nous venons de nous arrêter longuement, en raison même de leur importance) ne sont d'ailleurs pas les seules qui les égayent et les embellissent; d'autres noms de correspondantes figurent dans le recueil des lettres de Flaubert, entre 1870 et 1880. Quelques-unes, — comme Mme Maurice Schlésinger, comme Mme de Maupassant (dont nous parlerons tout à l'heure à propos de Guy) — comme Mme Tennant (Gertrude Collier) sont, pour l'écrivain, de très anciennes connaissances. Leurs premières relations, en effet, datent de son enfance; la vie ensuite les a plus ou moins longtemps séparés; ils se sont perdus de vue, et, pendant de longues années, l'échange des lettres entre eux paraît même avoir cessé. Puis des circonstances favorables, de nouveau, les rapprochent, tantôt le bonheur des uns, plus souvent le malheur des autres; et ces « réapparitions » soudaines leur sont, à elles et à lui-même, également douces. « Comment vous dire, écrit-il à Mme Tennant, le plaisir que m'a fait votre visite... Il m'a semblé que les années intermédiaires avaient disparu et que j'embrassais ma jeunesse. C'est le seul événement heureux qui me soit survenu depuis longtemps ! » (6)

(1) Corresp. IV, 174 (4 août 1873).

(2) « Croyez toujours à l'inaltérable affection de votre vieil ami délabré » (Corresp. IV, 297 (1877).

(3) Corresp. IV, 286 (1877).

(4) Corresp. IV, 432.

(5) Corresp. IV, 121 (19 août 1872).

(6) Corresp. IV, 272 (19 octobre 1876).

Le ton des lettres de Flaubert trahit alors une émotion sincère ; il est visible qu'il attache d'autant plus de prix à ces amitiés revenues à lui, que par ailleurs la tristesse et la solitude de sa vieillesse augmentent. A coté de celles-là, Madame Adam, Mme Régnier (Daniel Darc) sont des visages nouveaux, à propos desquels on ne peut guère parler que de confraternité et de camaraderie littéraire; encore Flaubert pourra-t-il apprécier, au moment de sa nomination à la Bibliothèque Mazarine, le solide dévouement de Juliette Lamber. Le malheur, c'est qu'anciennes ou récentes, toutes ces amies sont également des amies lointaines. On s'écrit parfois, souvent même, mais on ne se rencontre presque jamais. Au contraire, à Rouen, habitent celles qu'il appelle ses «trois anges»: Frankline Grout, Mme Pasca et Mme Lapierre. Moins étroitement mêlées à son passé, peut-être, celles-ci sont, par leur voisinage, à portée de l'accabler de prévenances délicates. Elles l'entourent d'une cordiale sollicitude, elles s'ingénient, par des visites impromptues à Croisset, par des invitations, à distraire un peu, sans se montrer indiscrètes, l'isolement farouche dans lequel il s'enferme. Rien n'est touchant comme ces fêtes de la Saint-Polycarpe que les « anges » organisent tous les ans en son honneur et dont la plus joyeuse peut-être, en avril 1880, a pour ainsi dire retenti de son dernier éclat de rire (1).

De même, tout près de Croisset, en face, sur l'autre rive de la Seine, à Couronne, habite Edmond Laporte. Flaubert n'a qu'un signe à faire, un billet à envoyer par le « vapeur » et Laporte accourt. Son dévouement est absolu, son affection sûre, sa verve bouffonne, sa gaîté intarissable, haute en couleurs, un peu gauloise à l'occasion, tout à fait du genre qui plaisait à son « géant ». Flaubert trouve en Laporte le plus agréable compagnon de voyage qui soit; il en fait l'épreuve à plusieurs reprises, en Suisse, en Normandie même, au Havre et dans les environs de Bayeux. Sans être lui-même un écrivain, Laporte prête le plus vif intérêt aux lettres et à tout ce qui touche à l'art. A chaque instant Flaubert s'adresse à lui, soit pour rechercher des documents, soit pour classer ou recopier des notes (2), discuter un plan, entendre

(1) Lettres à sa nièce, 572 (avril 1880). — Sur la « Saint-Pol .-carpe », voir Hélot, La fête de Gustave Flaubert (Lille, 1905) et René Descharmes : Gustave Flaubert et la Saint-Polycarpe {Annales romantiques, mars-avril 191 3). — Sur les relations de Flaubert avec les familles Lapierre et Brainne, Cf. G. Dubosc : A propos d'une lettre de Flaubert, dans le Journal de Rouen du 25 décembre 1920.

