Dis petto a maiaviglia [Par., XI
LA CUISE DES AMES AU XIIl'' SIECLE
Règle et ceci, comprenez purement et simplement, sans glose, et observez-la jusqu'à la fin en toute sainteté. » N'est-il pas frappant, le contraste de ces esprits droits et clairs avec les auteurs qui, comme Dante, ont éprouvé le besoin de faire, eux-mêmes, le commentaire de leurs œuvres?
§ 10. La crise des âmes au XI 11^ siècle.
Ah I quelle différei-.ce entre l'esprit franciscain et le stil nuovo 1 D'un côté la simplicité, la libre efîusion du cœur, la joie intime, le mépris de la science, la plus profonde humilité ; de l'autre, la recherche et la complication, l'amour dans ce qu 'il a de plus littéraire et de plus artificiel, une continuelle tristesse, la pédanterie, l'orgueil aristocratique des Fidèles. Et pourtant les uns et les autres sont enfants du même siècle et ils obéissent dans des voies divergentes, à une même impulsion^. Une grande crise secouait les âmes en ces temps-là; elles étaient tendues jusqu'au paroxysme, les cœurs ne pouvaient battre leur rythme régulier ; tout dépassait la mesure. L'immense exaltation des peuples, le souffle éperdu qui les soulève vers l'idéal, l'angoisse passionnée de leur désir se témoignent à la fois dans les champs du Seigneur et dans le domaine des frivoles Muses. Le vent brûlant que soufflent les abîmes spirituels faisait tournoyer les âmes comme des feuilles mortes. Les hommes se sentaient appelés, mais où? Ce frémissement dans les airs, c'est le battement d'ailes des anges. On entend un galop lointain : ne seraient-ce pas les chevaux de l'Apocalypse? Ces éclairs à l'horizon? comme ils ressemblent aux langues de feu du Paraclet ! Et si, du jardin, monte un arôme de fleurs, ces parfums, ce sont les prières des saints.
A ces temps désordonnés les apôtres ne suffisaient pas ; il fallait des prophètes et il ne leur en manqua point. Dès avant l'an mil, l'inquiétude qui tenaillait l'humanité lui faisait espérer ou craindre les plus grands cataclysmes. Le monde allait finir, ou, au moins, le vieux monde, en gestation de l'avenir ; et l'aube d'une ère nouvelle, après bien des désastres, éclairerait une chrétienté régénérée. Et c'est au moment où saint François, rouvrant sur les multitudes les fontaines longtemps fermées de la grâce, apparaissait comme un second Christ, que la fièvre des âmes, bouillonnantes de ferments spirituels, trouva son expression dans les œuvres fumeuses de « l'abbé calabrais Joachim, doué d'esprit prophétique - ».
1. Joachim est mort en 1202, saint François en 1226, saint Dominique en 1221.
2. « L'àme qui brille à côté de moi, dit saint Bonaventure [Par., XII, 139), c'es* celle de l'abbé calabrais Joachim, doué d'esprit prophétique. » Il est bien extraordi-
252 l'amour et la femme en toscane