Math. Paris, loc. cil
l'année de l'alléluia 259
accorde sans difficulté. Puis il passe à \'érone. Il se fait rendre le carroccio de cette ville, tombé jadis aux mains de Tennemi, et, monté sur ce char triomphal, il fait dans les rues une entrée de dictateur. Le peuple l'élit par acclamation duc, podestat et gouverneur.
Le jour de la paix arrive. C'était sous Vérone, dans les prés de l'Adige. Tous les seigneurs, tous les évêques, tous les chefs des villes, avec leurs carrocci, tous les citoyens s'y rendent, pieds nus, sans armes et avec des croix sur leurs bannières. Ils étaient plus de quatrecent mille, n prêche, et tous l'entendent ; ce qui est admirable, dit le chroniqueur.
Puis il retourne à Vicence pour y asseoir sa domination compromise. Il n'avait que quelques soldats, mais le peuple vient en foule à sa rencontre et il s'empare de la ville, (f Mais comme sa parole ne venait pas de Dieu, mais des hommes, la force lui échappa tout d'un coup, n avait voulu faire le métier des hommes, se mêler honteusement de ce qui ne le regardait pas en cherchant à acquérir les pouvoirs de comte et de duc... »
Il fut battu et fait prisonnier par les gens de Padoue, et les choses reprirent leur cours normal dans la Haute- Italie ^.
§ 14. L'année de Valléluia.
C'est en 1233, Tannée de l'alléluia, que se passaient ces bizarres événements. Dans les \'illes, les habitants parcouraient les rues en chantant des cantiques, les paysans désertaient les campagnes pour affluer aux sermons des prédicateurs, trois fois par jour, le matin, à midi, le soir, et le clergé ne suffisait pas à rassasier la faim spirituelle des foules. Les laïcs sentaient souffler en eux l'Esprit et, à leur tour, ils prêchaient. Un certain Benedictus parcourait les rues et les églises de Parme, une croix sur la poitrine, une autre dans le dos, une trompette à la main, suivi d'enfants qui portaient des cierges et des rameaux et répondaient à ses litanies. Puis il sonnait de la trompette et annonçait le royaume de Dieu. C'est aussi au son de la trompette que les frères mineurs, en cette même année, convoquaient les villageois des Pouilles, puis ils leur chantaient le Cantique du soleil * ou quelque autre lande ^.
1. Muratori, VIII; Cr. de Vérone, 626-627; Gerardi Maiwisii Hisloria, 37/0; 38, A et C ; 39, A ; Anlonii Godi Chr., 80, A ; RoLindino, III, 204, A et suiv. ; Monachi Palavini Chr., 674, D.
2. Saint François, qui aimait à s'appeler le jongleur de Dieu, parce qu'il errait parle monde en chantant ses louanges, voulut faire de ses frères des jongleurs comme lu».
3. On appelait laudi des hymnes en langue italienne, composées à l'imitation des proses de l" Église. — Les poésies de Jacopone de Todi soiit des laudi.
§ 15. La croisade des enfants et la croisade des pastoureaujc.
Les masses s'agitaient au gré d'impulsions mystérieuses. De temps à autre, une grande vague d'enthousiasme balayait le sol mouvant €t jetait à d'impossibles croisades les simples, les bergers, les enfants, qui couraient, avec un irrésistible élan, à la misère et à la mort.
« En l'an 1212, un grand nombre d'enfants de l'un et l'autre sexe ayant pris la croix, tant en France qu'en Allemagne, comme pour aller à Jérusalem, s'assemblaient par troupes et faisaient partout des processions en demandant à Dieu qu'il leur rendît la vraie croix, sans qu'on vît personne qui les exhortât à cela. Ils disaient qu'ils avaient eu révélation d'aller à Jérusalem, et ils en prenaient le chemin sans que leurs pères pussent les retenir ; et, quand on leur demandait où ils allaient, ils répondaient qu'ils allaient à Dieu. Beaucoup de femmes et de jeunes gens se mêlèrent à eux, et on les recevait assez bien partout. Mais, quand ils eurent passé les Alpes (car ils eurent assez de hardiesse pour cela), les Lombards les dépouillèrent et les chassèrent. Il y en eut néanmoins beaucoup qui allèrent jusqu'à Gênes, à Pise et même à Brindes et aux autres ports de l'Italie, où ils s'imaginaient trouver des vaisseaux. Mais, n'en trouvant point, la plupart périrent de faim et de misère. Les plus âgés se mirent en condition. Il y en eut quelques-uns qui s'embarquèrent dans deux vaisseaux dont on n'a point eu de nouvelles. On prétend que tout cela venait de quelques songes ^... »
Pendant la captivité de saint Louis, quelques inspirés se mirent à prêcher la croisade, pour aller le délivrer, sans l'autorisation d'aucun prélat ni d'aucun seigneur. Ceux qui, à leur appel, prirent la croix, étaient, pour la plupart, des pâtres ou des campagnards.
« Dès que ces imposteurs appelaient un berger, il quittait aussitôt ses moutons, ses vaches ou ses chevaux et, sans demander permission ni à ses maîtres, ni à ses parents, il les suivait à pied, sans se mettre en peine de rien, avec une ardeur ou plutôt une rage extraordinaire... Partout où ils passaient, dans les villages et dans la campagne, les paysans qui écoutaient leurs exhortations les suivaient comme le fer suit l'aimant. Les enfants les suivaient aussi, et même de jeunes filles... Ils marchaient en corps d'armée sous des capitaines de cent hommes et de mille hommes et ils avaient des drapeaux dans chaque corps. On prétendait qu'ils faisaient des miracles et que les vins -et les viandes qu'on leur servait ne diminuaient point et même multipliaient...