(2) « Il m'est fort utile, écrit Flaubeit à sa nièce en parlant de Laporte, pour le classement

la lecture d'un chapitre; il devient ainsi, surtout pour Bouvard et Pécuchet, le secrétaire bénévole du Maître, en même temps qu'un ami très assidu. Les lettres de Flaubert à Laporte sont parmi les plus vivantes, les plus joyeuses qu'il ait écrites. Grâce à ces inédits précieux j'ai pu dire ailleurs, en collaboration avec M. René Dumesnil, gendre de Laporte, ce qu'avait été, pendant une dizaine d'années, l'intimité des deux hommes; on me permettra de ne pas revenir sur ce point de biographie déjà étudié en détails (1).

A Paris, où ses séjours, durant cette période, se multiplient, Flaubert se trouve toujours très entouré — trop parfois, car son temps est compté et réservé à des travaux d'érudition à la Bibliothèque Nationale. Il y rencontre régulièrement Renan et Taine, et des relations cordiales s'établissent, fondées moins sur une affection proprement dite que sur l'estime partagée de leurs talents respectifs. Tourgueneff, le « bon Moscove », est plus près du cœur de Flaubert par ses propres sentiments ; non moins artiste, tout aussi fanatique de littérature, nature imaginative, enthousiaste et tendre à la fois, il met, dans sa camaraderie, une nuance de tendresse quasi fraternelle qui trouve en Flaubert son écho et qui lui rappelle parfois Bouilhet (2). Par Tourgueneff il pénètre, à l'occasion, dans le milieu mondain et musical de Mme Viardot. Le ménage charmant, spirituel, très gai, de son éditeur Georges Charpentier, le met en contact avec tous les gens en vue de l'époque, dans les arts, la politique, la haute finance (3). Il y a enfin la pléiade des « jeunes » qu'il reçoit le dimanche après-midi dans son cabinet de la rue Murillo ou du faubourg Saint-Honoré: Daudet, Zola, Céard, Banville, Hennique, Paul Alexis, Huysmans, Bergerat, pour ne citer que les principaux. Ils viennent à lui, comme à un Maître aimé et vénéré; on le traite comme un chef d'école, malgré qu'il s'en défende; ils lui demandent conseil, lui soumettent leurs propres œuvres, s'informent de ses travaux, agitent avec lui les grandes questions d'Art qui les passionnent. Ils lui racontent aussi beaucoup de drôleries, parfois très crues, s'ingénient à des plaisanteries qui déchaîneront son « bon gros rire »,

des notes qui figureront dans !e second volume de Bouvard et Pécuchet. » (Lettres à sa nièce, p. 467. Dimanche 9 décembre 1S77.)

(1) Cf. Autour de Flaubert, par René Descharmes et René Dumesnil (Paris, 1912) tome II, chap. IX : Edmond Laporte et la préparation de Bouvard et Pécuchet.

(2) Cf. Halpérine Kaminski : Ivan Tourgueneff d'après sa correspondance avec ses amis français (Paris, 1901) et Haumant « Ivan Tourçuenieff [sic], la vie et l'œuvre (Paris, 1906).

(3) Cf. René Descharmes, Flaubert et ses éditeurs (loc. cit.).

fondent avec lui « le dîner naturaliste » (i), qui remplace les dîners Magny de jadis, l'entraînent au « dîner des auteurs siffles », qu'il préside, « débordant de lyrisme bouffon, et, le gilet déboutonné, de verve rabelaisienne » (2); quelques-uns, parfois, lui vont rendre visite à Croisset, pendant un jour, deux jours. La maison du bord de l'eau est sens dessus dessous, et farces et discussions reprennent de plus belle. Ce groupe d'écrivains (dont la plupart sont devenus célèbres) qui évoluent autour de lui, qui l'aiment tous autant qu'ils l'admirent, dont il est le chef de file reconnu, — qui attendent, avec une impatience anxieuse, son prochain livre, une approbation tombée de sa bouche sur ceux qu'ils produisent, et ne rêvent, comme lui, que phrases sonores, descriptions colorées, théâtre ou roman — qui communient avec lui dans la haine et le mépris du « bourgeois » — qui lui écrivent souvent et auxquels il écrit — tout ce groupe, très vivant, très jeune, a su mettre dans les dernières années de Flaubert, un élément de sympathie profonde, de gaîté respectueuse qui n'a pas médiocrement contribué a en atténuer la tristesse.

