TROISIÈME SECTION : LA SCIENCE ET L ESTHÉTIQUE DU (( STIL NUOVO
§ 7. Dante, au moment où il écrwit les poésies de la « Vlta nuowar>,
n était pas un savant.
Il ne faudrait pas qu'on se méprît à l'appareil scientifique dont se masque le stil nuovo. Des poètes de cette école, un seul, Cino, fut un véritable savant, et la science toute spéciale qu'il professa, le droit, n'a laissé aucune trace dans ses vers. Dante, au moment où il écrivit les poèmes qu'il recueillit depuis dans la Vita nuova, n'avait qu'une vague teinture de la scolastique et des classiques ^. C'est seulement après la mort de Béatrice qu'il commença à lire Gicéron et Boèce ; encore nous dit-il que le livre de ce dernier « n'est pas connu de beaucoup de gens ». Or, le De Consolatione était, au contraire, un des ouvrages les plus répandus. Paraphrasé en Occitanie, dans le très ancien Boecis ; paraphrasé en Italie, plus d'un siècle avant Dante, par Arigo de Settimello, le De Consolatione était traduit en anglosaxon, en flamand, en allemand, en langue d'oïl. Dans l'étude des belles-lettres, l'Italie et, en particulier, Florence, paraissent fort retardataires. Dante, même à la fin de sa vie, ne fut qu'un médiocre latiniste ^. Il est difficile de ne pas souscrire au jugement de Lionardo Bruni : « En vers latins et en prose, il égale à peine ceux qui ont écrit moyennement. » Plus sévère, ce Bruni dit ailleurs, par la bouche d'un de ses personnages : « J'ai lu récemment quelques lettres (latines) qu'il paraissait avoir écrites avec le plus grand soin ; elles étaient de sa propre main et scellées de son sceau. Ah I grands dieux ! il n'est point d'illettré qui n'eût honte d'écrire aussi ineptement! »
1. Les citations d'Homère, d'Aristote, de Virgile, de Lucain, d'Horace, d'Ovide, qu'on rencontre dans la V. N. paraissent puisées dans des manuels élémentaires. Cf. Chistoni, La seconda fase del pensiero dantesco ; contra : Barbi, Bull. Soc. dant, X, 317.
2. On sait qu'il a compris à contre-sens le célèbre vers de Virgile :
... Quid non mortalia peciora cogis, Auri sacra famés ?...
Il le traduit ainsi [Purg., XXII, 40) :
... Perche non reggl lu, o sacra famé Dell'oro, l'appelito dei mortali ?
Il se vante {Inf., XX, 114) de savoir toute VÉnéide par cœur, juste au moment où il place dans la bouche de Virgile lui-même, à propos de Manto, un récit en contradiction avec V Enéide [Inf., XX, 52 et suiv.).
302 l'amour et la femme en toscane
§ 8. G. Cas'alcanti n était pas un sachant.
Dans la Comédie^ Dante a fait montre de connaissances étendues on philosophie, théologie, astronomie ; mais, au moment où il écrivait en stil nuovo, il ne possédait qu'une instruction fort ordinaire. Cavali^anti, au contraire, nous arrive, grâce à Boccace, avec une auréole de philosophe. Ce grand conteur en trace le portrait suivant (Décaméron,VI,9, et Commcnto aW Inferno, X) -.«Gracieux, de bonnes façons, beau parleur, il sut, mieux que tout autre, faire toutes les choses qui i'onviennent aux oentilshommes, au moins-toutes celles qu'il voulut... Il était très riche... Il fut un des meilleurs logiciens qu'il y eût au monde et un excellent philosophe... Il estimait beaucoup moins la poésie que la philosophie... Il aimait à s'isoler des hommes pour méditer... »
« Philosophe, dit Villani, il était vertueux on beaucoup de choses, mais trop sensible et trop irritable. »
« Courtois et hardi, dit Dino Compagni {Cr. I, 20), mais irritable, solitaire, appliqué à l'étude... »
Ces témoignages se rangent en ordre décroissant ; le plus proche des contemporains de Cavalcanti, Dino Compagni, se borne à dire qu'il fut appliqué à l'étude. Villani le traite de philosophe ; et Boccace, qui ne l'a point connu, prétend qu'il fut un philosophe de premier ordre. En réalité, notre homme doit cette réputation à sa chanson Donna mi.pre^a, qu'il avait eu soin de rendre inintelUgible pour qu'elle parût profonde, et à l'abondance des spiriti dont il saupoudra ses vers. Nous croyons que, vraiment, il fut tenu pour savant par les gens qui ne l'étaient pas et qu'il avait su s'en donner les apparences ; mais tout le monde ne s'y est pas trompé.
