‹ Autour de Dante; Les BéatricesChapitre 145 sur 440 · DEUXIÈME SECTION : L'ABBÉ JOACHIM DE FLORE ; LES HÉRÉSIES · texte numérisé non relu

DEUXIÈME SECTION : L'ABBÉ JOACHIM DE FLORE ; LES HÉRÉSIES

§ 11. Uahhé Joachim de Flore ; Va^ènctnefit de V Esprit.

Ce prophète était d'espèce assez nouvelle. Il avait fonde Tordre contemplatif de Flore, vivait dans la solitude et aimait la nature, au point d'interrompre un jour son sermon pour emmener les ouailles hors de l'église admirer l'arc-en-ciel. Ses jours s'écoulaient dans l'étude des Livres Saints, non qu'il cherchât à en pénétrer le sentiment intime et l'inspiration sacrée ; mais à force de gloses, de subtilités et de calculs, en rapprochant l'un de l'autre les deux Testaments, il arriva, sur les événements qui s'approchaient à grands pas, à des conclusions telles que les prévisions les plus audacieuses se trouvaient confirmées ^. Ses idées n'étaient point entièrement nouvelles, et on peut les retrouver chez Scot Érigène.

Il divisait en trois âges la vie de l'humanité. D'abord régna le Père, avec l'ancienne Loi. Puis vint le Fils, avec la Loi nouvelle, qui abrogea l'ancienne. A son tour, devait régner le Saint-Esprit qui apporterait aux chrétiens l'état définitif, la plénitude de la révélation et de la grâce.

Joachim ne fixait point d'une manière précise la date de la rénovation. C'est vers 1260, un peu avant, un peu après, que devait s'ouvrir le règne du Saint-Esprit ; et celui-là n'aurait pas de fin, car il amenait avec lui VEi^angile éternel. « Je vis, dit saint Jean, l'ange de Dieu qui volait au milieu du ciel, et l'Evangile éternel lui a été confié. » Dans ce verset de l'Apocalypse, Joachim trouvait l'annonce de l'ère future. Il y trouvait aussi que l'Evangile du Christ était transitoire, au moins en ce qui touche à la forme des sacrements ; les vérités qu'ils signifient restent éternelles et font l'objet du nouvel Évangile. Au fond, celui-ci sera l'ancien, dépouillé de ses symboles, et les fidèles verront désormais la vérité face à face, non par l'opération de la raison, car Joachim méprise la science, mais par les intuitions de la contemplation ^. La vision directe de Dieu sera doré-

naire que Dante mette ces mots dans la bouche de saint Bonaventure, qui combattit avec la plus grande vigueur les théories joachimites, lorsqu'il succéda à Jean de Parme comme général des Franciscains, en 1257. Faut-il voir là une de ces sournoises ironies où se plaît Dante, ou était-il mal informé?

1. Du vivant même de Joachim, son autorité doctrinale était fortement établie. Quand Richard Cœur-de-Lion, allant à la croisade, passa par Messine, il y manda Joachim pour conférer avec lui sur l'interprétation de l'Apocalypse.

Après la mort de Joachim, les fabricants de prophéties ne manquaient point, pour leur valoir quelque crédit, de lui attribuer leurs élucubrations.

2. 11 semble bien que Joachim ait cru que le nouvel Évangile devait abroger

l'abbé joachim de flore; l'avènement de l'esprit 253

navant possible à tous les hommes, recueillis dans le silence des passions et l'unique attente de l'éternité. C'est sur l'univers entier, « de la mer à la mer », que s'étendra le nouveau royaume de Dieu, où ne domineront plus la crainte comme jadis, la foi comme maintenant, mais l'amour, la communion intime des âmes avec le Saint- Esprit, la plus libre contemplation, suivant le mot de l'apôtre : ubi amor, ihi libertas.

Ce sera le règne des moines. Car, représentant les fidèles par les ministres qui les dirigent dans leurs rapports avec le ciel, Joachim figurait la première période par les lévites, prêtres mariés, attachés aux choses de la terre ; la seconde par les clercs, qui ne prennent point femme, mais restent en contact avec la société et en contractent l'impureté ; la troisième par les moines qui, enfermés dans le silence du cloître, ne se soucient plus que du ciel. L'existence du moine, la vie contemplative, sera la vie normale de l'humanité dans la troisième période ; elle n'aura plus rien à faire qu'à aimer.

