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LE TEMPÉRAMENT LUXURIEUX DE DANTE

jeune étrangère, il fait savoir au poète qu'il a réussi à percer le cœur de la belle.

Les mœurs de notre Guido ne furent sans doute pas bien sévères ; il se roulait dans la fange, au dire de G. Orlandi ^, et Lapo Farinata l'a accusé de sodomie, (sonn. Guido, quando dicesti).

§ 3. Le tempérament luxurieux de Dante,

Dante est dans le même cas. Ses poèmes de la Pierre, semés d'équivoques libertines et de vers passionnés, pourraient, à la rigueur, n'être qu'un exercice de rhétorique ; mais le témoignage de ses contemporains est formel : il fut luxurieux.

Entre 1326 et 1327, un jurisconsulte de Gubbio, Ubaldino di Bastiano, écrit dans son De Teleutologio : « La luxure... empoisonna de ses embrassements adultères le poète Dante Alighieri, citoyen de Florence, dont l'esprit avait été si généreusement doué par la nature et dont toutes les manières et la conduite étaient si brillantes. »

Quand il traverse les flammes où les pécheurs de la chair expient leurs défaillances ^, Dante se sent tellement brûlé que « pour se rafraîchir, dit-il, il se serait jeté dans du verre bouillant » {Purg., XXVII, 49-52). Le fds de Dante, Pierre Alighieri, commente ainsi ce passag<^ : « Notez que l'auteur a été adonné au vice de luxure, ainsi qu'il le montre par l'excessive chaleur qu'il eut à subir dans cette flamme, en remords de conscience. » Il avait déjà dit, à propos des vers 106-109 du chant XVI de VEnfer^ que la corde dont ils parlent figure quelque fraude commise par son père pour tromper les femmes, car « la corde signifie luxure ».

Trouvant que Dante témoigne trop d'égards au sodomite Brunetto {Inf., XV), Boccace se demande, dans son commentaire, si le grand poète n'a pas été lui-même infecté de ce vice, car il étairde tempérament luxurieux ; et il dit, dans sa Vie de Dante, XII : « Parmi toute la science qui, ainsi que je l'ai montré plus haut, fut dans ce merveilleux poète, la luxure trouva amplement place, et non pas seulement dans les années de sa jeunesse, mais même dans son âge mûr. »

On peut récuser le témoignage de Boccace, grand faiseur de contes, et même celui de Pierre Alighieri, qui, n'ayant pas vécu auprès de son père, a pu être mal renseigné. Celui d' Ubaldino semble plus sérieux. En tout cas, on ne peut nier que Dante ait eu une pareille réputa-

1. G. Orlandi, sonn. Aniico i saccio ben : Il y n longtemps, dit Orlandi, que je n'use plus de l'amour charnel ; je ne fais pas comme toi^ je ne touche pas à la fange.

2. En réalité, ces llammes ne sont que le mur de flammes qui ceint l'Édeii et non l'instrument du supplice des luxurieux.

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lion : il reconnaît lui-nitîme qu'on le croyait enclin à l'amour des femmes et pas du tout à celui de la philosophie (Co/ip., II, 13), et c'est pour persuader le contraire à ses contemporains qu'il a écrit le ConvU'io (I, 2 ; III, 1 ; III, 3). Je ne sais s'il aura réussi. Il a beau dire que l'amour charnel ne convient qu'aux bêtes (Corn^., III, 3), bien des passages de son œuvre démentent cette assertion. La passion s'exprime avec fureur dans les poèmes de la Pierre ^. — a Ce qui est le plus délectable, c'est ce qui nous délecte dans les plus précieux objets de notre appétit, c'est l'amour, hoc autem Venus est, » dit-il (Vulg. Eloq.. II, 2 2).

C'est dans le ciel de Vénus qu'apparaissent à Dante les bienheureux qui, jadis, péchèrent contre la chasteté. Parmi ceux-ci figure Cunizza, qui fut, paraît-il, magna merclrix. « Je fus Cunizza, dit-elle (Par., IX, 34), et je brille ici parce que je fus dominée par la lumière de cette planète ; mais je me pardonne joyeusement à moi-même la cause de mon sort et cela ne me fait point de peine, ce qui paraîtra fort au vulgaire. » Cela, en effet, paraît fort ; cependant saint Augustin (CiV. Dei, XXII, 30, 3) est à peu près du même avis ; les élus ont oublié leurs fautes en tant que fautes, mais s'en souviennent comme témoignage de la miséricorde divine ^. Disons toutefois que Cunizza exprime cette idée d'une façon agressive, impudente, qu'en tout cas elle eût pu la taire et qu'il est assez singulier que, parmi tous les saints du paradis, ce soient précisément les âmes affligées du péché de luxure qui viennent presque se vanter de leurs fautes. Car Folquet, aussi déconcertant que Cunizza, déclare (Par., IX, 96) : « La .fille de Bélus (Didon) portant tort à Sichée et à Creuse (c'est-à-dire doublement adultère) n'a pas été plus ardente que moi, tant que cela a convenu à mon âge (c'est-à-dire : la sagesse m'est venue des glaces de Tâge et non du repentir)... Et cependant, ici on ne se repent pas, mais on rit, non de la faute, qu'on a oubliée, mais de la Providence qui a prévu et ordonné ; on admire son art qui a su obtenir de tels