« Je dis partout, lui écrit ironi juement Dino Compagni (sonn. Se mia laude), comme tu es sage, comme tu parais preux et vaillant, comme tu sais les choses de la guerre (littéralement : passer les gués et t'escrimer) et comment tu sais beaucoup d^écritures par cœuj\ comme un sophiste, et comment tu cours, sautes et te donnes du mal. A la vérité, ce que je dis de toi ne prouve rien auprès d'un bon connaisseur, qui ne confond pas le métier {arte) avec la beauté (c'est-à-dire : tes œuvres sont très travaillées, mais point belles).
« Et vraiment, à quoi te sert ta grande noblesse? Tu n'entretiens pas une grande maison ; aux gens vraiment nobles, penses-tu, il n'est pas besoin d'une grande cour. Et pourtant, tu es un grand seigneur ^. Ah 1 quel marchand tu aurais fait !
1. D'origine consulaire, la famille Cavalcanti était établie à Florence avant l'an 1000. C'était une des plus riches et des plus puissantes de l'ordre des Grands.
G. CAVALCANTI n'ÉTAIT PAS UN SAVANT 303
« Si Dieu, redressant ce qui va de travers, dispensait à chacun le sort qu'il mérite, il accorderait la noblesse aux artisans et de toi, au contraire, il ferait un simple ouvrier ; de moi, il ferait un généreux seigneur. »
Ainsi donc, non seulement Gavalcanti aurait été un sophiste, un érudit qui a garni sa mémoire de beaucoup de fatras sans chercher à comprendre, l'auteur d'œuvres pénibles et ennuyeuses ; il aurait été aussi un homme parcimonieux, ne tenant pas son rang par économie, intéressé, âpre au gain, enfin un avare, — tout juste le contraire d'un grand seigneur. C'est aussi ce que lui reproche Muscia (sonn. Eccoci çenuto) ; il dit qu'arrivé à Nîmes Guido vendit ses chevaux et, (( par Dieu ! ne les donna pas » ; de ces chevaux usés par le voyage, il ne pouvait tirer qu'un gain infime ; mais il n'y renonça pas. Guido Orlandi, au contraire, reconnaît que Gavalcanti fut généreux, mais aux dépens de la bourse d'autrui, et sans négliger de s'enrichir (sonn. Amico, io saccio hen) -.«Ami, je sais bien... que tu sais largement prendre et donner, mettre à l'abri ce que tu as gagné, on me l'a affirmé, recevoir les gens, acquérir des terres. »
Ce portrait diffère fort de celui qu'a tracé la fantaisie de Boccace. Et voici que Gino, accusé par Gavalcanti de plagiat, le traite d'ignorant et d'imposteur (sonn. Quason le cose rostre) : a Guido, qui me traitez de vil larron, quelles sont ces choses que je vous dérobe? Certes, je me sers volontiers de mots gracieux, mais en eûtes-vous jamais?
