CONCLUSION
Il semble que, pour formuler sur Bouvard et Pécuchet un jugement d'ensemble qui puisse servir de conclusion logique et acceptable à ce travail, il faudrait répondre d'une manière satisfaisante aux questions suivantes : Que représente ce roman dans l'Art de Flaubert; quelle place tient-il dans son œuvre en général, et dans sa pensée elle-même ? De quelle conception philosophique et critique du monde et de la vie est-il l'expression ? Quelle intention profonde, quelle idée secrète en a réglé et fixé l'inspiration ? Qu'a voulu, en somme, Flaubert en écrivant ce réquisitoire sévère contre la Science et l'effort humain sous presque toutes leurs formes ?
J'ai essayé, chemin faisant, de mettre partout en lumière les principes et les procédés esthétiques dont l'application apparaît dans ce roman; je ne crois donc pas nécessaire d'y revenir. Bouvard et Pécuchet relève évidemment, comme Madame Bovary, comme V Éducation sentimentale , comme Un cœur simple, de la tendance réaliste — ou naturaliste — qui est un des aspects du caractère et des aptitudes de Flaubert, et qui prédomine dans une moitié de ses œuvres; l'autre moitié, Salammbô, la Tentation, Saint-Julien, Hérodias, appartient à la tendance opposée, au tour romantique de son esprit. On sait qu'il avait lui-même pleinement conscience de ce dédoublement de sa personnalité : « Il y a en moi, écrivait-il, littérairement parlant, deux bonshommes distincts, un qui est épris de gueulades, de lyrisme, de grands vols d'aigle, de toutes les sonorités de la phrase et des sommets de l'idée; l'autre qui creuse et qui fouille le Vrai tant qu'il peut, qui aime à accuser le petit fait aussi puissamment que le grand, qui voudrait vous faire sentir, presque matériellement, les choses qu'il reproduit. Celui-là aime à rire et se plaît dans les animalités de l'homme » (i). Emile Faguet a très judicieusement démontré
(i) Corresp. II, 84 (16 janvier 1852.) — C'est Flaubert qui souligne.
d'ailleurs que la scission n'était pas aussi parfaite qu'il le croyait lui-même, et que si, avec une singulière maîtrise et un goût excellent, il a su distribuer avec fermeté ses qualités en deux séries alternées de livres de genres différents, il subsiste néanmoins en proportions faibles, (et par suite agréables), du réalisme dans ses œuvres romantiques et du Romantisme dans ses œuvres réalistes (1). Il ne serait pas impossible de dégager ce mélange dans Bouvard et Pécuchet où, jusqu'à un certain point, le grossissement même de la vision subjective, l'exagération de l'action « romancée », que nous avons signalée en parlant du programme d'études des copistes et de la chronologie de l'œuvre, constituent précisément une espèce particulière de lyrisme qui fausse un peu le Réalisme, ailleurs si précis et minutieux, de Flaubert.
Mais répéter que Bouvard est un roman naturaliste n'est pas encore une découverte. Personne n'en doute. Ce n'est en tous cas qu'une très faible partie de la solution cherchée, et, de reste, une vérité banale, puisque le fait n'est même pas discuté. Le problème, en réalité, ne consiste pas, quoiqu'il y paraisse, à définir le caractère et la nature du roman tel que nous le connaissons, car cette définition est toute simple et se retrouve partout. Il consiste bien plutôt à deviner la nature et le caractère de ce que nous ne connaissons pas très bien, — c'est-à-dire du deuxième volume de l'œuvre — à interpréter par rapport à ce tome II, le dénouement que Flaubert a imposé à son intrigue: « copier comme autrefois », à savoir en un mot non pas seulement ce que Bouvard et Pécuchet, après toutes leurs tentatives avortées, se remettaient à copier, mais surtout dans quelle intention, avec quel esprit, dans quel but ils copiaient.
On ne saurait en effet trop le rappeler, Bouvard n'est pas terminé, ce qui implique des doutes, des réserves, dans l'opinion qu'on doit s'en faire. Emile Faguet (qui n'aimait pas beaucoup Flaubert cependant), l'avait bien compris : « Il ne faut pas juger Bouvard et Pécuchet avec trop de sévérité, dit-il, puisque c'est un ouvrage posthume et inachevé, et qu'on peut croire, étant donné l'obstination de Flaubert à se corriger, qu'il l'aurait profondément remanié » (2). Les remaniements sont certains quant à la forme ellemême, à la langue; l'expérience prouve, en effet, que pour toutes ses autres œuvres Flaubert a corrigé, raturé, modifié sa prose jusqu'à la dernière minute, et que des variantes de texte, souvent fort importantes, apparaissent entre la rédaction mise au net de ses manuscrits, et le «bon à tirer» des épreuves d'im-
(1) Cf. Faguet, Flaubert, chapitre IX.
(2) Faguet, Flaubert, p. 127.