Une place tout à fait à part doit y être réservée à Guy de Maupassant.

Celui-là, pour le vieux Maître, est véritablement le « disciple préféré », cher entre tous. Le seul mot d'amitié n'est même plus exact ici : il faut y ajouter affection, — affection profonde et réciproque, — tendresse presque paternelle d'une part, de l'autre confiance aveugle, reconnaissance émue, dévouement sans bornes.

On s'est donné parfois bien du mal pour expliquer l'origine de ce sentiment partagé entre deux hommes d'âge très différent. Tout un faisceau de légendes ridicules, irritantes même, s'est formé. On a inventé des liens de parenté plus ou moins étroits : pour certains, Maupassant était le neveu de Flaubert, pour d'autres son filleul (3), pour certains même il

(1) Cf. Autour de Flaubert, II, p. 73.

(2) Cf. Bergerat, Souvenirs d'un enfant de Paris, III, p. 179.

(3) Les biographes les plus avertis de Maupassant n'ont pas eu de peine à faire justice de ces propos. Cf. entre autres Maynial, La vie et l'œuvre de Maupassant, p. 66; et Georges Dubosc, Trois Normands (Rouen, 1918), p. 222. — La première hypothèse, celle du neveu, se détruit d'elle-même. Pour la seconde, celle du filleul, il suffirait d'observer que Flaubert était à Jérusalem le 23 août 1850, quand Maupassant fut ondoyé à Miromesnil. On objecterait vainement qu'il était revenu de son voyage d'Orient le 17 août 1851, quant eut lieu le «baptême de Guy : entre son retour à Croisset (juillet 1851) et la fin d'août, la vie de Flaubert nous est connue au jour le jour, par ses lettres, notamment par ses lettres inédites à Louise Colet, et rien n'autorise à penser qu'il ait quitté, même une journée, sa « maison du bord de l'eau » pour aller tenir Guy

aurait été ni plus ni moins que son fils ! (1) La critique à le devoir d'enregistrer de tels propos, mais elle ne s'y arrête pas. Il est probable que le point de départ de telles conjectures est le tutoiement amical des lettres de Flaubert à la mère de Guy, et de celle-ci à Flaubert. De fait, c'est bien du côté de Madame de Maupassant qu'il faut chercher la solution du problème — si problème il y a ; et il faut remonter bien avant la naissance de Guy, jusqu'à l'enfance même de Flaubert, se rappeler Alfred Le Poittevin et sa sœur Laure. On sait l'influence considérable d'Alfred sur la formation littéraire et le développement intellectuel de Flaubert; on connaît l'intimité qui les unissait, et son deuil quand Alfred est mort le 3 mars 1848. Bouilhet, qui

