‹ Autour de Dante; Les BéatricesChapitre 282 sur 440 · LE SONNET DE DANTE · texte numérisé non relu

LE SONNET DE DANTE

« Et ce désir dure dans le cœur au point d'y éveiller l'esprit d'amour. L'homme de mérite produit le même efîet sur la dame ^. »

Quel est donc le rôle que joue la dame auprès du noble cœur? Elle sert d'échelle pour monter au ciel. Sa mission est d'éveiller, par le désir qu'inspire sa beauté, « l'esprit d'amour », la faculté d'aimer, essentiellement distincte de ce désir, si épuré qu'on le suppose, que nous appellerions aujourd'hui amour ^. L'amour de ces temps-là, c'est l'aspiration vers le Bien éternel, l'élan de l'âme vers Dieu ; il est la noblesse de notre être, c'est-à-dire sa perfection, ainsi que Dante l'explique au Convwio, IV, 6 ; il est la noblesse elle-même. Le dieu Amour est le Roi de la noblesse, Signore délia nohiltà {V . iV., § 12) ; il est de si noble nature que toute la noblesse d'ici-bas et toute la bonté prennent leur principe en lui. (Dante, ch. Amor che muoi^i) \ Amour et noblesse sont synonymes. Ils existent, l'un et l'autre, en puissance dans le noble cœur ; c'est l'un ou l'autre que suscite la dame. Dante vient de nous dire qu'elle « éveillait l'amour » ; Cino nous explique qu'elle « éveille )> la noblesse et, dans l'esprit de ces poètes, cela ne constitue aucune différence.

Cino, sonn. Questa donna : « Cette dame, pour qui je vais pensif, porte dans ses yeux la puissance d'Amour qui éveille dans le cœur des hommes l'esprit de noblesse qui y est caché. »

Il semble que, dans la chanson Amor che muo^i, Dante soit revenu à l'ancienne théorie. Amour commun à tous les hommes, même aux méchants et ayant pour efîet de les rendre bons. « Amour, tu tires

1. Il est utile de constater que ce sonnet accorde à l'homme le pouvoir d'éveiller chez la femme ce même amour et cette même noblesse que la femme éveille en l'homme.

Noter aussi que le sonnet ne s'applique qu'aux Fidèles, uomo valenle, saggia donna.

2. D'autres auteurs de l'époque, par exemple l'auteur anonyme du sonnet Molli volendu dir (Fraticelli, Caazoniere di Danle, 225), n'ont vu dans l'amour que le désir :

" Les uns ont dit que l'amour était une ardeur de l'imagination, produite par la réflexion ; d'autres ont dit qu'il était un désir de la volonté, engendré par le plaisir du cœur.

« Et moi je dis qu'Amour n'a pas de substance et qu'il n'est pas une chose corporelle, qu'il n'a pas de figure sensible î il est une souffrance qui désire {passione in ilisianza).

.. il vient de la beauté naturelle, de telle façon que le désir du cœur dépasse tout autre désir : et la beauté y suffit tant qu'elle dure. »

3. On peut rapprocher de cette conception la définition suivante, Conv., HT, 8 : « Amour, c'est-à-dire un appétit de rectitude {drillo appelito) par lequel et duquel naît la source des bonnes pensées ; et non seulement il fait cela, mais il détruit son contraire, c'est-à-dire les vices innés, qui sont plus particulièrement ennemis des bonnes pensées. »

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ta puissance du ciel comme le soleil en tire sa lumière ; et, comme ses rayons s'attachent aux lieux où ils trouvent la noblesse, comme ils chassent le froid et Tobscurité — de même, maître sublime, tu chasses la bassesse du cœur des hommes et les mauvais sentiments ne peuvent résister longtemps contre toi. C'est de toi que viennent tous les bonheurs après lesquels court le monde. Sans toi, notre pouvoir de faire le bien est détruit ; de même qu'une peinture, dans un lieu obscur, ne peut se voir... »

Mais, en serrant de près le texte, on voit qu'Amour, comme la lumière, s'attache aux plus nobles endroits. S'il chasse les instincts bas, c'est que nul ici-bas n'est parfait et que les meilleures des âmes ont besoin de s'épurer. Et c'est ainsi qu'il faut interpréter le sonnet de Gavalcanti, Pegli occhi : « Par les yeux frappe un esprit subtil (l'esprit physiologique, la çirtus ^iswa^ du regard de la dame) qui éveille dans l'âme un esprit d'où naît l'esprit d'amour, qui ennoblit tous les autres esprits. » C'est donc qu'ils ne sont pas nobles et l'amour peut naître autre part que dans les nobles cœurs? Non, car Cavalcanti ajoute : « Une âme vile ne peut le ressentir. » Ces esprits sont nobles naturellement, mais l'éveil de l'amour les ennoblit encore.