1. On peut aussi relever dans la ch. La dispieîaîa mente, quoique le poète fasse de prudentes réserves («je ne vous demande et je ne veux de vous que des choses qui vous soient honorables > ), des expressions qui appartiennent au langage technique de la galanterie peu chaste de TOccitanie : « Vous pouvez me faire le plus grand don... ne retardez point ce que je vous demande... Je ne peux pas attendre davantage, a

2. En ce passage, il ne peut s'agir d'amour spirituel, car Dante donne comme type des troubadours qui ont chanté cette Vénus le licencieux Arnaut Daniel.

3. « La volonté libre, affranchie complètement du mal, remplie de tout bien, jouissant indéfiniment de la félicité des joies éternelles, a oublié les fautes, a oublié leur châtiment, mais elle n'est pas cependant oublieuse de sa délivrance au point d'être ingrate auprès du libérateur. »

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effets et on discerne combien il est bon que le monde d'en haut (les astres et, par conséquent, la planète Vénus, elle aussi) gouverne le monde d'en bas. » Autrement dit, Folquct se félicite d'avoir été soumis à l'influence luxurieuse et adultère de la planète Vénus ^

L'indulgence que ces anciens paillards affichent pour leurs erreurs passées est d'autant plus singulière que la bienheureuse Piccarda, reléguée dans les degrés inférieurs de la béatitude, pour avoir rompu ou plutôt laissé rompre ses vœux, se rappelle aussi sa f;iute et accepte son sort avec une joie mêlée de résignation (Par.^ III, 67-85), parce que telle est la volonté de Dieu. Son modeste langage diffère beaucoup de l'outrecuidance des pécheurs de la chair. Il semble bien que I>ante ait eu pour eux une indulgence un peu scandaleuse. Il nous montre encore au paradis la courtisane Rahab, en purgatoire la Pia, « pécheresse jusqu'à sa dernière heure » {Purg., V, 53), et en enfer Françoise.

A celle-ci, adultère, inceste, tuée en flagrant délit par son mari, le poète témoigne une telle pitié '(■ qu'il s'évanouit, comme s'il mourait, et il tombe à terre comme un corps mort ^ ». L'auteur, dit Boccaee, suivi par Benvenuto d'Imola, manifeste sa compassion plutôt pour lui-même que pour elle ; « les remords de sa conscience lui font connaître qu'il subira cette damnation s'il ne fait pas pénitence des péchés de ce genre qu'il a commis «.

Dante a dépeint la coupable Françoise avec une telle complaisance, que Musset {Soiwenir) a appelé cette damnée «un ange de gloire». ^Elle n'éprouve aucun remords,; elle se console en pensant que l'époux qu'elle a outragé sera puni plus cruellement qu'elle ^ ; elle vante son beau corps * et continue de brûler pour son beau-frère de la même ardeur que sur la terre. Tout cela sied à une réprouvée ; sa conscience, aveugle jusqu'à la dernière heure, n'a pu s'éclairer en enfer. Elle est restée une esclave d'amour ; le dieu qu'elle nomme solennellement trois fois, au début de trois tercets, a ourdi sa destinée et, après la mort, fait encore peser son lourd empire sur son cœur. C'est au nom de cette divinité païenne ^ que Dante demande à Françoise ses confidences et, empruntant sur le conseil de Virgile {Inf., V, 77) le langage de ces pécheurs pour les plier à ses désirs, il représente comme une

1. II avait déjà dit, Par., IX, 94 : « Ce ciel (celui de Vénus) reçoit aujourd'tiui l'influence de ma lumière, comme jadis j'avais reçu la sienne. »

2. Dante témoigne de la compassion à quelques autres damnés, mais d'une façon superficielle (Giacco, Pier délia Vigna, Jacopo Rusticucci, les devins, les avares et les prodigues).

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