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LES TROIS ESPÈCES DE MORT DU « STIL NUOVO

Dante, ch. E niincresce : « Les yeux commencèrent ma mort qui maintenant me déplaît tant, » dit le poète, toujours en vie.

Voici un exemple de Cavalcanti dans la première partie duquel mort signifie souffrance ; dans la deuxième, ce mot reprend son sens ordinaire : bail. Quando di morte : « Alors que de la mort il me faut tirer ma vie, et de la douleur ma joie (le second membre de phrase n'est que la répétition et l'explication du premier ; mort et douleur sont synonymes), comment, parmi tous ces maux, l'esprit d'amour m'invite-4:-il à aimer? Gomment mon cœur m'invite-t-il à aimer, hélas ! il est rempli de peines, il n'est que soupirs, il ne peut même plus crier grâce et le chagrin qui m'a vaincu lui a enlevé toute force. Chants, plaisirs, délassements et rires sont pour moi douleurs et soupirs. Regardez tous et voyez que la mort est déjà montée à ma face. »

La troisième mort, la mort du cœur, avait déjà été inventée comme la mort figurée, par les troubadours ; et c'est d'elle que le stil nuoi^o a le plus abusé en l'étendant, grâce à sa fantaisiste physiologie, à l'âme, à l'esprit et aux esprits (spiriti).

La mort du cœur est la suite naturelle de la blessure inguérissable faite par le regard de la dame, par la flèche que décoche Amour. L'amant continue à jouir d'une assez bonne santé, mais son cœur est mort. C'est une figure de rhétorique qu'on trouve déjà chez Cercamon ^ : « Ah, Dieu I comme elle me tua doucement quand elle me lança un regard d'amour ! Car elle m'a tué et je ne sais pourquoi je ne veux pas voir d'autre femme. » — Rigaut de Barbezieux, Be çolria saber, R. III, 457 : « Gomme un archer habile, elle m'a lancé droit au cœur la douce mort dont je veux mourir, à moins qu'avec un regard d'amour elle ne me rende la joie. »

Fidèles interprètes de cette tradition, les stilnuovistes racontent avec force détails la mort de leur cœur, auquel ils survivent sans s'en porter beaucoup plus mal ; leur âme (mente), leur vie (anima) subsistent et le cœur lui-même, comme un phénix, renaît de ses cendres et passe son temps à mourir.

Gino, sonn. Ben è si forte cosa : « Le regard de la dame est la mort du cœur et la douleur de l'âme. »

Id., sonn. U intelletto d'amor: «Mon âme douloureuse cesse de pleurer mon cœiir mort. »

Id,, sonn. Tu sei \>oce : « Mon cœur qui meurt si souvent ». Cf. Gino, sonn. Lo core mio et Madonna la beltà.

1. Cité par Scarano, SI. di filol. Rom., VI II, Fonli délia lirica pelrarchesca.

400 l'amour et la femme en toscane

G. Gavalcanti, sonn. Voi che per gli occhi : « Vous qui, par mes yeux, êtes entrée dans mon cœur et avez éveillé mon esprit qui dormait, voyez mes soupirs, voyez l'angoisse de ma vie que détruit Amour.

(( Il vient et abat tout avec tant de force que mes faibles esprits s'en vont ; il ne me reste que ma forme extérieure, soumise à sa puissance, et une faible voix qui parle douleur.

« Cette puissance d'Amour qui m'a détruit est sortie, rapide, de vos nobles yeux pour me lancer un dard dans le flanc ; il a frappé si juste du premier coup que mon âme [animai force vitale) se réveilla en tremblant, voyant mon cœur mort dans ma poitrine. »

Si l'anima, la force vit? le, se prend à trembler, c'est qu'elle aura à souffrir, elle aussi ; à la mort du cœar peut succéder la mort de Vanima, qui se rapproche un peu plus de la mort véritable.

G. Gavalcanti, sonn. L'anima mia vilmenie :« Mon âme [anima) est tout abattue de la bataille qu'elle a subie dans mon cœur (c'est-à-dire ma force vitale est très éprouvée de la blessure qu'a subie mon cœur) et, si elle sent Amour s'approcher d'elle plus que d'ordinaire, elle en meurt.

« Elle est comme si elle n'avait plus de force, elle est partie de mon cœur et si quelqu'un voyait comme elle s'est enfuie, il dirait : Cet homme n'est plus en vie. »

« J'ai regardé une telle dame que j'en suis morte, » dit l'âme de Dante (ch. Voi che intendendo),

§ 8. U amour est parfois considéré comme un sentiment doux

et consolant.

Pleurs, angoisse et mort, voilà comme on aime en stil nuovo ; mais les poètes les plus systématiquement douloureux, Guido Cavalcanti lui-même, nous disent parfois le contraire. Les troubadours avaient alterné l'éloge et le blâme des femmes, l'éloge et le blâme de l'amour ; ils avaient chanté sa douceur comme son amertume, et le stil nuovo obéit à cette double tradition. « Le nom d'Amour est si doux à entendre, assure Dante [V, N., § 13), qu'il me paraît impossible que dans la plupart des cas son action ne soit pas douce. » Même malheureux, même tourné en dérision, l'amour offre des consolations et des caresses à ceux qui savent le goûter. Jamais Dante n'en a mieux joui que lorsqu'il a perdu tout espoir. (Cf. III, ch. iv, § 12.) — La dame est un « cœur impitoyable », elle ne cesse de prodiguer ses rigueurs, et Cavalcanti a l'air d'un mort, mais il trouve l'amour doux et bon (bail. Se m'ha del tutto) :« Quand ce plaisir m'étreint au point de me faire soupirer, il me semble que dans mon cœur monte un amour si

l'amour est un sentiment doux et consolant

doux et si bon que je dis : « Dame, je vous appartiens tout entier. » Mais la dame, méchante et dure, revient à la rescousse et réussit, à force de cruauté, à arracher au poète la vaine suavité qu'Amour répandait dans son cœur : « Ma dame frappe à travers, détruisant la suavité qu'apporte Amour » (sonn. Certo non è dalV intelletto,)

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