§ 3. Le sonnet de Dante « Negli occhi » et sa division.

En revanche, dans le sonnet Negli occhi, c'est bien l'ancienne théorie qui reparaît. Amour différent de la noblesse et de la bonté et les suscitant dans le cœur des méchants, lorsqu'il consent à y descendre :

« Ma dame porte dans ses yeux Amour, qui ennoblit ce quelle regarde. Où qu'elle passe, tout homme se tourne vers elle et elle fait trembler le cœur de celui qu'elle salue, de sorte que, baissant la tête, il pâlit tout entier et soupire de tous ses défauts. L'orgueil et la colère fuient devant elle. Dames, aidez-moi à lui rendre honneur.

« La douceur et toutes les bonnes pensées naissent dans le cœur de ceux qui l'écoutent parler. On est heureux dès qu'on la voit. Ce qu'elle semble, quand elle sourit un peu, on ne peut ni le dire ni s'en souvenir, tant c'est un miracle de noblesse et de beauté [nuovo). »

Évidemment, quand il écrivit ce sonnet, Dante ne songeait plus du tout aux théories de l'amour en puissance et du noble cœur ; peut-être même ne s'étaient-elles pas encore formées dans son esprit. Mais à l'époque où il composa la prose de la Vita nuoi^a, la scolastique s'était installée à demeure dans sa cervelle, l'esprit de système s'était emparé de lui et il a dénaturé ses vers en les commentant de manière à les plier aux règles que ses propres tendances et l'exemple

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de ses émules lui imposaient. Monna Bice est devenue la Dame-ange type ; l'amour s'est transformé en aspiration vers Dieu ; il ne peut plus s'éveiller que dans les nobles cœurs, où il existe en puissance, dès leur venue au monde. Il fallait donc corriger le sonnet Negli occhi, qui dispense l'amour à tout le monde ; et voici comment le subtil poète s'en est acquitté (F. A^., § 21) : « Il me vint le désir de dire encore, à la louange de cette très nojjle dame, des vers par lesquels je montrerais comment elle éveille l'amour, non seulement là où il dort, mais aussi par une opération merveilleuse [mirahilmente operando), là où il n'est pas en puissance », là où il n'existe pas ^ On naît noble ; on ne le devient pas, telle est la règle du Stil nuovo. Mais de même que le roi peut faire d'un vilain un chevalier, de même Béatrice, par une sorte de miracle, fait d'un vilain un Fidèle. Dans cet habile paragraphe, Dante érige en exception, en opération merveilleuse, le fait qu'Amour puisse descendre en un cœur bas ; et c'est là pourtant le cas général, universel, si l'on s'en rapporte au sonnet Negli occhi. Aggravant son procédé, Dante ne craint pas d'écrire dans la division : « Ce sonnet a trois parties ; dans la première je dis comment cette dame réduit en acte cette puissance... » c'est insinuer que le sonnet s'applique surtout aux nobles cœurs, à ceux qui possèdent l'amour en puissance : qu'on le relise, il s'applique à tous les hommes, ogni nom.

L'ancienne théorie reparaît, d'ailleurs, çà et là, chez d'autres stilnuovistes, sans aucune restriction. Lapo Gianni (bail. Dolce è il pensier) définit la Dame-ange : « Une jeune dame que désire mon cœur, grâce à laquelle il devient noble. » Et ce n'est point, comme au § 21 de la Vita nuova, une opération merveilleuse; elle est naturelle, car le poète répète (bail. Questa rosa novella) : « Cette rose précieuse, avec le charme de sa gaie jeunesse, nous montre, Amour, que la noblesse naît sous son influence. »

§ 4. Protestation contre la théorie de V amour en puissance.

