‹ Autour de Dante; Les BéatricesChapitre 180 sur 440 · DISTINCTION DU BEAU ET DU BIEN · texte numérisé non relu

DISTINCTION DU BEAU ET DU BIEN

§ 9. Distinction du beau et du bien; définition de la beauté par saint Thomas et par Dante.

Sî exagérée que soit la part accordée par les poètes du stil nuovo à la science ou à la morale, ils ne les ont point confondues avec la beauté ^. Ils ont cru qu'un poème vaut par la profondeur de ses intentions ; mais son charme, ils le savent bien, consiste dans l'harmonie de la composition, la pureté de la langue, l'élégance des tournures, la variété et la fraîcheur des images.

Dante (ch. Voi che intendendo) distingue formellement entre le beau et le bien : « Chanson, je crois que ceux qui comprendront ton sens ne seront pas nombreux, tant tu parles fort et péniblement ; mais dis-leur : Voyez au moins comme je suis belle ! » Il ajoute [Con^., II, 12) : « Je dis que la bonté et la beauté de tout ouvrage sont choses différentes et séparées ; la bonté consiste dans le sens des paroles et la beauté dans la manière dont elles sont ornées ; et l'une et l'autre sont agréables, quoique la bonté le soit davantage. Donc, comme la bonté de cette chanson est difficile à comprendre... et qu'il est aisé de discerner sa beauté, il m'a paru qu'il fallait plutôt s'attacher à la beauté qu'à la bonté de cette chanson. »

Mais les gens du moyen âge comprenaient-ils la beauté de la même façon que nous et ne nous exposons-nous pas à louer et admirer dans leur œuvre ce qui leur en plaisait le moins? Les stilnuovistes ont-ils prémédité, voulu, ce qui fait à nos yeux la grâce de leurs vers? Est-elle, au contraire, un produit inconscient de leur génie, sécrété instinctivement et presque malgré eux, en dépit de leurs théories?

« Pour la beauté, dit saint Thomas (I, qu. 39, art. 8, conclusion), trois choses sont requises, l'intégrité ou la perfection, parce que lorsqu'une chose a été détériorée et n'est plus entière, elle devient laide ; une proportion convenable, ou l'accord entre les parties ; et la clarté ou la splendeur, puisque toutes les choses qui ont une couleur éclatante sont réputées belles. »

Voilà une définition assez étroite ; Dante renchérit encore, en supprimant la splendeur ; voici en quoi consiste, d'après lui, cette beauté qu'il est si facile de discerner dans la chanson Voi che inten-

1. S. r/f.,Ialiœ,qu. 27, art. 1, in fine: «Nous parlons delà beauté des choses visibles et des sons, tandis qu'à l'égard des objets que les autres sens perçoivent, nous ne nous servons pas de cette expression. Nous ne disons pas, par exemple, que les saveurs et les odeurs sont belles. Il est donc évident que le beau ajoute au bien une relation qui est cognitive, de telle sorte que l'on appelle bon absolument tout ce qui plaît à l'appétit, tandis qu'on appelle beau seulement l'objet qu'on aime à percevoir. »

3(K3 l'amour et la femme en toscane

dendo : « Su beauté est grande, par la construction, qui regarde la grammaire ; par Tordre du discours, ce qui concerne la rhétorique; par le nombre de ses parties, ce qui concerne la musique ^. » Et il répète {Cotw.j I, 5) : « On appelle belles les choses dont les parties sont dûment ordonnées, parce que leur harmonie produit une impression agréable. L'homme paraît beau quand ses membres sont dûment proportionnés, etc. »

Gela ne Tempêchait point d'accorder une grande importance aux détails de la forme, à la sonorité des syllabes, à l'harmonie verbale qui lait de la poésie une musique. Nous avons montré plus haut avec quel soin il distinguait les mots en « peignés » et « hirsutes » ; il s'intéressait à l'entrelacement des rimes, et à la rime elle-même [Vulg^ Eloq., Il, 7) : « Le mélange des rimes âpres et des rimes douces fait briller même la tragédie... La fin des derniers vers est très belle si,, avec le rythme, elles retombent en silence. »

§ 10. Tout poète, d'après Dante, doit être un savant.

