LA MESURE
subordonnaient aux vertus, mérite, valeur, savoir, sagesse dor.t la crainte de Dieu était la source ^ Il faut « honorer et craindre Dieu, car, sans Dieu, je ne crois pas qu'il puisse y avoir mérite ni courtoisie », dit Arnaut de Marveilh {Razos e mesura, R. IV, 407) ; il faut, ajoute-t-il, « tout savoir et ne s'attacher qu'au bien ». — <( Il faut être réservé et patient, dit Montanhagol (cdit. Goulet, p. 162, Qui vol esser), si l'on veut accroître son m.érite ici-bas. C'est en craignant Dieu qu'on élèvera son rang, en étant loyal et de bonnes manières ; c'est ainsi qu'on arrivera à la mesure et à la sagesse, et, par elles, à la courtoisie. C'est ainsi qu'on évitera le mal et qu'on accomplira des actions d'éclat et qu'on acquerra un très grand mérite. »
La mesure paraît la qualité la plus étrangère à ces héros parfois hâbleurs -, souvent violents et féroces : plus elle leur manque, plus on la leur prêche et il est permis de croire qu'ils finirent par se la laisser imposer, car toute la poésie des chevaliers troubadours est mesurée au point d'être froide et, plus tard, la mesure semble être devenue, au moins en littérature, la caractéristique de l'esprit français,
« De courtoisie peut se vanter qui sait garder la mesure... » — « Sans la mesure, on n'est rien. Celui qui veut sortir de la mesure ne peut accomplir de hauts faits. » — « Celui qui sort de la mesure, sa renommée ne dure guère, car c'est la mesure qui nous apprend à faire ce qui rend la renommée durable.)) — «Sachez que, sans la mesure, la prouesse ne peut pas durer ; il ne faut entreprendre que ce qu'on peut achever ; autrement, ce n'est pas prouesse, c'est pure folie ^»
« Sire chevalier, ce n'est pas courtois à vous de demander à Monseigneur, car il a « tant donné qu'il ne lui reste plus rien à donner. » — « Sire vilain, dit le comte, vous « ne dites pas vrai en disant qu'il ne me reste plus rien : je vous ai. Et prenez-le, sire « chevalier, car je vous le donne. » Le chevalier, sans s'étonner, le prit par son manteau et lui dit qu'il ne lo laisserait pas sans qu'il finançât. Et, avant de s'échapper, Artaud dut payer 500 livres.
Joinville, LXXXI : Le comte de Poitiers, frère de saint Louis, jouait si courtoisement que, quand il avait gagné, il faisait ouvrir la salle et appeler les dames et les gentilshommes, s'il y en avait, et- donnait à poignées ses propres deniers aussi bien ■que ceux qu'il avait gagnés. Et, quand il avait perdu, il achetait par estimation les deniers à ceux avec qui il avait joué, et il donnait tout son bien et celui d'autrui.
1. Guiraut Riquier, R. II, 238, énumère ainsi les qualités du chevalier : galanterie, mérite, valeur, joie, bonne grâce, courtoisie, jugement, savoir, honneur, agréments de la conversation et des manières {belha paria, belh parZar), générosité, «mour, sagesse {conoyssensa), gentillesse.
2. Cf. les gabs des douze pairs dans le Voyage de Charlemagne ; cf. Peire Vidal, Neu ni gel, Parnasse occiîanien, 103 ; Drogman senhcr: « Quand j'ai revêtu mon haubert et ceint mon épée, la terre tremble sous mes pas... bien des gens me craignent sans même m'avoir vu, » etc.
3. Marcabru, cité par Anglade, les Troubadours, p. 104 ; Bertrand de Born, édit. Thomas, Volonliers fara siruenies ; Pons Fabrc, Luccx es, R. IV, 472 ; Matfre Ermen-
24 l'amour et la femme en occitanie
Tel fut le cas de Roland, qui, pour avoir refusé d'appeler l'armée à son secours, causa la mort de ses chevaliers. « Compagnon, lui dit Olivier, c'est votre faute, le sen>ice du ç'assal ne doit pas être de la folie; la mesure çaut mieux que la fureur. Les Français sont morts par votre présomption, et Charles ne pourra plus avoir de nous son service. Vous n'avez pas voulu me croire. Votre prouesse, Roland, c'est à la maie heure que nous l'avons vue !... Charlemagne n'aura plus de vous aucune aide... Vous allez mourir et la France sera honnie ^. »
« Il n'y a rien au monde de si prisé que la mesure, dit Montanhagol {Qui vol esser), car il ri y a de valeur quà valoir selon son rang. La mesure consiste à éviter l'excès du trop et du trop peu ; c'est la sagesse qui la forme, à égale distance de ces deux vices, et elle en fait des vertus, en retranchant ce qu'il y a de mal dans chacun d'eux. »
La mesure, qui refrénait l'emportement belliqueux des barons, s'imposait aussi à leurs libéralités ostentatoires. « Chacun ", dans ses largesses, doit garder le sens et la mesure, dit Matfre Ermengau [Brev. d'Am., 32 007) ; celui qui donnerait aux autres ce qu'il doit conserver ne serait pas libéral, mais dissipateur, et on le prendrait pour fou. »
Moins que toute autre passion, l'amour, dont les troubadours font naître toutes les vertus, pouvait se soustraire à la mesure. « Un véritable amant ne sort pas de la mesure, il aime avec mesure, » dit Montanhagol [Nuls om no val). — « Il convient que l'amoureux soit sensé, franc, courtois et mesuré... C'est surtout en fait d'amour que l'homme doit être courtois, sensé et plein de mesure » [Brev. d'Am.^ 31810, 30583).
Après la mesure vient une vertu plus indispensable au courtisan qu'à l'homme de guerre, le retenemen, l'empire sur soi-même. « Grand honneur reviendra, dit Peire Ramon (cité par Brev. d'Am., 32431 et suiv.), à celui qui sait souffrir en paix son dommage et cacher bellement ce qui, maintes fois, ne plaît pas à son cœur ; et celui qui sait s'abstenir de faire et de dire ce qu'il ne doit pas, cela ne diminue pas son droit, car il ne faut pas être empressé de se livrer à des excès... Il y a beaucoup de retenue, de courtoisie et d'intelligence à savoir
gau, Breviari d'Amor, vers 32599. Citons encore Raoul de Cambrai, p. 83 : « Homme sans mesure ne vaut rien », et Girarl de Bossillon, trad. P. Meyer, § 180, 101: «Cher fils, observez toujours sens et mesure. »