Il se produisit même, parmi les rimeurs de l'époque, une protestation formelle contre la nouvelle doctrine. Bonagiunta avait raillé

1. Dans la cli. Donne ch'avele, Béatrice exerce une influence du même genre, mais autrement merveilleuse. « Ceux qui s'imposeraient de la regarder deviendraient nobles ou ils mourraient. » Ne perdons pas de vue que les stilnuovistes sont des poètes et non des philosophes. Ne leur demandons pas de théories très cohérentes. Conu., 111,8, Dante dit de la Donna gentile que «sa beauté, détruisant nos vices innés, a le pouvoir de renouveler notre nature, ce qui est une chose miraculeuse, miracolosa cosa ». Il faut rapprocher ce miracolosa cosa du mirabilmenle opérande de

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la subtilité de G. Guinicelli, Onesto s'était moqué des spiriti ; Monte s'en prit aux théories de l'amour en puissance et du noble cœur (sonn. Qui son fernio, Ant. Rime^ V) :« Je suis sûr que la source de la puissance des cœurs nobles et généreux, c'est Amour. De telles vertus («générosité et noblesse) ne peuvent s'établir largement dans un cœur que si Amour les y guide et les y amène. Il y a un point que je ne puis concéder : c'est que le noble cœur courtois porte toujours Amour (soit toujours amoureux)... mais je crois bien qu'il y a beaucoup d'hommes dont la bouche prétend qu'Amour a pris leur cœur et qui, d'Amour, ne verront même pas l'ombre. Que de notre langue disparaisse cette grosse erreur, qu'Amour est toujours logé en noble cœur et s'y incarne 1 »

§ 5. Les théories d'amour de la Comédie,

Si différente du Stil nuovo, la Comédie continue à considérer l'amour comme inné, comme existant en puissance, jusqu'au moment où un objet extérieur le fait passer à Vacte.

Purg., XYIII, 50 : « Toute âme possède une vertu spécifique qui ne se fait point connaître tant qu'elle n'est pas en action et qui ne se manifeste que par ses actes, de même que chez une plante la vie se manifeste par l'éclosion du feuillage. C'est pourquoi l'homme ignore d'où lui vient l'intelligence des premiers principes et l'amour des premières choses qu'il appète ; elles sont en lui, comme en l'abeille le besoin de faire le miel. »

Purg., XVIII, 19 : « L'esprit qui est créé enclin à aimer, se laisse émouvoir par tout objet qui plaît, aussitôt que cet objet le fait passer à Vacte (l'acte d'aimer) par le plaisir qu'il cause.

« Votre faculté appréhensive ^ tire d'un objet [esser) une notion (intenzione) exacte et la déploie intérieurement en vous, de façon à pousser votre esprit à se retourner vers elle (vers la notion de l'objet) ; et si, après s'être retourné, il se ploie vers elle, c'est Amour, c'est la Nature qui, sous l'influence du plaisir, se lie de nouveau en vous. » C'est-à-dire : ce mouvement est un redoublement de notre instinct inné, par l'effet de la sensation de plaisir. C'est la seconde phase de l'amour, la première n'étant qu'une puissance ^ une virtualité, la prédisposition à aimer. Cette seconde phase ne dure qu'un instant, car, dit Dante, a ensuite... l'esprit épris entre en désir, ce

1. Uappréhensive est cette faculté de l'âme qui s'empare des sensations pour les proposer aux opérations de Vintellecl agcnl.

ROLE JOUÉ PAR l'iM AGITATION ET LA RÉFLEXION 511

qui est un mouvement spirituel, et ce désir ne s'arrête point jusqu'à ce qu'il ait fait jouir l'esprit de ce qu'il aime ^. »

DEUXIÈME SECTION. — LA CRISTALLISATION. LA TRANSFIGURATION, L'OBSESSION DE L'IMAGE DE LA DAME

§ 6. Rôle joué par V imagination et la réflexion en amour;

la cristallisation.

Les troubadours analysèrent souvent la naissance de l'amour d'une manière un peu simple : le regard de la dame, passant à travers les yeux de l'amant, pénètre jusqu'à son cœur et le blesse comme une flèche mortelle ; et l'on retrouve, comme il fallait s'y attendre, cette théorie dans le Stil nuo90 ^.

Serrant de plus près la vérité, bien des poètes d'Occitanie signalèrent que l'amour est fils de la réflexion et de l'imagination. Et ceci, dans le Stil nuoço, prit un grand développement. L'imagination s'éveille, à la vue de la dame, et fait souffrir le cœur. « Avant que l'amour, dit Gino (sonn. Anzi che amore), guide dans mon imagination (mente) cette dame qui tuera ensuite mon cœur... Messire, écrit-il à Onesto (sonn. Messer lo mal), le mal qui réside dans l'imagination et foule le cœur sous ses pieds... ))/f2., ch. Uuom che conosce : « Quand les yeux, contemplant la beauté, y éprouvent du plaisir, ils éveillent l'imagination [mente) ; l'âme ^ (anima) et le cœur qui partagent ce plaisir, le contemplent intérieurement, se bornant à regarder sans autre désir. Si le regard (de la dame) survient, alors, dans le cœur ardent, naît immédiatement Amour, qui semble sortir de la clarté (des yeux de la dame). »

