LE SONNET DE DANTE
sonne aimée n'est que l'occasion, le prétexte qui l'amène à se manifester, car, étant inné, il existait en nous dès la première heure, à l'état latent, en puissance ^, comme chez l'abeille, l'instinct de faire le miel (Purg., XVIII, 19).
L'amour est la même chose que la noblesse ; l'un et l'autre sont innés. Ils sommeillent dans le cœur de l'homme jusqu'à ce que la main d'une femme vienne écarter les cendres sous lesquelles couvait ce feu sacré. Et cette femme, loin d'être le but de l'amour, n'en est que l'instrument.
Ces théories, à coup sûr, les troubadours ne les ont point reliées entre elles, ni exposées avec cette rigueur dogmatique ; on les rencontre, éparses, çà et là ; mais il était facile de les glaner dans leurs œuvres ^ et d'en constituer le système que Dante, après G. Guinicelli, a formulé dans le sonnet Amore cor gentil, sans apporter aucune innovation véritable.
§ 2. Le sonnet de Dante « Amor e cor gentil ))/ identité de V amour
et de la noblesse.
Voici les quatrains du sonnet Amor e cor gentil : « Amour et le noble cœur sont une seule et même chose, ainsi que dit le sage ' en ses vers, et l'un ne peut pas plus exister sans l'autre que l'âme raisonnable sans la raison.
« La Nature, quand elle est amoureuse, crée Amour pour être maître et le cœur pour être sa maison ; il y repose endormi parfois longtemps, parfois peu de temps. »
Ainsi donc, l'amour est à un tel point l'opération propre au noble cœur, sa fonction naturelle, qu'il se confond avec lui, de même que la raison, fonction naturelle de l'âme, se confond avec elle. Les
le sujet qui aime, de telle sorte qu'il s'aime lui-même ; de même que la connaissance se réfléchit sur le sujet qui connaît, de manière qu'il se connaît lui-même. »
1. L'amour en puissance, c'est ce qu'on appellerait aujourd'hui la disposition à l'amour. C'est le vague sentiment, sans objet déterminé, qui émeut et exalte le cœur des jeunes gens et qui est tout prêt ii se poser sur la première beauté qu'ils rencontrent, dans les domaines de l'idée, comme dans la réalité la plus palpable. <Ge n'est pas autre chose que l'instinct de reproduction, l'impulsion sexuelle, déviée de son objet par les longs siècles de civilisation qui ont transformé l'accouplement en amour et la femme en idéal.
2. Dante a cité deux fois [Vulg. Eloq., I, 9; II, 5) la chanson de Thibaut de Champagne, De fine amor.
3. Ce sage est Guido Guinicelli, qui dit, ch. Al cor gentil : « La nature n'a pas fait Amour avant le noble cœur, ni le noble cœur avant Amour, etc. »
Cf. Cecco d'Ascoli, Acerba, III, 1 i « L'Amour est uni à l'âme, au moment de sa création, comme la lumière au soleil. »
nobles cœurs^ les Fidèles, sont tout amour et ne sont pas autre chose (cf. II, ch. VIII, § 6).
En eux-mêmes, avant d'avoir rencontré sur leur route la Beauté, ils possèdent le pouvoir d'aimer et sont seuls à le posséder ^ ; les autres, les profanes, resteront éternellement étrangers à l'amour, car cette passion n'est pas adventice et fortuite, elle est une qualité indélébile, faisant partie intégrante de l'individu, l'accompagnant de la naissance à la mort ; elle est sa forme, c'est-à-dire l'essence intime qui constitue son être et, en dernière analyse, le principe auquel il se réduit. C'est ce que Dante dit formellement dans la dî^fision "dont il a corroboré son sonnet (V. N., § 20) : « Je dis que ce sujet (le cœur) et cette puissance (l'amour) sont simultanément produits en acte et que les rapports de l'un à l'autre sont ceux de la matière à la forme. » L'amour est la forme du noble cœur. Et c'est assez naturel, puisque l'amour est la noblesse. Tout ceci revient à dire que le noble cœur est la noblesse même. Et ainsi se constitue une aristocratie bien exclusive, qui n'est pas seulement une élite, mais une variété de l'espèce humaine, les surhommes du moyen âge; car il faut, pour les créer, un décret spécial de la Providence, qui ne sera rendu que « lorsque la Nature est amoureuse », c'est-à-dire lorsqu'elle est portée vers le bien et sa propre perfection ; et ceci ne se produira que dans certaines conditions astronomiques, car tout, ici-bas, dépend de la position des constellations ^
Cependant, une fois le noble cœur créé, l'amour n'y existe que virtuellement, en puissance, il y sommeille, jusqu'à ce qu'il soit éveillé par la femme. C'est ce que disent les tercets du sonnet Amor e cor gentil :
« ... Il y repose endormi parfois longtemps, parfois peu de temps.
« Puis apparaît la Beauté, sous la forme d'une sage dame, et elle plaît aux yeux de manière à faire naître dans le cœur un désir de la chose qui plaît.
1. Sauf la «merveilleuse» exception signalée dans la division du sonnet Neglî occhi.
2. Voici le résumé de la division du sonn. Amor e cor genlil: dans les quatrains de ce sonnet, dit Dante, je parle de l'amour en tant qu'il existe en puissance; dans les tercets je dis comment, de puissance, il passe à Vacte.
Dans le premier quatrain je dis en quel sujet (le cœur) réside cette puis5anc«; dans le second je dis comment ce sujet et cette puissance sont simultanément produits en acte et que l'un est à l'autre ce que la forme est à la matière.
Dans les tercets, je dis comment cette puissance passe à Vacle, qu'il s'agisse d*ua homme ou d'une femme.
3. Parg.,XXX, 109: « L'opération des sphères célestes, qui dirigent chaque cause vers chaque but, suivant que les étoiles y participent. »