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LES FARCES DE GUIDO CAVALCANTI

«ît ses yeux qui sont deux flammes de feu I » (sonn. CJii vedesse a Lucià). Ce poète excessivement moral résiste à son envie, qui pourrait déplaire au mari ou au père ; mais il ne dut pas toujours se conduire aussi sagement, car, malgré le vertueux caractère de sa poésie, il a «te placé par Dante parmi les luxurieux du Purgatoire.

Gavalcanti, bail. In un boschetto : « Dans un bosquet je rencontrai une bergère, plus belle que l'étoile, à mon avis. Elle avait les cbeveux blonds et bouclés et les yeux pleins d'amour, la mine rose. Avec sa houlette, elle paissait ses agneaux, la rosée baign^iit ses pieds nus. Elle chantait comme si elle était amoureuse ; elle était parée de tous les charmes.

« Incontinent, je la saluai d'amour et lui demandai si elle était en compagnie. Elle me répondit doucement qu'elle allait toute seule par les bois et me dit : Sache que quand l'oiseau chante, aloré mon cœur désire un amoureux...

« Comme elle me contait ses dispositions, j'entendis les oiseaux gazouiller dans les branches et je me dis : C'est maintenant le moment de prendre un peu de joie avec cette bergère. Je lui demandai cette grâce, que baiser et embrasser fussent en son vouloir. Dans son désir d'amour, elle me prit par la main et dit qu'elle m'avait donné son cœur. Elle me mena sous les feuilles fraîches, où je vis des fleurs de toutes les couleurs, et je ressentis tant de douceur et de joie qu'il me sembla voir le dieu d^ Amour. »

§ 2. Les farces de Guida Ca^^alcanti.

C'est ainsi que ce sombre amant de la mort se livrait à d'erotiques badinages. Et sa correspondance nous le montre sous le jour le plus imprévu. Deux sonnets [Guido quelGianni; Gianni quel Guido) nous le révèlent comme un loustic (salute aile tua risa) déguisé en Cupidon, avec l'arc et les flèches, pour jouer un louche rôle de chandelier dans la plus vulgaire des intrigues. C'est un Scapin, il a sa gibecière pleine de bons tours [pien di tai saette un sacco).

Voici comment se machine cette médiocre farce : A Pise, Gianni Alfania pour maîtresse ^ une jeune fdle tr^s surveillée par ses parents. Ils se méfient particulièrement de Gianni et n'ont pas tort. Pour dépister les soupçons, Gianni recourt au classique expédient du chandelier ; il voudrait donner à sa maîtresse un amant platonique, qui détournerait sur lui la malveillante attention de la famille. Au nom de cette fille persécutée, qui meurt d'amour pour lui {cki Vha uccisa),

1. C'est bien une amante selon la chair, puisqu'elle dit à AIXani : -i Fais de moi ce qui t'est agréable: fa di me quel che Vè riposo. »

404 l'amour et la femme en toscane

il prie Cavalcanti de se charger de ce rôle ; qu'il lui adresse une déclaration dans le ton noble, suivant les formules d'André le Chapelain, dont le traité est une sorte de Secrétaire galant La famille ne pourra pas prendre ombrage : un adorateur respectueux et éloigné, séjournant à Florence, n'inquiétera pas les bonnes gens de Pise,et ils laisseront leur fille un peu plus tranquille, la croyant occupée à cette inofTensive galanterie.

« Salut à ta gaieté, écrit Gianni à Cavalcanti. Guido, ce Gianni qui était venu te voir (peut-être : t'aidait écrit) l'autre jour, te salue au nom de cette jeune fille de Pise qui blesse d'amour mieux que tu ne frappes d'estoc. Elle m'a demandé si tu étais disposé à rendre service à celui qui l'a tuée (le dieu Amour, qui l'a blessée de ses flèches, ou bien Gianni Alfani), au cas où, de concert avec lui, elle viendrait te trouver (au cas où elle t'écrirait ou te ferait écrire par moi Gianni) de façon que lui seul et Gautier (le traité d'André le Chapelain, où elle aurait puisé ses formules galantes) en aient connaissance ; — de sorte que ses parents, gens bons à tuer, ne puissent plus jamais nuire à nos amours, pas plus qu'ils ne penseront à s'inquiéter de toi, que ton éloignement empêche d'être dangereux ^. Je lui répondis que, bien certainement, tu avais un carquois tout plein de ces flèches et que tu nous tirerais de nos chagrins et de nos embarras. »

Guido accepte allègrement cette équivoque combinaison ; il répond : « Gianni, Guido te salue. Dans le beau et doux salut que tu m'as envoyé par ton sonnet, tu m'as signifié le désir de la jeune dame qui te dit: Fais de moi tout ce qui te plaît. Me voici donc tout prêt, frais et dispos, André (le traité d'André le Chapelain) dans une main et dans l'autre l'arc, la flèche et les dards. Prends garde en t'embarquant dans cette affaire ; la sainte Eglise prétend qu'il y a une justice ^ (c'est-à-dire : prends garde que la jeune dame ne s'éprenne de moi, qui fais des vers pour elle ; ce ne serait que justice, s'il y a une justice ici-bas ou même ailleurs). »

Dans une autre correspondance du même genre, Bernard de Bologne (sonn. A quelV amorosetta) assume, en faveur de Cavalcanti, le rôle de Mercure ; chargé par lui d'un message d'amour pour une

1. Scacco, terme du jeu d'échecs ; da lunge iscacco, toi qui es échec par ton éloignement, toi que désarme ton éloignement.

2. La chiesa di Dio vuol di giuslizia fio : l'Église veut qu'il y ait un devoir de justice, fio diguislizia, qu'il y ait obligation de se montrer juste. Fio signifie fief, obligation féodale, par extension devoir. Ainsi, dans le sonnet de Cino, Danle io non odo, le vers chi il ben facesse non risponde al fio doit être traduit : celui qui ferait le bien ne répondrait pas au fief, ne servirait pas le fief, n'accomplirait pas son devoir.

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