sur les fonts de Tourville-sur- Arques. S'il avait été le parrain de Guy, une allusion à ce lien figurerait certainement dans quelqu'une de ses lettres à Mme de Maupassant ou à Maupassant lui-même, et surtout dans les lettres que lui écrit la mère de Guy. Or il n'y à rien de semblable nulle part. Enfin Flaubert lui-même s'est chargé de démentir de telles conjectures, en écrivant à Guy : « La note de la Revue Moderne qui vous fait mon parent est bien jolie! » (Corresp. IV). (1) Cette légende, encore plus absurde et tout aussi fausse que les autres, n'a trouvé, que je sache, jusqu'à ce jour, aucune expression dans les études biographiques ou critiques consacrées soit à Maupassant, soit à Flaubert. Elle n'en a pas moins cours dans le public, et, chose remarquable, même auprès de gens particulièrement bien placés pour n'y point ajouter foi. Des personnes, d'une vaste culture générale et d'un jugement avisé, l'ont plusieurs fois soutenue devant moi; tout dernièrement une dame, amie intime de l'auteur de Boule de Suif, très renseignée sur sa vie, a fait de nouveau allusion en ma présence, dans sa conversation, à cette prétendue paternité de Flaubert. Il suffirait de répondre par quelques dates : Flaubert est parti, le 29 octobre 1849, avec Du Camp, pour son voyage d'Orient; depuis le 12 septembre jusqu'au 29 octobre, il n'a pas mis les pieds hors de Croisset, et ni sa mère ni lui n'y ont reçu la visite de Laure de Maupassant. Des documents nombreux l'attestent. Or, Guy est né le 5 août 1850. Le calcul est facile à faire. — Mais il est au moins curieux d'essayer de démêler sur quoi, sur quels arguments, une telle légende a pu se fonder et s'enraciner dans l'esprit de ceux qui lui font accueil. Il semble que le fait que Flaubert était atteint d'une névrose, et que Maupassant est mort fou, n'y soit pas étranger : une transmission héréditaire devient ici une hypothèse séduisante au premier aspect. Toutefois, l'embarras commence, quand on sait qu'Hervé de Maupassant, de six ans plus jeune que Guy, est mort fou, lui aussi, en 1889, et, comme Guy, de paralysie générale nettement caractérisée. En réalité, la névrose de Flaubert, scientifiquement étudiée par M. René Dumesnil (Flaubert et la médecine, p. 111 et passim.) apparaît d'une nature cliniquement fort différente, et pour laquelle l'hérédité est loin d'être une loi démontrée. J'ajouterai que si l'on voulait absolument trouver une influence héréditaire dans le cas de la maladie de Guy, c'est du côté d'Alfred Le Poittevin, son oncle maternel, qu'il faudrait la chercher. — Une raison plus spécieuse et très ingénieuse, de la légende de la paternité de Flaubert, se déduit de la naissance même de Maupassant et de certaines particularités de son œuvre. On tire argument de ce fait qu'une certaine hésitation règne encore, malgré la précision des actes de l'état civil, quant à la détermination de l'endroit exact ou Maupassant a vu le jour. Cf. sur ce point notamment Léon Deffoux et Emile Zavie, Le groupe de Médan (Paris, 1920, p. 60). Le raisonnement, non formulé, mais latent, est alors celui-ci : Si les parents de Guy se sont ingéniés à donner le change sur le

n'apparait guère dans la vie de Flaubert avant 1846 (1), n'a jamais supplanté Le Poittevin dans la pensée ni dans le cœur de Gustave ; il lui a seulement succédé à une époque où, marié, Le Poittevin venait de mourir « une première fois » pour lui. Même après 1848, malgré une existence de travail poursuivie en commun, une affection de plus en plus profonde, une amitié de plus en plus étroite, Bouilhet ne tient pas encore dans l'existence de Flaubert une place comparable à celle qu'occupe toujours le seul souvenir d'Alfred. Il suffit, pour s'en convaincre, de relire les phrases que Flaubert adresse à Laure de Maupassant en 1863 :

« Ta bonne lettre m'a bien touché, ma chère Laure; elle a remué en moi de vieux sentiments toujours jeunes. Elle m'a apporté, comme sur un souffle d'air frais, toute la senteur de ma jeunesse, où notre pauvre Alfred a tenu une si grande place ! Ce souvenir-là ne me quitte pas. Il n'est point de jour, et j'ose dire presque point d'heure, où je ne songe à lui. Je connais maintenant ce qu'on est convenu d'appeler « les hommes les plus intelligents de l'époque». Je les toise à sa mesure, et les trouve médiocres en comparaison. Je n'ai ressenti avec aucun d'eux l'éblouissement que ton frère me causait.