Mais, il faut k reconnaître, tout poète, d'après Dante, doit être un savant. « Si le sens des vers n'est pas excellent [Vulo, Eioq., II, 1), il ne sert à rien de les revêtir de la plus belle langue ; ils n'en seront que pires, comme une vilaine femme qu'on couvrirait d'or et de soie. » Aussi Temploi du i^ulgaire illustre n'est-il permis qu'aux hommes « qui excellent par l'esprit et la science » [ibid.) ; il ne peut y avoir de belles conceptions que là où se trouvent à la fois « l'esprit et la science » (ibid.). Le poète doit réunir le génie, c'est-à-dire la disposition naturelle, l'ar^, c'est-à-dire la connaissance du métier des vers, et la science (Vulg. Eloq^, II, 4). k Tels sont ceux que Virgile appelle, d'une manière figurée, les chéris des dieux, que leur ardeur a élevés jusqu'au ciel, les fils des dieux. Qu'ils avouent leur sottise, ceux qui, dépourvus d'art et de science, se fiant à leur seul génie, chai\tent sans préparation les plus grandes choses sur le ton le plus élevé 1 Qu'ils abandonnent une telle présomption, et, si leurs désirs natureJs font d'eux des oies 2, qu'ils n'essaient pas d'imiter l'aiglfr qui vole aux astres ! >» (Vulg. Eloq., II, 4).

Ceci se concili'j parfaitement avec le passage du Purgatoire (XXIV, 53) où Dante attribue le mérite de sa poésie à l'inspiration directe d'Amour. Cet Amour-là est un savant. L'amour du stil nuovo est une

1. Les chansons du siil nuovo (et même les sonnets) étaient, comme les chansons dc3 troubadours, destinées à être chantées.

2. Cf. Vulg. Eloq., II, 1 : « La plupart des poètes sont dépourvus d'esprit et de science » [V. N., § 25, Bimano sloltamenîe).

TOUT POÈTE, d'après DANTE, DOIT ETRE UN SAVANT 307

impulsion vers le Vrai et vers le Bien autant que vers le Beau, et il se manifeste par l'étude et le raisonnement plus que par l'effusion du cœur. L'inspiration est-elle jamais spontanée? En 183Q, on appelait de ce nom un mouvement brutal, aveugle, incohérent, un instinct subitement déchaîné, un torrent qui rompt sa digue, le délire de la Pythie. Mais le désordre et la violence ne sont pas l'inspiration. Ainsi jugeaient les classiques du xvii^ siècle. Ainsi jugeaient les troubadours, froids et châtiés. Ainsi jugèrent les stilnuovistes.

« L'homme sage, dit G. Guinicelli, ne court pas au hasard, mais il pense et, après qu'il a pensé, il retient sa pensée jusqu'à ce qu'il se soit assuré qu'elle est vraie. » Lorsque Dante veut changer de sujet {V. N.j § 18), il reste plusieurs jours avant de s'y décider. « Je commençai par penser à la manière dont je devais m'y prendre... Alors je dis que ma langue parla comme d'elle-même et dit : Donné ch'ai^ete intelletto d'amore. Avec grande joie je mis ces paroles dans ma mémoire, pensant à les prendre pour commencement de mes vers. De retour à la ville, y ayant pensé quelques jours, je commençai par ces mots une chanson, etc. »

Voilà comment Amour parlait directement. Directement, si l'on veut, mais bien lentement. Et ce qu'il disait, c'était la louange de la dame, cette série de chansons théoriques sur la Dame-ange, où l'amour ne joue guère de rôle. Aussi ne faut-il pas trop s'étonner que Dante, un beau jour, s'avise que le vrai domaine de la poésie, c'est l'éthique pure et que ses meilleures œuvres, son vrai titre de gloire, ce sont ses chansons morales, ses pires vers. C'est à Cino qu'il décerne la palme des chansons d'amour [Vulg, Eloq,, II) ; oubliant Béatrice, il ne garde pour lui que le mérite de la rectitude et il cite, comme modèle de ce genre, la chanson Doglia mi reca, où il traite de l'avarice. Or, il n'avait été ni le seul, ni le premier, ni le moins ennuyeux en pareille matière ^. La chanson Doglia mi reca et ses pareilles nuisent à la gloire d'Alighieri plus qu'elles n'y ajoutent.

Les théories de Dante ont gâté son génie. Encore ne les a-t-il pas toutes mises en pratique. Le ^^ulgaire illustre^ dit-il [Vulg. Eloq.^ II, 4), est réservé aux chansons ; on ne peut employer pour les ballades et sonnets que le ç>ulgaire médiocre ^. Il en résulterait que Dante,.

1. Guittone et Guido Guinicelli ont précédé Dante dans cette voie aussi édifiante que prosaïque.

2. Le vulgaire médiocre est employé pour « le mode comique ». D'où il sait que les ballades et sonnets de Dante, le sonnet Tanto gentile, le sonnet Vamaro la grimar, le sonnet Ollre la spera sont « comiques ». C'est en vertu de cette bizarre conception que Dante a appelé Comédie son poème de V Enfer et du Ciel.

Cavalcanti, Cino, tous les autres, ont employé deux langues différentes 1

Il est heureux pour la postérité que l'exil et l'instinct poétique aient poussé Dante malgré lui hors de l'ornière où le traînaient les impérieux systèmes de son esprit.

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