primerie. Cette observation permet donc d'écarter a priori toute considération de style plus ou moins parfait, lorsqu'on juge Bouvard et Pécuchet. Mais s'il est inachevé, il l'est doublement. D'abord, la fin du roman proprement dit n'a pas été rédigée : le sommaire seul nous indique les divers épisodes qui y devaient trouver place ; mais cette indication est schématique, très concise, à peine suffisante pour laisser deviner ce qu'auraient été les développements poussés à fond. L'importance même de ces développements est incertaine : le plan qui complète le texte du chapitre X tient quatre pages de l'édition Conard; combien ces quatre pages, résumées, peuvent-elles représenter de pages « écrites»? Il paraît impossible à M. René Dumesnil que Flaubert ait pu en condenser la matière en moins de trente pages : « Bien qu'il ne porte pas de divisions de chapitres nettement indiquées, de par ses divisions logiques ce plan non développé en devait fournir deux ou trois — la conférence, — les démêlés avec les gendarmes et les Chavignollais — et enfin la constatation que « tout leur ayant craqué dans la main » Bouvard et Pécuchet n'ont plus qu'à « copier comme autrefois ». Trente pages sont donc un minimum probablement très inférieur à la vérité » (1). Je ne suis pas tout à fait de cet avis en ce qui concerne la « division en chapitres » qui ne me semble pas du tout «indiquée» par le scénario, et surtout d'une façon «nette»; en particulier, je crois que la fin aurait été condensée par Flaubert en quelques paragraphes seulement, selon les habitudes d'esprit et de talent synthétique qu'on lui connaît. Mais accordons à M. Dumesnil ces trentes pages : c'est à peu près ce que représente, en moyenne, un des chapitres rédigés du livre (2). Or, nous ne sommes pas pour cela plus avancés. Reste, en effet, le problème du tome II de Bouvard, bien plus complexe, et, selon moi, bien plus important — essentiel au jugement final qui nous intéresse.
Par le raisonnement et la discussion des faits et des documents, j'ai essayé tout à l'heure de démontrer que les héros de Flaubert auraient copié non pas le Dictionnaire des idées reçues, comme le veut M. Ferrère, mais Y Album, recueil de citations d'une nature et d'un genre très différents du Dictionnaire. Dans l'article très documenté, très solide, qu'il a bien voulu consacrer à ma propre démonstration, M. René Dumesnil m'a donné sur ce
(1) René Dumesnil : Bouvard et Pécuchet sont-ils des imbéciles ? {Mercure de France, 16 juillet 1914, p. 215, note).
(2) Le premier chapitre, dans l'édition Conard, a 25 pages ; le chap.II, 45 ; III, 50 ; IV, 40; V, 26; VT, 55; VII, 18 ; VIII, 57 ; IX, 48 ; X O'usqu'au sommaire), 44.
point raison (1). Creusant la question à son tour, il a examiné et comparé ce que nous connaissons de Y Album et du Dictionnaire, discuté les conditions dans lesquelles ces matériaux ont été retrouvés dans les papiers de Flaubert après sa mort, précisé leur importance, leur rôle possible à la suite du roman proprement dit; et il conclut également en faveur de Y Album. Quant aux proportions qu'aurait reçu ce tome II, M. Dumesnil propose une solution ingénieuse : il n'aurait pas eu, dit-il, de dimensions comparables à celles que prend (et qu'aurait prises complètement rédigé) le roman proprement dit, dans les diverses éditions posthumes de Bouvard et Pécuchet, soit de 420 à 430 pages imprimées; il n'y aurait pas eu symétrie rigoureuse entre le tome I et le tome II de l'œuvre. En effet, « peut-on penser, que Flaubert ait songé à donner 300 à 400 pages de citations comme second volume, et, ce faisant, à laisser porter au premier toute V affabulation du roman, tandis que le second ne fût venu que comme une sorte d'annexé, d'appendice, un recueil de pièces justificatives tendant à prouver — quoi ? au surplus, que nous n'ayons déjà découvert en lisant le premier tome ? » (2). M. Dumesnil imagine donc que l'expression « 2e volume » (employée cependant par Flaubert lui-même dans la Correspondance) est une espèce d'impropriété, et signifie tout simplement « deuxième partie ». La coupure de la première à la deuxième (ou, si l'on veut, d'un « tome » à l'autre) se serait faite avant le chapitre X du roman rédigé, « après le neuvième peutêtre, le dernier auquel Flaubert apporta des corrections qui semblent à peu prés définitives — ou même après le huitième ». Et le « 2e volume » aurait ainsi contenu, outre Y Album, une portion plus ou moins considérable du roman proprement dit.
C'est bien possible; mais j'avoue, en tous cas, qu'il ne m'importe guère. La question dont nous cherchons la solution ne serait pas encore tranchée, même s'il était démontré que cette interprétation de AI. Dumesnil est fondée. Nous ne savons pas quel jugement d'ensemble porter sur Bouvard et Pécuchet, parce que nous ne savons toujours pas pourquoi, avec quelle intention, dans quels sentiments, les deux Bonshommes s'installent devant leur pupitre, et commencent à copier Y Album.
Le problème, sous son véritable jour, a été cependant excellement for-
(1) René Dumesnil : Bouvard et Pécuchet sont-ils des imbéciles ? (Mercure de France, 15 juillet 1914)-
(2) René Dumesnil, loc. cit., p. 215.
mulé, plus loin, par M. Dumesnil lui-même; il me permettra de le citer ici tout au long :
« Ces prémisses étant admises [Pécuchet et Bouvard copient V Album], le doute n'en reste pas moins sur l'intention secrète de l'auteur. Dans quel esprit ses deux héros vont-ils se mettre à copier, et pourquoi, non contents de nous dire leur retour aux chères habitudes de leur vie passée, après les déboires de l'heure présente, ajoute-t-il à son roman cette manière de post-scriptum ? Il semble assez inutile en apparence, puisque le fait que Bouvard et Pécuchet reprennent la plume est déjà par lui-même une conclusion.
Il y avait donc pour Flaubert grand intérêt à faire connaître ce qui allait sortir de leur écritoire. N'était-ce point le trait définitif ajouté au portrait des deux scribes et précisant leur caractère ? C'est la question que je veux tenter d'élucider.