lieu précis de sa naissance, n'est-ce pas parce qu'il y avait quelque chose à dissimuler ? Si un certain mystère (à mon avis beaucoup plus apparent que réel) plane ainsi sur cette origine, comme aussi sur sa mort, comme sur beaucoup de points de sa biographie, n'est-ce pas là un terrain propice à échafauder d'autres hypothèses, à supposer d'autres mystères ? De là à la paternité de Flaubert, le pas est vite franchi, surtout si l'on remarque (ce qui est infiniment plus habile) non pas seulement une indéniable parenté d'art et de méthode entre Flaubert et Maupassant, mais, dans l'œuvre de celui-ci, une sorte de hantise de l'enfant naturel, des lettres retrouvées longtemps après, de la mère coupable, du mari ignorant qui endosse avec béatitude des paternités étrangères, etc.. Nombre de nouvelles, de romans, Pierre et Jean en particulier, semblent ainsi révéler chez Maupassant comme un doute, une angoisse, une obsession, qui n'aurait pas eu dans son esprit cette intensité et cette fréquence, si ce n'avait pas été le doute, l'angoisse de son propre cas. — Si ingénieux que paraisse ce nouvel argument, il n'a pas plus de portée que les autres et ne résiste pas davantage à l'examen des faits et des dates. Au surplus, si quelque arrière-pensée restait possible quant à cette prétendue paternité de Flaubert, ses lettres à Mme de Maupassant, et celles qu'il recevait de cette dernière, sont là pour l'écarter. Il y a des accents et des mots sur la sincérité et la loyauté desquels on ne peut pas se méprendre. On peut affirmer, sans crainte, que le ton de ces lettres n'eût pas été ce qu'il est, si quelque secret de ce genre avait existé entre Mme de Maupassant et Flaubert.

(1) La date est précisée par une note autobiographique de Bouilhet « Mort du docteui Flaubert! ma liaison avec Gustave », citée par M. Letellier (Louis Bouilhet, p. 142). — Ceci permet entre parenthèses d'affirmer, contrairement à l'affirmation de M. Maynial (Maupassant, p. 43), que Bouilhet n'a jamais été le camarade d'enfance d'Alfred Le Poittevin, ni de sa sœur Laure. En 1846, Alfred et Laure se marient et quittent Rouen. Le nom de Bouilhet n'est associé, dans aucune des lettres de jeunesse de Flaubert, aux noms des Le Poittevin.

Quels voyages il m'a fait faire dans le bleu, celui-là, et comme je l'aimais ! Je crois même que je n'ai aimé personne, homme ou femme, comme lui ! » (i) A cette époque, Bouilhet vivait encore; et cependant il n'est point fait d'exception pour lui. En 1874, c'est « A la mémoire d'Alfred Le Poittevin » qu'est dédiée la Tentation de Saint- Antoine, parce que Flaubert lui avait parlé de .ce livre six mois avant sa mort, vingt-cinq ans auparavant (2). Jusqu'à son dernier jour, il conserva pour « son pauvre Alfred » la même tendresse émue et douloureuse : ses lettres à Laure ou à Guy de Maupassant en portent la marque. Car Laure Le Poittevin, comme son frère, avait été jadis la compagne enfantine des jeux de Gustave et de Caroline Flaubert. « Nous sommes, lui écrit-il plus tard, non seulement des amis d'enfance, mais presque des camarades d'étude » (3). Après être restée longtemps sans lui donner de ses nouvelles et sans en recevoir de lui, elle lui écrit un jour, en 1863, pour le féliciter à propos de Salammbô qu'elle venait de lire; sitôt cette lettre reçue, l'apparent oubli et les années de silence s'abolissent; dans l'esprit de Flaubert, c'est toute une évocation mélancolique du théâtre du billard à l 'Hôtel-Dieu, des vacances passées à Fécamp, des lectures, des récitations, des longues causeries au coin du feu — vision lointaine d'un temps pour lequel il conserve toujours un grand respect : « Nous étions très beaux, dit-il; je n'ai pas voulu déchoir!» (4). — Mêmes ressouvenirs, même émotion en 1866, quand meurt Mme Le Poittevin la mère, qui, tout enfant, le gâtait (5). Parce que Laure reste étroitement associée, dans sa mémoire, à cet « autrefois » toujours vivant, vers lequel il tourne sans cesse les yeux, — et les yeux qui savent voir le mieux, les yeux du cœur — à cause d'Alfred, qu'elle lui rappelle, à cause d'elle-même — il suit, même de loin, son existence, et « participe intérieurement à ses souffrances qu'il devine» (6). Il sait en effet que cette «vieille et chère amie» n'est pas très heureuse. Le 9 novembre 1846, Laure avait épousé Gustave de -Maupassant. Ce fut un mariage d'amour. Elle était d'une grande beauté et son mari très séduisant; il tenait de sa grand'mère, une créole de l'île Bourbon, ces beaux yeux ensoleillés et voluptueux qu'il devait transmettre à Guy. Mais le ménage n'eut qu'une lune de miel assez brève; ces deux

(1) Corresp. III, 385 (1863).

