LA RENCONTRE DE BÉATRICE
Ceci est un conte de fées, le conte des ivraies fées qui, jadis, en Occitanie comme en Toscane, vécurent réellement parmi les hommes une existence triomphale ou modeste, suivant les temps et les lieux.
Il était une fois un passant qui entra dans un musée où se pressait la foule. Des fresques atroces décoraient les murs. Un homme, cloué au sol par trois pieux, était foulé aux pieds par une procession d'ombres masquées d'or ; un autre, pour éclairer sa route, portait sa tête à la main comme une lanterne. Enfoncé dans la glace, un vieillard rongeait le crâne de son voisin, et, ailleurs^ un guerrier surgissait des flammes pour tenir des propos d'orgueil. Baignée d'excréments, une courtisane grattait sa peau galeuse ^.
Mêlées à ces horreurs, les statues des héros et des' dieux ressuscitaient les gloires du paganisme, et on les retrouvait peints au plafond, parmi le peuple vénérable des vierges, des théologiens et des martyrs, prosternés devant le trône de l'Agneau, dans la clarté du jour éternel; les Muses et les Argonautes se mêlaient à eux; Jupiter et le Christ ne faisaient qu'un ^.
De nombreux gardiens veillaient jalousement sur ces trésors. Ils prenaient les visiteurs sur le pas de la porte et les guidaient dans ce dédale, chacun à sa manière, pour leur faire admirer les chefs-d'œuvre suivant le rite; leurs explications différaient assez souvent, mais la foule n'en avait cure et s'éloignait, croyant avoir compris, parce que ses sens s'étaient émus devant l'étrangeté du spectacle.
Or le passant s'aventura dans une seconde salle, haute comme les cathédrales et, comme elles, froide et sombre. Là, plus de public;
1. Inf., Calphe, ch. XXIII; Bertrand de Born, ch. XXVIII; Ugolin, ch. XXXII el XXXIII î Farinata, ch. X ; Thaïs, ch. XVIII.