Elle se pose de deux façons : Flaubert a-t-il fait acquérir à ses deux héros le pouvoir de discerner la bêtise au point de la rechercher par passetemps et par plaisir dans les livres, et de trouver, -dans la copie des sottises qu'ils y rencontrent, une délectation morose ? — Ou bien au contraire Bouvard et Pécuchet copient-ils naïvement, au hasard, tous les passages qui retiennent plus spécialement leur attention, et ces passages se trouvent-ils être toujours des absurdités ? » (i)
On ne saurait mieux dire. La seconde hypothèse, remarque l'auteur, est, en vérité bien peu satisfaisante. L'autre au contraire reçoit, de l'étude à laquelle j'emprunte cette page, une démonstration victorieuse : non, Bouvard et Pécuchet ne sont pas des imbéciles.
Ce ne sont pas des imbéciles — des « sots » comme l'affirme Faguet, — et Flaubert n'a pas « le mauvais désir de trouver ses personnages toujours stupides, même quand ils ont une idée à moitié juste » (2). Il n'en a pas fait « deux imbéciles de base et de sommet », comme l'écrit Barbey d'Aurevilly (3), et comme l'on a depuis répété un peu partout. Ce sont, tout au plus, des primaires que leur métier de copistes, le besoin de gagner leur vie, ont empêché de s'instruire, et qui, à peine riches, veulent rattraper le temps perdu, — qui, ne sachant rien, ou pas grand'chose, n'ayant qu'une culture générale extrêmement superficielle et rudimentaire, veulent, du jour au lendemain, apprendre tout. Ils échouent, c'est vrai ; ils manquent de méthode, de prudence,
(1) René Dumesnil, loc. cit., p. 213.
(2) Faguet, Flaubert, pp. 134-135.
(3) Le roman contemporain, p. 131.
d'esprit de suite. Ils font de la Science en amateurs, ce qui est l'opposé de la Science. Et ils ne poursuivent pas toujours un but désintéressé, exempt de gloriole, de profit, d'intérêt matériel, de polémique, ce qui est encore plus contraire au véritable esprit scientifique. Mais c'est là un défaut naturel d'aptitudes et de compréhension, plus qu'une preuve d'incurable idiotie. Mieux dirigés, sans doute auraient-ils mieux réussi; s'il n'y avait pas en eux l'étoffe de vrais savants, — ce que personne ne songe à prétendre, — peutêtre y avait-il assez de patience, d'obstination, de curiosité, pour qu'ils puissent devenir mieux, au moins, que les pitoyables fantoches du roman. En tous cas, il reste certain que Bouvard et Pécuchet ont le désir ardent, « du fond de leur imbécilité » comme dit Barbey d'Aurevilly, de devenir des êtres intelligents : désir inopérant, parce que non conseillé, mal conduit; mais désir honorable et louable en soi, dans son principe. Et je serais bien surpris si Flaubert avait prêté ce désir, dès le début de son livre, à deux êtres qu'il aurait conçus, dans son esprit, comme deux purs crétins indécrottables.
Le premier soir qu'ils se rencontrent boulevard Bourdon, « ils glorifièrent, dit Flaubert, les avantages des sciences : que de choses à connaître, que de recherches, si on avait le temps ! Hélas, le gagne-pain V absorbait » (i). Tout leur caractère,— et tout le roman, — tient dans ces deux lignes. L'homme qui regrette la richesse, ou du moins l'aisance, surtout parce qu'il n'a pas le temps de s'instruire, de travailler, n'est pas foncièrement une brute. Or, ce ne sont pas les jouissances matérielles et positives de l'existence qu'entrevoient d'abord les héros du roman, en apprenant qu'ils sont riches. S'ils décident de se retirer à la campagne, du moins y emportent-ils avant tout leur bibliothèque, — Dumouchel leur enverra des livres; — ils en découvrent d'autres à Chavignolles. Et, en fait, sans perdre un jour, ils se mettent à l'étude, en commençant par où il était logique que commencent deux citadins lâchés aux champs et devenus propriétaires — par l'horticulture. M. Dumesnil a fortement montré que si Flaubert, primitivement, a conçu ses personnages « avec une sorte d'hostilité, ou tout au moins d'antipathie pour ces deux fantoches incarnant la médiocrité bourgeoise, petit à petit ce sentiment s'atténue et, à défaut de sympathie nettement caractérisée, fait place à une neutralité plutôt bienveillante et nuancée de pitié » (2). Il remarque que leur bêtise n'est pas du tout celle d'un Homais, «épaisse, agressive, sournoise et malfaisante »; que, de tous les
(1) Bouvard et Pécuchet, p. 5.
(2) Dumesnil, loc. cit., p. 217.
AUTOUR DE « BOUVARD ET PECUCHET » 2Ôl
comparses du roman, ils sont non seulement les moins bêtes, mais encore les plus humains. Que leur a-t-il manqué, en somme, à ces pauvres autodidactes ? une chose, mais essentielle, la plus difficile de toutes : l'art d'apprendre. Et c'est là-dessus, sur cette lacune différemment manifestée que porte surtout, — et avec le plus de force, — la critique de Flaubert. Cependant est-ce leur faute si leur cerveau, « trop longtemps soumis aux besognes terre à terre du bureau, ne peut plus s'élever » et manque de la subtilité, de la souplesse nécessaires, pour assimiler et digérer l'énorme fatras livresque qu'ils absorbent ? Flaubert avait trop de justice et de bon sens pour considérer cette incapacité comme un signe d'imbécilité absolue : être intellectuellement impuissant, ce n'est pas ((penser bassement », ce qui, à ses yeux, définissait le « Bourgeois ». Sans doute, il a accumulé bien des traits de ridicule, bien des éléments de stupidité et de mesquinerie d'esprit sur ses héros; quand ils s'amusent à placer une bougie allumée dans une tête de mort, par exemple, ou quand, nus comme des vers, ils se hissent sur les plateaux d'une balance pour vérifier s'il est exact que la surface du corps dégage perpétuellement une vapeur subtile qui, à chaque minute, diminue son poids, il est certain que Pécuchet et Bouvard agissent comme des grotesques et nous font rire. Mais c'est une sottise un peu surajoutée et superficielle; elle intervient surtout pour maintenir au récit son caractère de « farce » (l'expression est de Flaubert). « Du comique qu'ils dégagent, dit M. Dumesnil, il faut -vite se hâter de rire, car par ailleurs il suffirait de réfléchir bien peu pour avoir envie d'en pleurer » (i). — En tous cas ce comique ne porte pas atteinte à d'autres passages du livre où les deux « Bonshommes » font preuve, au contraire, dans leurs réflexions, dans leurs discours, d'un esprit critique souvent judicieux, parfois profond.