« J'ai beau chercher dans tous mes papiers ; si vous avez dit vrai, je ne mentirai pas non plus. A qui est-ce que je dérobe ces choses? elles sont à moi et Amour le sait bien, car c'est devant lui que je les forge. Et apprenez que je ne suis pas (comme vous) un homme de métier (artista, artisan et non artiste) et que je ne masque pas mon ignorance de dédain, encore que le monde ne regarde quà Vappa ence, ({ Je ne suis qu'un pauvre homme de petit esprit, pleurant, dans la tristesse de son âme, un cœur qui n'est plus de ce monde ^. »
Gavalcanti serait donc un ignorant, qui réussit, aux yeux du monde, à sauver sa réputation en dédaignant ceux qui l'attaquent. Telle est, en effet, l'attitude qu'il avait adoptée à l'égard de G. Orlandi. Ce dernier l'accusait de ne pas avoir lu Ovide, le seul auteur de l'antiquité qui ait exercé quelque influence sur la poésie de cette époque. Caval-
1. Ceci ne peut être une allusion à la mort de Selvaggia, qui vécutlonglemps encore après Gavalcanti. Il s'agit donc d'une autre dame, ou plus probablement du cœur de Gino, défunt, en vertu de la tradition, tué par les rigueurs de la daine. (Cf. Il, ch. IX, § 7.)
canti, sans nier le fait, répondit du haut de sa grandeur (sonn. Di f i7 matera) : « Il me faut parler d'un vil sujet, perdre mes mots, mes rimes et mon sonnet, et je me jure bien à moi-même de ne plus me passer cette fantaisie. Que vous sachiez tendre une arbalète et que vous ayez lu quelquefois Ovide, que vous sachiez tirer des flèches et écrire de mauvais vers, cela ne suffit pas à vous rendre capable de comprendre les subtilités et les douceurs d'Amour. »
Orlandi (sonn. Per troppa sottigUezza) avait reproché à Guido de faire rire et pleurer Amour ; il lui conseillait de lire Ovide, « qui en savait plus long ». Or, précisément, Ovide avait fait comme Gavalcanti ; dans son œuvre, Amour rit et pleure (Am., III, 9, 8-12). En ne relevant pas l'erreur de son adversaire, en lui accordant même quelque teinture d'Ovide, Cavalcanti avoue implicitement qu'il ignore le poète classique le plus familier à ses contemporains.
Nous savons par Dante qu'il n'aimait point le latin ^ et faisait fi de Virgile (/n/., X, 63). Si sa « hauteur d'esprit » lui eût permis d'accompagner le chantre de Béatrice à travers les cercles de l'abîme {Inf.j X, 60), son ignorance l'en a empêché; la science est nécessaire au poète (Vulg. Eloq., II, 1 ; II, 4) ; Cavalcanti a eu tort de dédaigner Virgile, « le Sage qui sut tout ».
On peut même se demander si Cavalcanti n'a pas été soupçonné d'ignorer le latin, ou, au moins, de le savoir fort mal. Il avait tourné en dérision les frères mineurs, dans le sonn. L na figura, adressé à G. Oilandi ; celui-ci répliqua en lui conseillant de pleurer sur ses défauts et non sur ceux des autres, et il ajoute sournoisement :« Les frères mineurs savent le latin » (sonn. S'ai^essi detto).
Il est incontestable que Cavalcanti eut des notions de psychologie scolastique. Il eût pu les recueillir de la bouche de quelque ami, de quelque savante personnalité qui l'eût initié par ses conversations, comme Brunetto Latini fit pour Dante ; il eût pu rétribuer largement quelque maître de philosophie qui l'eût endoctriné à domicile, en langue vulgaire ; mais j'aime mieux croire qu'il sut assez de latin pour suivre les cours publics, qu'il assista, comme Dante, « aux disputes des philosophes » et fréquenta « les écoles des religieux », et qu'il apprit par cœur, ainsi que nous le fait savoir Dino Compagni, « beaucoup d'écritures ». Il avait approfondi le traité d'amour d'André le Chapelain et connaissait certainement la littérature d'outre-monts. Mais tout cela ne faisait pas de lui un grand clerc.
1. V. iV., § 25. C'est d'accord avec G. Cavalcanti que Dante se décide à ne pas écrire en latin la Vita nuova.