‹ Autour de Dante; Les BéatricesChapitre 2 sur 440 · VIII PREFACE · texte numérisé non relu

VIII PREFACE

seuls, des gardiens qui, n ayant personne à instruire, parlaient entre eux, d'une voix basse et incertaine; et jamais ils n'étaient d* accord. De longs silences coupaient leurs entretiens. Dans la paix et le i^ide de la salle, le passant s'arrêta, interdit; et il aidait beau cligner des yeux, il ne perçait point ce crépuscule. Était-ce un ca^>eau, où, ense^^elis sous la poussière, des vins décolorés attendaient le sommelier depuis trop longtemps? Un hypogée peuplé de momies, dont on troublait en vain le sommeil ? Était-ce comme le confessionnal d'un sépulcre, où les fantômes viendraient s'accuser de leur passé ?

Des apparences vagues palpitaient dans un songe. Et, comme l'étranger restait perdu dans ses pensées, voici qu'il crut entendre une faible voix, morne et voilée, comme si elle venait à travers des millions de lieues, une voix de la tombe, qui semblait une forme du silence :

« Que viens-tu faire parmi nous, étranger, fils des temps nouveaux, ô maladroit étranger. '^ Va-t'en, tu ne peux goûter nos grâces fugitives; le charme de notre parfum est évaporé. Bulles de savon, nous ne renfermons que du vent, comme toutes les chimères dont s'éprend successivement l'humanité. Le soleil qui nous irisa est éteint depuis des siècles, éphémère idéal qui fit battre des cœurs férus d'abstractions. Ne cherche pas « la doctrine qui se cache sous le voile des vers étranges » ; n'apporte pas dans le cénacle des « Fidèles d'Amour y) le tumultueux esprit de ton époque. Va-t'en, respecte la paix où nous dormons. Nous sommes impénétrables et inintelligibles, comme le seront dans mille ans les façons aujourd'hui à la mode de voir et de comprendre l'univers. Va-t'en, étranger ! »

Des heures s'étaient écoulées, quand l'étranger releva la tête. « Filles des saints et des philosophes, répondit-il, vous savez que je vous aime. Je crois distinguer vos formes : pénétrer vos magnificences, je ne sais encore, ni ne l'ose; qui donc a jamais saisi l'idéal par les ailes? Ah! soulevez un coin de votre voile ; au sein de l'oubli, qu'il me soit permis de vous contempler, ô frêles images! Plus forte que léchant des Sirènes, votre voix enchaîne mon âme. Sous vos yeux d'émeraude, où l'Archer se mire avec le Griffon^, ma vie mûrira son calme effort; et s'ils ne reflètent que des rêves, nul n'en goûtera de plus beaux, car ils contiennent la terre et le ciel ! »

Et l'étranger s'assit parmi les gardiens.

1. Cavalcanti, sonn. O lu che porti ; Dante, sonn. Negli occhi \ Purg., XXXI, 119-123.

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