Dès les premières pages, on rencontre cette phrase caractéristique : « Ils s'informaient des découvertes, lisaient les prospectus, et, par cette curiosité, leur intelligence se développa » (2). Flaubert n'aurait pas écrit ces mots, dans son exposition, s'il avait voulu nous représenter Bouvard et Pécuchet comme deux imbéciles incurables. Observer, comme le fait Pécuchet en discutant avec l'abbé Jeufroy: «Si la valeur du martyre dépend de la doctrine, comment servirait-il à en démontrer l'excellence? » (3); — penser, devant cette
(1) Dumesnil, loc. cit., p. 219.
(2) Bouvard et Pécuchet, p. 12.
(3) Ibid., p. 328.
objection du prêtre : « Pas de vrais miracles en dehors de l'Église ! — Tiens, se dit Pécuchet, même argument que pour les martyres: la doctrine s'appuie sur les faits, et les faits sur la doctrine »(i) — ce n'est pas non plus tout à fait raisonner et parler en imbécile. Et cette réflexion de Bouvard : « La science est faite suivant les données fournies par un coin de l'étendue. Peut-être ne convient-elle pas à tout le reste qu'on ignore, qui est beaucoup plus grand et qu'on ne peut découvrir » (2), bien loin d'être une banalité, dénote au contraire une profondeur de pensée, une ampleur de vues telles qu'il suffirait de cette simple phrase pour pouvoir affirmer, avec certitude, que Pécuchet et Bouvard ne sont pas, d'un bout à l'autre du livre, les sombres idiots, les crétins ineptes ou tout simplement les « Bourgeois » candides et béats qu'on prétend souvent reconnaître en eux. Savoir ne pas s'abuser sur la valeur absolue des découvertes de la Science n'est pas la preuve d'un esprit rebelle à toute réflexion, ni même à toute compréhension scientifique.
Mais alors, ce qu'ils copient, — quand, rebutés, dégoûtés de tout, ils ont ce renoncement suprême (qui est peut-être une admirable sagesse) de se remettre à leur pupitre, — ce ne peut-être, au hasard, dans les livres qu'ils ont lus, des passages choisis sans discernement, qui, pour une raison ou pour une autre ont frappé leur attention, et qui se trouveront être toujours des absurdités. C'est, au contraire, parce qu'ils y ont reconnu une absurdité, une erreur de fait, une tautologie, un anachronisme, qu'ils s'en emparent, les découpent et les transcrivent. Ils font collection d'inepties imputables aux grands maîtres autant qu'aux écrivains obscurs, comme d'autres font collection de belles pensées et de maximes morales. D'abord, cela les occupe. Ensuite, cela les amuse. Et ils y trouvent surtout un moyen constant de se démontrer à eux-mêmes leur propre supériorité intellectuelle. Il y a beaucoup d'un sentiment analogue dans l'ardeur scientifique qu'ils déploient dans le roman. C'est même un des traits essentiels de leur caractère. Quand ils étudiaient la philosophie, « elle les grandissait, dit Flaubert, dans leur estime; ils se rappelaient avec pitié leurs préoccupations d'agriculture, de politique » (3). A force de passer en revue les systèmes métaphysiques les plus opposés, ils en arrivent un jour à ne plus croire à rien : « La certitude que rien n'existe, si déplorable qu'elle soit, n'en est pas moins une certitude. Peu de gens
(1) Bouvard et Pécuchet, p. 333.
(2) Ibid., p. 96.
(3) Ibid., p. 276.
sont capables de l'avoir. Cette transcendance leur inspira de l'orgueil; ils auraient voulu l'étaler » (1). Aussi quelle fierté lorsqu'ils s'aperçoivent que, dans Chavignolles, « l'évidence de leur supériorité blessait » {2). Mais comme, aux yeux de leurs concitoyens bornés et rustres, ils soutenaient des thèses immorales, ils devaient être eux-mêmes immoraux : « des calomnies furent inventées ». Et Flaubert écrit aussitôt cette phrase capitale, qui laisse voir le fond de sa pensée: «Alors une faculté pitoyable se développa dans leur esprit, celle de voir la bêtise et de ne plus la tolérer. Des choses insignifiantes les attristaient; les réclames des journaux, le profil d'un bourgeois, une sotte réflexion entendue par hasard. En songeant à ce qu'on disait dans leur village, et qu'il y avait jusqu'aux antipodes d'autres Coulon, d'autres Marescot, d'autres Four eau, ils sentaient peser sur eux comme la lourdeur de toute la terre » (3).