(2) Corresp. IV, 138 (30 octobre 1872).

(3) Corresp. III, 386 (1863).

(4) lbid.

(5) Corresp. III, 418 (9 mars 1866).

(6) Corresp. III, 386 (1863).

êtres n'étaient pas faits du tout pour s'entendre : « la jeune femme, d'âme grave et loyale, très intelligente, curieuse d'art et de littérature; le mari voilant, sous des dehors charmants, sa médiocrité intellectuelle et une faiblesse de caractère qui l'entraînait d'aventures en aventures » (i). Malgré la naissance de deux fils, Guy et Hervé, des dissentiments parurent et bientôt s'aggravèrent. Il fallut en venir à une séparation amiable. Flaubert n'ignorait rien de ces tristesses et de ces désillusions. Son amitié pour Laure de Maupassant, vieille de plus de trente ans, forte de tant de souvenirs, devait, naturellement et nécessairement, s'intéresser au sort de cette jeune mère, à qui incombait la lourde tâche d'élever deux fils. Pourtant, avant 1870, il ne semble pas que les rapports épistolaires ou les rencontres avec Mme de Maupassant aient été bien fréquents : il ne nous a été conservé que deux ou trois lettres de cette époque; quant à Guy, Flaubert, avant 1866, ne le connaît pas encore. Ceci résulte d'une lettre de Madame de Maupassant, écrite au futur, qui précise en même temps une raison nouvelle et décisive de l'amitié qu'elle espère voir se développer plus tard entre son fils et Flaubert : « Il te rappellera son oncle Alfred, auquel il ressemble sous bien des rapports, et je suis sûre que tu l'aimeras » (2). Or Guy, renvoyé du séminaire d'Yvetot pour une pécadille, entre au lycée de Rouen en octobre 1868, et fait, peu après, connaissance de Bouilhet, auquel il avait été recommandé par sa mère (3); il rimait déjà, et c'était là la faute qui avait alarmé les bons abbés d'Yvetot. Bouilhet devient donc son guide, et le conseiller de ses premiers essais poétiques; une telle direction littéraire, imprimée par le meilleur ami de Flaubert, ne pouvait que créer entre celui-ci et le jeune homme une occasion nouvelle de rapprochement (4). Mais Bouilhet meurt. Puis, c'est la guerre; ensuite Guy de Maupassant, modeste fonctionnaire du Ministère de la Marine, vient habiter Paris. De cette époque seulement, vers 1872, date vraiment son amitié avec Flaubert. Celui-ci vient de publier sa Lettre au Conseil municipal de Rouen, au sujet d'un vote concernant Louis Bouilhet; il l'a envoyée à Ëtretat. Madame de Maupassant l'a lue, et son fils aussi. Elle écrit à Flaubert le 29 janvier 1872 : « Il faut, mon cher camarade, que je vienne te serrer les

(1) Maynial, La vie et l'œuvre de Maupassant, p. 24.

(2) Étretat, 16 mars 1866. Publiée en tête de Des Vers, de Maupassant, éd. C'onard, p. XI.

(3) Probablement sur le conseil de Flaubert.

(4) C'est après Bouilhet qu'il connut Flaubert : « Bouilhet que je connus le premier, deux ans environ avant de gagner l'amitié de Flaubert... » (Etude sur le roman, en tête de Pierre et Jean).

mains. A la bonne heure ! Cela s'appelle parler et dire aux gens leurs vérités, bien en face. Ce que tu as fait est beau et brave, et notre pauvre Bouilhet, méconnu jusqu'à l'insulte par cette troupe d'oisons stupides, est joliment vengé. » — Et elle ajoute : « Guy me raconte la dernière visite qu'il t'a faite à Paris... Il m'assure que tu le consultais parfois, il en était tout fier, il se sentait grandi; et moi je te remercie de ce que tu fais, de ce que tu es, pour ce garçon » (i).