« Le premier règne fut un état de servitude, le second un état d'obéissance filiale; le troisième sera l'état de liberté... le premier état fut l'épreuve, le second fut l'action, le troisième sera la contemplation. Le premier temps se passa dans la crainte, le second dans la foi ; le troisième sera celui de l'amour... Le premier fut la clarté des étoiles, le second l'aurore, le troisième sera le grand jour ; le premier fut l'hiver, le deuxième fut le printemps, le troisième est l'été... Le premier fit pousser des orties, le second des roses, le troisième portera des lis. Le premier âge se rapporte au Père, qui est l'auteur de toutes choses; le second au Fils, qui a daigné revêtir notre limon; le troisième sera l'âge du Saint-Esprit, dont l'Apôtre dit : « Là où est l'esprit du Seigneur, là est la liberté ^. »

Ces doctrines s'accordaient en apparence avec les idées franciscaines. Joachim dédaignait la science, aimait la nature, préconisait la pauvreté et annonçait le règne de l'amour, dont les moines donneraient l'exemple. Toutes ces tendances étaient conformes au génie du temps, car, en Allemagne, sainte Hildegarde, morte en 1178, prophétisait ainsi de son côté : « La dernière des époques symbolisées par les sept jours de la création est arrivée ; les jugements de Dieu vont s'accomplir ; l'empire et la papauté déchus dans l'impiété s'écrouleront ensemble... Mais alors sur les ruines apparaîtra un peuple de Dieu nouveau, un peuple de prophètes, illuminés d'en haut,

l'ancien, que celui-ci devaii lui céder la place. — Sur la troisième période, Joachim a soin de ne pas trop préciser ses idées. Cf. Tocco, VEresia nel medio evo, p. 469. 1. ConcordiOf lib. V, cap. 84.

254 l'amour et la femme en toscane

vivant dans la pauvreté et la solitude. Alors les mystères divins seront révélés ; le Saint-Esprit répandra sur le peuple la rosée de ses prophéties, de sa sagesse et de sa sainteté; le printemps et la paix réixneront sur la terre régénérée et les anges reviendront avec confiance demeurer auprès des hommes ^. »

Joachim ne faisait qu'exprimer des idées qui jusqu'alors avaient circulé vaguement, sans réussir à se condenser en formules. Par toutes les voies de la prière et de la méditation, l'humanité sollicitait le ciel. A ces aspirations déchaînées Tabbé de Flore marquait enfin le but : il arrêtait le vagabondage des âmes, errant dans les champs mystiques à la poursuite de leur rêvff ; il rassasiait leur faim séculaire. Aussi la fortune de ses ouvrages, la Concordia, le Psalterium decem Chordarum (alias Decachordon), VExpositio in Apocalypsin, fut-elle grande et ils reparurent en 1254 sous le titre Introductoriiis ad Evangeliiim œternum ^. Ils étaient munis de gloses dont l'auteur est Gérard de Borgo San Donnino et d'une introduction qui est due, peut-être, à Jean de Parme, alors général des Franciscains et joachimite convaincu, s'il faut en croire le frère Salimbene, qui l'a connu intimement et a partagé sa croyance ^. Les gloses et l'introduction ne faisaient que reproduire, avec plus de netteté, les idées de Joachim *. On les retrouve chez Jean- Pierre Olive, mineur de Béziers, qui jouic d'un grand crédit dans le Midi de la France, bien qu'il eût souvent maille à partir avec l'autorité ecclésiastique, chez Ubertin de Casai 5, et, en général, chez les Franciscains spirituels.

Le eiècle, obsédé de chimères, avait besoin de prophètes, et quand Joachim eut disparu, on continua à prophétiser sous le nom du défunt. C'est ainsi qu'on lui a attribué, tout à fait à tort, les Vaticinia pondficum, les prophéties de l'enchanteur Merlin, qui, à la vérité, étaient déjà traduites du bas-breton en 1142, les commentaires aux prophéties de saint Cyrille (raort vers 1224), de la Sibylle Erythrée, d'Isaïe et des prophètes mineurs.

Le temps s'écoulait et le Saint-Esprit n'arrivait point. Ces génératio-ns, qui se crurent marquées par le destin, s'épuisaient dans la stérilité de l'attente ; elles ne parvenaient pas à enfanter le royaume de Dieu. Mais, se fiant à l'élasticité des périodes inventées par Joachim, ses partisans croyaient encore, après 1260, à l'avènement

Page 1