Il semble qu'après cela la démonstration soit faite. Non seulement le fait de souffrir par la bêtise humaine, et d'en être accablé, n'est pas le propre de vulgaires imbéciles. Non seulement il faut bien qu'il existe, tout de même, entre Pécuchet et Bouvard et le « Bourgeois » type de Flaubert, quelques différences, puisque ceux-là savent reconnaître celui-ci et s'affligent de rencontrer, sur leur chemin, ses opinions et même son profil. Mais du même coup nous devinons quelle est, au fond, leur intention secrète quand ils se mettent à copier Y Album, — c'est-à-dire ce recueil composé des bêtises glanées dans les ouvrages de science, de littérature, d'art, de philosophie qu'i1s ont lus depuis tant d'années. Ayant souffert par la bêtise, ils veulent se venger d'elle; ils la poursuivent avec rage partout où elle se trouve, sans se lasser, ils la clouent au pilori de leur copie, afin de s'en repaître ensuite davantage, de pouvoir se délecter à la contempler. S'ils la recherchent et la collectionnent impitoyablement, c'est tout simplement parce qu'ils la détestent.
Il y a là un trait de son propre caractère que Flaubert a laissé passer dans son œuvre, par l'effet de cette sympathie inconsciente qui a fini par l'attirer vers ses personnages, après dix ans passés en leur compagnie. Bouvard et Pécuchet confectionnant un Album de « bourdes », comme aboutissement de tant de déboires et de désillusions intellectuelles, sont un peu sa propre caricature. Ils ont hérité d'une manie, d'un tic, qui lui était particulier et que
(1) Bouvard et Pécuchet, p. 288.
(2) Ibid., p. 291.
(3) Ibid., p. 292.
nous avons déjà noté au passage. On se rappelle l'anecdote, citée plus haut, du discours de réception de Scribe à l'Académie, où Flaubert avait relevé un anachronisme grossier. Certes, ses héros n'ont pas la sûreté de son jugement, ni son érudition; il fallait bien qu'ils fussent, avant tout, deux comiques et deux médiocres.
Pourtant, c'est un truisme d'observer qu'ils ne peuvent avoir de sentiments qui ne leur soient prêtés par Flaubert lui-même. Et sur ce point, le besoin de contrôler, de vérifier, d'éplucher les affirmations qui leur sont présentées par les livres, — cette défiance critique, ce scepticisme de parti pris dont ils font preuve dans le roman, et qui a pour résultat Y Album, — ressemblent assez aux habitudes d'esprit que Flaubert lui-même a manifestées pendant toute sa vie. Bien avant de se retirer à la campagne, étant encore expéditionnaire, Pécuchet, qui chaque soir consacrait quelques instants à l'étude, avait déjà « noté des fautes dans V ouvrage de M. Thiers » (1). Devenu plus intelligent (ou croyant l'être devenu), en tous cas plus cultivé, il entreprend «de reviser Dumas au point de vue de la science», et ne tarde pas à découvrir que les Deux Diane, la Dame de Montsoreau, la Reine Margot, fourmillent d'erreurs historiques. Les bévues qu'il constate de même dans Quentin Durward lui font perdre tout respect pour Walter Scott (2). Archéologues, les deux copistes se montrent plus soucieux de vérifier, par leurs propres yeux, la sincérité et l'exactitude des assertions qu'ils ont lues dans les livres, que des monuments en eux-mêmes, et du bric-à-brac amassé dans leur musée (3). Nous avons, à propos de la géologie, signalé tout à l'heure, pour un cas concret, la trace d'une tendance analogue. On la retrouve un peu partout dans le roman; et le résultat logique d'une telle manie (si voisine de celle que nous connaissons en Flaubert), est bien la confection d'un Album au sens où nous avons défini ce recueil, — tel que nous imaginons qu'il aurait pu être, d'après les matériaux recueillis dans les papiers du Maître. Que l'origine psychologique de cet Album, — l'intention de Flaubert en le présentant comme conclusion de son roman, — soit bien l'horreur de la bêtise qu'il éprouvait lui-même, et en même temps cette sorte de fascination que la bêtise exerçait sur lui, on n'en saurait douter. « 77 la détestait, a écrit très justement Faguet, Jusqu'à ne pouvoir se passer de la contempler : elle V exaspérait, et il avait besoin de
(1) Bouvard et Pécuchet, p. 5.
(2) Ibid., p. 166 etpassim.
(3) Cf. Ibid., p. 128 et passim.
l'exaspération qu'elle lui procurait » (1). Bouvard et Pécuchet copiant V Album par haine de la bêtise sous toutes ses formes, et pour se venger d'elle, c'est Flaubert lui-même composant Bouvard et Pécuchet par haine et par mépris de ses contemporains, de son époque et des «bourgeois» qui l'entourent. Le geste symbolique des deux expéditionnaires malchanceux s'explique de la même façon que le geste de l'auteur qui s'est amusé à nous conter leur histoire : il a la même portée et la même signification.
