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LES LIENS DE L AMOUR ET DE LA MORT

pâle, qui dit à Dante, d'une voix rauque : « Que fais-tu? ne sais-tu donc rien? Ta dame est morte, qui était si belle. »

Elle meurt ; cette âme que la terre n'était pas digne de garder va retrouver au ciel les anges qui la réclament pour chniiler les louanges de Marie. Sa ville natale reste comme veuve; le chagrin de Dante se répand en chansons et en sonnets ; et plus d'un an après sa mort, on reconnaît comme étrangers les gens qui passent dans les rues de Florence sans pleurer ^

De telles infortunes, parfois même de simples chagrins, éveillaient chez les troubadours l'idée du suicide. Il en est de même en stil nuo^>o, Gino, qui avait écrit à Dante une épître en vers pour le consoler du trépas de Béatrice, et n'avait pas non plus épargné les larmes lorsqu'il perdit Selvaggia ^, attenterait à ses jours, si son malheur n'était pas commun (sonn. Non credo che in madonna) et s'il ne risquait pas de perdre son âme par ce crime contre lui-même (ch. Perche neltemporio)] malgré cette crainte, il va pourtant s'y résoudre (sonn. Oi me lasso or son i^i) :« Je dois me tuer, parce qu'il me plaît de mourir pour vous; et cependant ce serait grand tort. » — Dino Frescobaldi, ch. Morte ai^ç>ersara : « Un jour, en pleurant, j'enfoncerai mon épée droit dans mon cœur et je tomberai mort en une fois, puisqu'en vivant je subis mille morts injustement. »

Soulignons ces mille morts. Par une hyperbole assez naturelle, les troubadours avaient appelé mort la grande douleur d'amour ; c'est une figure qui s'emploie encore aujourd'hui couramment ; Je meurs de soif, je meurs d'envie, je meurs de rire, je souffre mort et passion. L'Occitanie en avait un peu abusé ; on ne cesse d'y mourir et d'y ressusciter :

Bernard de Ventadorn, Non es maraçilha, R. III, 44 : « Je meurs cent fois par jour de douleur et je revis de joie cent autres fois. »

Folquet de Marseille, M. G. 686 : « Grâce, Amour ! ne me fais pas mourir si souvent, tu devrais me tuer d'un seul coup, tu me fais vivre et mourir à la fois et ainsi tu doubles mon martyre. »

Folquet, A vos mi dons, cité ipar Coulet, le Troubadour Montanhagolj p. 172 : « Ma douleur est telle que je meurs autant que je vis d'amour.

1. L'image de la mort revient fréquemment dans les poèmes des groupes de la Pierre et de la Pargoletta, ch. Cosî nel mio parlar ,ch. Amor dacchè, sonn. E non è îegno, sixtine Amor tu vedi ben, ch. lo son venuto, bail. lo mi son pargolella, sonn. Chi guarderà giammai ; ch. Amor che muovi ; ch. lo senîo si d'Amor.

2. Sonn. lo fui sulVallo, sonn. Dante io ho preso ich. Oi me lasso quelle Irecce; celte dernière n'appartient pas d'une manière bien sûre à Cino, ni peut-être même au stil nuouo.

398 l'amour et la femme en toscane

Donc, je vis et je meurs? Non, mais mon cœur plein de désirs n?.?urt et vit des chagrins d'amour. »

Je meurs en vivant, disent Montanhagol et Bertrand Carbonel (Coule t, p. 172) ; elle me fait vivre en mourant, dit Bernard de Bondeilh {ibid.). — « Amour me tue, dit encore Aimeric de Pégulhan (NuiUs hom n'es ; St. di filol. romanza, III), et vous m'êtes si favorable qu'une telle mort est ma vraie vie. »

§ 7. Les trois espèces de mort du « stil nuo^^o ».

Les Italiens provençalisants s'empressèrent d'imiter ces déplorables jeux de mots ^. Comme le phénix, ils s'entêtent à renaître de leurs cendres (Jean dell'Orto, sonn. Uuccel fenis] Nann., I) et les stilnuo^'istes, hélas I ne font pas autrement. La mort, autant que l'amour, la foi, le salut, offre un magnifique champ d'équivoques où leur subtil esprit se joue en détours compliqués. Ils comptent trois sortes de mort: la mort naturelle, la mort figurée qui n'est que l'excès de la douleur, la mort du cœur qui est toute spéciale ^

« Ce serait une grâce que de me donner la mort, écrit Cino (ch. Corn' in quegli occhi), car maintenant il me faut mourir mille fois, puisque je n'ai plus aucun espoir d'amour. »

Cino, sonn. 0 tu Amor : « Si tu aimes à me voir souffrir, dit le poète au dieu Amour, tu me feras mourir cent fois. »

Id., sonn. Tanta paura : « Je ne redoute personne au monde autant qu'elle, grâce à qui Amour me fait tant souffrir que je meurs plusieurs fois par jour. ))

Id., ch. Deo poi m'hai : « Je meurs sans cesser de vivre. »

1. Stefcno Proto, Assai mi piaceria. Mon. Cresl., 213 : « Elle m'a mis à mort comme le basilic; elle m'a tué avec ses yeux, ah! Dieu 1 dans quelle glu sont prises mes ailes, je ne puis ni vivre ni mourir.» — Folco de Calabre,D' amore dislrelto, Mon. Cresl. I « Je suis sur le point de mourir, mais il ne me déplaît pas de souffrir cette mort, au contraire je crois vivre ... Je suis bien mort, puisque je v'is dans la privation de ce que je désire le plus... Je me plaindrais de ma mort, si je n'avais en compensation la sagesse, sachant plaire à celle qui est honneur, sens, noblesse et mesure... Je vis en mourant, mon mal n'a pas de fin, il me lient en vie pour que je meure plus souvent. Il vaudrait mieux mourir tout à fait qu'user ainsi ma vie dans la peine et le chagrin.» — Jacopo diLentino, A/adonna d/ri,'i,iVa/2n., I : « Hélas ! mon cœur souffre tant qu'à force d'amour il meurt en vivant, et il estime quec'est vivre. Donc, je mourrai? Non, mais mon cœur meurt plus souvent et plus cruellement que de mort naturelle. » — • Guittone, Si mi dislringe, Nann., I : « Le désir d'amour m'éprouve tant et mon espoir est si découragé que pour moi la vie est la mort... » Anonyme, Mon. Cresl., II, 287 : « Il te désire tant qu'Amour lui fait éprouver souvent la mort. »

2. Il y a encore une quatrième mort, étrangère, celle-là, aux troubadours et au slil nuovo, mais fréquente dans le Convivio et la Comédie, la mort de l'âme par le péché {Conv.,iy, 7): « Vivre, pour l'homme, c'est se servir de la raison. Cesser de s'en servir, c'est mourir. »

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