TROISIÈME SECTION ; LES MOUVEMENTS POPULAIRES
§ 13. L'attente du miracle. Jean Schio.
Les foules étaient ébranlées jusque dans leurs moelles. En Allemagne. <' quand le frère Berthold prêchait sur le jugement dernier, tous tremblaient comme le jonc dansl'eau, et on le priait, pour l'amour de Dieu de changer de sujet, car il était terrible et horrible à entendre » (Salimbene, Cr. 30). Dans cette atmosphère de ferveur exaspérée^ où les pénitents coudoyaient les prophètes, on entendait les trompettes des sept Anges et le grondement des sept tonnerres. La terre se dérobait sous les pas des hommes et le puits de l'abîme allait s'ouvrir, ou bien les portes de la nouvelle Jérusalem, et le peuple vivait dans la perpétuelle attente des prodiges. Un grammairien de Bologne, Buoncompagno, convoqua un jour ses concitoyens sur la place publique pour opérer devant eux un miracle. Les gens, sans le moindre soupçon, accoururent en foule, hommes, vieillards^ femmes et enfants. Alors ce farceur s'avança, leur rit au nez et dit : « Retournez chez vous et qu'il vous suffise d'avoir vu la face de Buoncompagno » (Salimbene, Cr. 30, 39).
Le frère Jean Schio était tellement infatué par le succès de ses prédications qu'il croyait pouvoir faire des miracles sans l'assistance de Dieu^. « Il passait les fleuves à pied sec, dit Mathieu Paris (ann. 1238), et, à son ordre, les vautours arrêtaient leur vol pour se poser à terre. » — « Il guérissait les malades et avait ressuscité dix morts 2. — Mais le diable lui tourna la tête et il perdit l'amour de Dieu ^. »
Sa parole domptait les multitudes et il conquérait, les armes à 1? main, les cités qui ne voulaient pas se soumettre. Il faillit deveni? l'autocrate de la Haute-Italie. Envoyé par le pape pour rétablir la paix dans ces régions sans cesse désolées par des guerres intestines^ il s'y institua l'arbitre suprême des partis. Le féroce Ezzelin de Romano, les seigneurs de Gamino et de Conegliano, le comte de Saint- Boniface, les villes de Vicence, Vérone, Mantoue, Brescia, Bellune, Feltre, Tré^'ise, Padoue, remettent leur sort entre ses mains. Les cités lui confient leurs statuts pour qu'il les corrige à son gré. Il fixe un jour pour la conclusion solennelle de la paix. En attendant, il se rend à Vicence, où il réclame pour lui l'autorité absolue ; on la lui
1. Salimbene, Cr. 38-40. — Quand Jean Sclno se faisait couper la barbe, il voulail que ses frères en religion en conservassent les poils pour en faire des reliques.
2. Gerardi Maurisii Hisloria, dans Muratori, VIII, 37 et suiv.