La Correspondance nous renseigne d'ailleurs complètement sur les intentions qui animaient Flaubert quand il imagina son livre. Il ne voulait pas seulement faire une « œuvre d'art, » au sens ordinaire et désintéressé où il entendait ces deux mots; il désirait surtout se soulager lui-même, épancher sa bile, déverser son indignation et ses rancœurs. Le point de départ de Bouvard et Pécuchet, c'est le tempérament violent de Flaubert, et cette curieuse aberration d'esprit qui le portait à s'attacher furieusement à ce qu'il haïssait le plus, non point par curiosité, mais par rage et pour assouvir sa fureur. C'est parce que la bêtise humaine, selon l'expression de Faguet, « avait pour lui des charmes atroces » qu'il a passé les dix dernières années de sa vie à la peindre, sous les traits de ses héros, aux prises avec toutes les formes de l'activité et de l'effort intellectuel des hommes. A peine a-t-il conçu le plan de son roman qu'il l'avoue en des termes dont chaque mot est à retenir : « Je médite une chose, dit-il le 5 octobre 1872, où j'exhalerai ma colère. Oui, je me débarrasserai enfin de ce qui m'étouffe. Je vomirai sur mes contemporains le dégoût qu'ils m'inspirent, dussé-je m'en casser la poitrine; se sera large et violent » (2). Plus loin : « Avant de crever, ou plutôt en attendant une crevaison, je désire vuider le fiel dont je suis plein. Donc je prépare mon vomissement. Il sera copieux et amer, je t'en réponds ». (3) — Plus loin :
« Je crois que l'idée [de mon livre] est originale, rien de plus... Comme j'espère cracher là-dedans le fiel qui m'étouffe, c'est-à-dire émettre quelques vérités, j'espère par ce moyen me purger et être ensuite plus olympien, qualité qui me manque absolument » (4). — « J'avale des pages imprimées et je prends des notes pour un bouquin où je tâcherai de vomir ma bile sur mes contemporains; mais ce dégueulage me demandera plusieurs années » (5). — « Je
(1) Faguet, Flaubert, p. 127.
(2) Corresp. IV, 130 (à Mme des Genettes).
(3) Ibid., 134 (à Ernest Feydeau, 28 octobre 1872).
(4) Ibid., 149 (à G. Sand, I872).
(5) Ibid., 150 (à Ernest Feydeau, 1872).
voudrais n'aller visiter les sombres bords qu'après avoir vomi le fiel qui m'étouffe, c'est-à-dire pas avant d'avoir écrit le livre que je prépare » (i). — « Et vous voulez que je ne remarque pas la sottise humaine et que je me prive du plaisir de la peindre ! Mais le comique est la seule consolation de la vertu. Il y a, d'ailleurs, une manière de le prendre qui est haute; c'est ce que je vais essayer de faire dans mes deux bonshommes » (2).
Enfin, bien des années après, en 1877, à Edmond de Goncourt, toujours à propos de Bouvard et Pécuchet, cette autre réflexion qui rappelle la phrase du roman que déjà citée, et qui marque l'accablement de Flaubert lui-même sous le poids de la stupidité humaine, comme nous avons vu la tristesse douloureuse de ses héros sentant peser sur eux la même impression :
« La bêtise humaine, actuellement, m'écrase si fort que je me fais l'effet d'une mouche ayant sur le dos l'Himalaya. N'importe ! Je tâcherai de vomir mon venin dans mon livre. Cet espoir me soulage ! » (3).
Voilà donc le but précisé, clairement formulé, l'arrière-pensée de Flaubert exprimée d'une façon nette, et, en même temps, expliqués les sentiments secrets auxquels obéissent ses copistes, quand ils reviennent à leur ancien métier et entreprennent Y Album. Si Flaubert avait eu le temps de rédiger, de mettre au point, le tome II de son roman, nul doute que ce volume eût éclairé mieux encore ses intentions, et donné une toute autre portée philosophique, une valeur critique différente, à cette œuvre extraordinaire. Le « post-scriptum » (pour reprendre l'expression de M. Dumesnil) ou, si l'on veut, l'appendice constitué par Y Album n'était pas inutile, puisque lui seul, par la nature de son contenu, par l'ironie de ses développements, devait donner sa véritable signification au récit des mésaventures comiques des deux expéditionnaires et au renoncement qui est le dénouement du livre. Il en eût été, comme dit Maupassant, « V éclatante justification »; il eût rendu impossible l'équivoque sur les sentiments et l'esprit véritable dans lequel il faut lire Bouvard et Pécuchet.
Si ce qui précède est accepté, nous sommes en mesure de juger main-
(1) Corresp., IV, p. 157 (à Mme Roger des Genettes, 1873 ?).
(2) Ibid., p. 203 (à G. Sand, avril 1874). — Les deux éditions Charpentier et Conard de la Correspondance impriment « de la prendre ». De même, la Correspondance entre G. Sand et Gustave Flaubert. J'avoue que je comprends mal, et je crois à une mauvaise lecture de l'autographe. « De le prendre [le comique]» me parait une version plus intelligible.
(3) Corresp., IV, 311.
tenant l'œuvre dans son ensemble. Nous la prendrons, toute inachevée qu'elle soit, comme un dernier document sur le caractère de Flaubert luimême et son tour d'esprit. Elle révèle, plus qu'aucune autre, la contamination d'un apport personnel qui est fait pour surprendre, et qui la distingue de tous ses autres ouvrages. Dans une certaine mesure, et malgré l'emploi de procédés d'art identiques, Bouvard et Pécuchet paraît mériter par là une place à part dans l'œuvre général du Maître. — On a répété que ce n'était pas son meilleur livre, et c'est probablement l'opinion de ceux qui se contentent de l'avoir lu comme on lit d'ordinaire les romans, pour le plaisir, et sans approfondir. Je dirais, de préférence, que ce n'est pas le plus réussi, le plus parfait. Mais je ne crois pas, à l'encontre de très grands critiques, qu'il soit un livre ennuyeux, ni enfantin, ni manqué de quelque façon qu'on le lise (1). Il y a, dans cette affirmation, un peu de parti pris et de partialité. « Flaubert n'a pas été très mal avisé de mourir avant la publication de Bouvard, dit Faguet, d'abord parce qu'on fit un succès à cet ouvrage pour la raison que l'auteur était mort ; ensuite parce que, publié de son vivant, le livre eût échoué ; enfin parce que Flaubert lui-même, dont les yeux s'ouvraient sur ses œuvres quand elles étaient imprimées, l'aurait trouvé lui-même au-dessous de son espoir et en aurait souffert en raison de l'effort énorme qu'il y avait mis » (2). Les deux premières propositions sont au moins contestables; la troisième ne vaut guère mieux. On a tôt fait de considérer, avec Barbey d'Aurevilly, que Flaubert a « manqué misérablement son coup à fond contre les bourgeois du XIXe siècle, son coup définitif et suprême » (3), quand on se persuade que son intention était, en effet, d'exécuter à jamais la bourgeoisie. L'auteur des Diaboliques triomphe sans peine en proclamant qu'elle n'est pas morte, ni après Flaubert, ni après Henri Monnier, ni après Balzac. Mais si, au contraire, Flaubert n'a pas eu d'autre intention que de calmer ses propres nerfs en jetant un dernier camouflet d'ironie sur l'esprit bourgeois, ou plutôt sur l'esprit antiscientifique, antiartistique, prétentieux, intéressé et léger de la plupart de ses contemporains, il n'a déjà pas tant que cela échoué. La tâche entreprise était gigantesque, et cette énormité même est une raison d'indulgence. Qui donc a réussi dans cette tentative quasi surhumaine de montrer, sous forme de roman et d'œuvre d'art, le « pignouflisme universel »
(1) Faguet, Flaubert, p. 136 etpassim.