Il avait promis à son tour de donner à Guy quelques conseils, de veiller sur ses premiers essais littéraires, de lui faciliter l'accès des salons et des journaux utiles à fréquenter. Et il prenait très au sérieux son rôle et sa responsabilité (2). Pendant sept années, de 1873 à 1880, il soutint et dirigea tout l'effort artistique de Maupassant, passant même parfois du domaine des lettres à celui de la vie privée. Ce qu'a été sur l'auteur d'Une vie l'influence décisive du Maître, l'appui donné à la publication de Des Vers chez Charpentier, la réplique au tribunal d'Étampes qui poursuivit ce premier recueil, son enthousiasme quand parut Boule-de-Sidf, tout cela est trop connu pour qu'il soit nécessaire d'y insister ici. La Correspondance en fournit à chaque page la preuve évidente. Dès le début de leur intimité, il avait reconnu en Maupassant un être « spirituel, lettré, charmant » (3) et un réel talent, plein de promesses pour l'avenir. Mais une des principales raisons de sa tendresse instinctive, celle sur laquelle il revient le plus souvent, et que Mme de Maupassant avait bien prévue — qu'on ne saurait trop mettre en relief — c'est que Guy lui rappelle irrésistiblement « son pauvre Alfred » qu'il n'a jamais oublié (4). Et c'est bien dans le souvenir du compagnon

(1) Des Vers (éd. Conard), p. XII.

(2) Cf. notamment Maynial, La vie et l'œuvre de Maupassant, p. 66; — et Des Vers, p. XVI : « Tu me parlerais de mon fils, tu me dirais s'il t'a lu quelques-uns de ses vers et si tu penses qu'il y ait là autre chose que de la facilité. Tu sais combien j'ai confiance en toi; je croirai ce que tu croiras et je suivrai tes conseils » (de Mme de Maupassant à Flaubert, 19 février 1873).

(3) Corresp. IV, 138 (à Mme de Maupassant, 30 octobre 1872). — De même, p. 158 : « Je voulais t'écrire pour te faire une déclaration de tendresse à l'endroit de ton fils. Tu ne saurais croire comme je le trouve charmant, intelligent, bon enfant, sensé et spirituel, bref sympathique.» (23 février 1873).

(4) « Il me rappelle tant mon pauvre Alfred ! J'en suis même parfois effrayé, surtout lorsqu'il baisse la tête en récitant des vers. Quel homme c'était celui-là ! Il est resté dans mon souvenir en dehors de toute comparaison. » (A Mme de Maupassant, 23 février 1873. Corresp. IV, 159.) — « Je ferai pour ton cher Guy tout ce que je pourrai, à cause de toi, à cause d'Alfred, e* a cause de lui, car c'est un charmant garçon que j'aime beaucoup. » (A la même, 12 décembre 1873. — Corresp. IV, 185.)

tant aimé de son enfance — souvenir perpétué par Laure elle-même — ressuscité par la personne physique et les qualités morales de Guy — qu'il faut chercher la seule et véritable explication de l'affection quasi paternelle de Flaubert pour Maupassant. — Du jour où, par de timides essais, se fut révélé l'avenir probable du jeune disciple; du jour où, les années s'écoulant, Flaubert se sentit assuré que sa « paternité intellectuelle — elle vaut bien l'autre, » disait-il, — avait fait de Guy un artiste, au sens le plus élevé du mot, et par certains côtés un convaincu de l'Art pour l'Art, — un descriptif, un impassible, un ciseleur de phrases admirablement doué, ayant, à très peu de choses près, même conception du monde extérieur, de la vie, du but à atteindre, que lui-même, — un pur écrivain en un mot, de la part duquel aucune déchéance, aucune compromission, aucune concession aux principes n'était à redouter — de ce jour-là, l'amitié de Flaubert s'accrût d'un bel et réconfortant espoir, celui de voir soutenir, défendre et continuer par Guy le culte du Beau, du Vrai, de toutes les idées nobles et désintéressées pour lesquelles il achevait d'user sa vie.

De tous les jeunes qui, à cette époque, entouraient le vieux Maître, Maupassant était, de beaucoup, celui qu'il pressentait devoir rester le plus fidèle à sa doctrine, le plus soumis aux règles exigées par l'Art pur, le plus digne, par conséquent, de poursuivre après lui sa tâche. Cette nuance d'espoir et de confiance donne leur véritable caractère aux relations de Flaubert et de Maupassant: elle fait comprendre pourquoi leur intimité apparaît au premier rang de toutes les liaisons plus ou moins amicales qui ont consolé la fin de sa vie.

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