(2) Faguet, ibid., p. 137.
(3) Le roman contemporain, p. 130.
— mot essentiel, qui figure dans le plan de Bouvard inachevé, à la suite de cette indication scénique : « avenir de la littérature » (i). On le retrouve aussi dans la Correspondance à la même époque, c'est-à-dire au lendemain de 1870. Le rapprochement semble extrêmement significatif. S'il est vrai que Bouvard soit l'aboutissement de tout Flaubert, (ou du moins de ce qu'il avait en lui de plus intime,) — rien n'aide mieux à comprendre ce livre que les cris de douleur, de tristesse, d'accablement et d'amertume, de doute et de souffrance, arrachés à l'écrivain par la guerre franco-allemande. Quelques citations suffiront, sur ce point, pour achever de définir l'état d'esprit qui a donné naissance à son roman ; elles en précisent la portée philosophique et morale :
« J'avais des illusions, écrit-il le 11 mars 1871, et je ne croyais pas voir arriver la fin du monde. Car c'est cela ; nous assistons à la fin du monde latin. Adieu tout ce que nous aimons ! Paganisme, christianisme, muflisme, telles sont les trois grandes évolutions de l'humanité ! Il est désagréable de se trouver dans la dernière. Ah! nous allons en voir de propres. Le fiel m'étouffe!» (2). — « Le présent est abominable, et l'avenir farouche. Sera-t-on bête, d'ici à longtemps!» (3). — «Quel effondrement! quelle chute! quelle misère! quelles abominations ! Peut-on croire au progrès et à la civilisation devant tout ce qui se passe ? A quoi donc sert la science, puisque ce peuple, plein de savants, commet des abominations dignes des Huns, et pires que les leurs, car elles sont systématiques, froides, voulues, et n'ont pour excuse ni la passion, ni la faim ! » (4). — « Les bêtises de la République dépassent celles de l'Empire... Ah ! comme je suis triste ! Je sens que le monde s'en va ! » (5). — « Toute gentillesse, comme eût dit Montaigne, est perdue pour longtemps; un monde nouveau va commencer... le militarisme et le positivisme le plus abject, voilà notre lot désormais... Nous payons le long mensonge où nous avons vécu, car tout était faux : fausse armée, fausse politique, fausse littérature, faux crédit et même fausses courtisanes ! » (6). — « Est-ce la fin de la blague ? En aura-t-on fini avec la métaphysique creuse et les idées reçues ? Tout le mal vient de notre gigantesque ignorance. Ce qui devrait être étudié est cru sans
(1) Bouvard et Pécuchet, p. 392.
(2) Corresp., IV, 49 (à Madame Régnier). — Le même jour, à G. Sand : > Dans quel monde allons-nous entrer ? Paganisme, christianisme, muflisme : voilà les trois grandes évolutions de l'humanité. Il est triste de se trouver au début de la troisième... Quelle barbarie ; quelle reculade ! J'en veux à mes contemporains de m'avoir donné des sentiments d'une brute du XIIe siècle. »
(3) Ibid., p. 47 (à Ernest Feydeau, 1871).
(4) Ibid., 46 (à G. Sand, fin 1870).
(5) Ibid., IV, 45 (à la même, octobre 1870).
(6) Ibid., IV, 43 (à Du Camp, 29 septembre 1870).
discussion. Au lieu de regarder, on affirme » (1). — « Quel avenir, quelle immense bêtise ! quelle dérision ! O ! le Progrès ! et on nous accusait d'être pessimistes ! » (2).
Je prends au hasard ces phrases dans la Correspondance, et il serait facile de les multiplier. Il me semble que tout l'effort intellectuel d'un Bouvard et d'un Pécuchet, la raison de leurs insuccès, leur découragement final, et, en un mot tout le pessimisme ironique du roman, sa conclusion navrante, s'v trouvent résumés et justifiés.
Flaubert avait, pour idéal politique, une espèce de mandarinat où les vrais artistes, les vrais poètes, les vrais savants, auraient dirigé les affaires et régi les gouvernements, — un état social fondé sur le Vrai, le Beau et le Juste, d'où les mensonges, les laideurs et les vilenies eussent été bannis. Il avait cet idéal depuis son enfance, et il avait souffert à maintes reprises de voir quel abîme le séparait encore de la réalité positive. Mais sa croyance dans la suprématie morale et le triomphe plus ou moins prochain de l'Art l'avaient soutenu. Il avait travaillé avec une probité admirable, une volonté clairvoyante, prête à toutes les abnégations, un fanatisme absolu. Il avait gardé, comme il le dit, des illusions, et même, dans la grande bonté de son cœur et la droiture de son esprit, des naïvetés d'enfant. La guerre le précipita de son haut; et ce n'est pas par métaphore seulement que la défaite de la France, suivie des atrocités de la Commune, l'atteignirent «jusque dans les moelles •>. Il se sentit brusquement si triste, si las, si écœuré qu'il se déclarait « humilié d'être homme Dès sa jeunesse, il avait constaté l'irrémédiable misère de l'humanité, et cette constatation l'avait rempli d'amertume. Des livres comme les Mémoires d'un fou et Novembre, écrits au début de sa vie, sont nés de cette pensée pessimiste, — sentiment devenu chez lui croyance philosophique et matière à créations littéraires. Tous ses romans, les uns après les autres, trahissent cette disproportion dont il souffrait, entre la réalité et le rêve, l'effort théorique et l'exécution pratique, le désir sous toutes ses formes et les satisfactions qu'il rencontre. Toutefois, malgré tout, il restait l'Artiste convaincu et patient, qui se console de tout au monde en ciselant chaque jour quelque belle phrase, — - certain de remplir en cela une mission supérieure et durable. Le choc que lui causa la guerre, joint aux tristes événements personnels des années qui suivirent, ruina d'un seul coup cette illusion et cette confiance.
(1) Corresp., IV, 53 (à G. Sand, 31 mars 1871). (2), Ibid., 40 (à Feydeau, août 1870).
Bouvard et Pécuchet est le résultat de cet état d'esprit complexe, douloureux; s'il traduit et exprime la souffrance intime de Flaubert, il le soulage aussi de cette souffrance, par le fait même qu'il la proclame. La conclusion du livre n'est pas, comme on le croit trop souvent, une déclaration de faillite de la Science et de la pensée humaine en général, mais plutôt un doute ironique, un conseil de prudence sceptique et d'humilité adressé à l'Orgueil de l'homme, une espèce de mise au point nécessaire, — puisque la grande leçon critique qui se dégage du roman, c'est en somme qu'il faut pratiquer la Science avec autant de patience, de respect, de méthode, de désintéressement qu'on doit, par ailleurs, en avoir pour l'Art pur. Flaubert a passé sa vie entière à s'indigner contre les amateurs vulgaires de l'un et de l'autre. Bouvard et Pécuchet ne sont que des amateurs dont, à la longue, l'intelligence s'affine, et qui finissent par sombrer dans cette exaspération qui animait Flaubert lui-même.
Peut-être enfin y a-t-il plus encore dans ce roman, et peut-être se rattachet-il à une idée philosophique plus haute. Elle a presque la valeur d'un système dans l'œuvre du Maître en général, si la thèse de M. Paul Bourget dans ses Essais de psychologie contemporaine est exacte, comme il paraît bien. Cette idée, d'un pessimisme accablant, c'est que la Pensée a, dans la vie de l'homme, un rôle néfaste; que son emploi est généralement dangereux; que l'entendement, (qu'il juge lui-même un instrument perfectionné), ne sert le plus souvent qu'à l'induire en erreur et à lui ménager des douleurs inconnues à la simple brute, qui ne se donne pas la peine de penser.
On lit dans la Bible : « Dedique cor meum ut scirem prudentiam atque doctrinam, erroresque et stultitiam; et agnovi quod in his quoque esset labor et afHictio spiritus, eo quod in multa sapientia multa sit indignatio, et qui addit scientiam, addit et laborem » (1). Après l'Ecclésiaste, Cicéron a dit de même : « Haud scio an melius fuerit humano generi motum istum celerem cogitationis, acumen, solertiam, quam rationem vocamus, quoniam pestifera sunt multis, admodum paucis salutaria, non dari omnino quam tam munifice et tam large dari » (2). — Il y a au début de Bouvard et Pécuchet une petite phrase bien curieuse, qui donne à réfléchir : c'est celle où Flaubert écrit, de ses héros : « Et, ayant plus d'idées, ils eurent plus de souffrances » (3). N'est-ce pas la paraphrase exacte des deux textes latins qu'on vient de lire;
(1) Ecclésiaste, I, 17-18.
(2) Ciceron, de Natura deorum, III, 27.
(3) Bouvard et Pécuchet, p. 13.
le roman de Flaubert, sous son apparence d'invention comique, et avec ses personnages grotesques, ne peut-il pas leur servir de commentaire et de démonstration ?
S'il en est ainsi, Bouvard suffirait, à lui seul, pour ruiner l'opinion de ceux qui estiment que Flaubert, artiste d'un grand talent, écrivain remarquable et l'un des maîtres de la prose française, n'a été cependant qu'un cerveau médicore et ne mérite pas qu'on découvre en lui un penseur : o Je suis toujours étonné, a écrit Emile Faguet, quand f entends parler de Flaubert comme penseur » (i). Je crois difficile de partager cet étonnement, quand on a lu de très près le dernier roman de sa vie, quand on croit en avoir saisi l'esprit et la portée, la signification profonde. — La leçon philosophique de Bouvard et Pécuchet tiendrait dans cet autre verset de l'Ecclésiaste, que Flaubert pouvait prendre comme épigraphe à l'histoire malheureuse de ses deux copistes :
PROPOSUI ANIMO MEO QUAERERE ET INVESTIGARE SAPIENTER DE OMNIBUS QUAE FIUNT SUB SOLE. HANC OCCUPATIONEM PESSIMAM DEDIT DEUS FILIIS HOMINUM, UT OCCUPARENTUR IN EA.
(1) Flaubert et Le Poittevin {Journal des Débats, 15 août 1909)-