Par exception, Cino, dans cette chanson, ne parle que du plaisir d'amour et Lapo Gianni fait de même, bail. Nel vostro viso angelico : « Ce nouvel esprit (Amour) a tellement pénétré mon imagination que mon cœur se réjouit de sa venue. »

Mais, en général, le cœur n'a qu'à soufîrir du leurre où s'est laissé prendre l'imagination. Gino, sonn. La hella donna : « La belle dame

1. s. Ih., la Ilflf, qii. 26, art. 2 : « La première modification de l'appétit par l'objet qu'il convoite reçoit le nom d'amour et n'est rien autre chose que l'attrait de l'objet convoité. Cet attrait provoque le mouvement vers l'objet convoité, qui est d'abord du désir et se termine par le repos, qui est la joie. »

2. G. Cavalcanti, sonn. Un amorosi) sguardo ; bail. Era in pcnsier iVamor; Poi che di doglia. — Dante, ch. Donne ch'avele — Cino. sonn. 0 voi che siete ; Amorèuno spirilo : Ben è si forle cosa. — D. Frescobaldi, sonn. Una slella.

3. Anima est pris ici dans le sens de sensibilité physique ; cœur a le sens de son>ibilité morale.

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qui, par la puissance d'Amour, est passée à travers mes yeux dans mon imagination, se retourne souvent, dédaigneuse et irritée, du côté de mon cœur et me dit : Si tu ne réussis pas à me chasser d'ici (de ton cœur), je te tuerai à bref délai. » (Cf. D. Frescobaldi, sonn. Donna dagli occhi.)

« Me sens-tu dans ton cœur?» demande à G. Cavalcanti la dame qui, par les yeux, est entrée dans son imagination (sonn. Perche non foro). Parfois le rôle du cœur est complètement passé sous silence, l'amour se développe dans la seule imagination ; Cavalcanti, sonn. Pegli occhi : « A travers mes yeux frappe un esprit subtil, qui éveille en mon imagination un esprit d'où provient un esprit d'amour ^. » Sur ce qu'il imagine l'amant réfléchit sans cesse et par sa propre méditation crée l'amour.

Sonnet du Vatican, / sono domandato : « Amour est la pensée soucieuse et continuelle de quelque beauté que l'on a contemplée avec plaisir, et du travail de l'imagination sur ce que les yeux ont vu naît l'amour -. »

Sonn. anonyme Moltl volendo dir : « Les uns ont dit que l'amour était une ardeur de l'imagination, produite par la réflexion... »

Ch. Davanzati, Ant. Rime, IV, sonn. Lo pcnsamento : « La réflexion fait croître l'amour, comme le vent allume le feu. » — Ant. Rime, IV, sonn. anonyme Non troço chi mi dica : « L'amour naît de trois choses, la beauté, le désir et la méditation. » — Maestro Francesco, sonn. Molli Vamore, Ant. Rime, IV : « Amour est la pensée continuelle de cette chose que l'on désire. »

§ 7. Le coup de foudre et la transfiguration.

Mais les stilnuovistes, en général, dépeignent l'amour comme un coup de foudre. Ce n'est pas par un lent travail, par ces approches insidieuses que Stendhal a appelées cristallisation que la dame, banale en réalité, se dépouille dans l'esprit de l'amant de toutes ses vulgarités et qu'il s'en exagère les quelques attraits au point de la transformer en un radieux fantôme ; cette transformation se produit avec la soudaineté d'un éclair. Les troubadours semblent avoir ignoré ce

1. D'avlres fois, au contraire, Amour naît dans le cœur et passe dans l'imagination. Cavalcanti, Voiche per gli occhi : « Vous qui, par mes yeux, avez passé dans mon cœur et avez éveillé mon imagination qui dormait. »

Q. Conv., II, 2 : « Amour ne naît pas subitement ; il ne grandit pas et ne devient pas parfait du premier coup ; il y faut du temps et l'élaboration de l'esprit [nulriinenlo di pensiere], »

S. th., lia iiac, qu. 27,2: « L'amour ne naît pas subitement, il naît d'une considération assidue de l'objet aimé. »

Ll; COUt> DE FOUDRE ET LA TH ANSFIGUR ATION 513

phénomène ^. Rien ne montre mieux la violence d'imagination des stilnuovistes, leur facilité à taire abstraction de la réalité, les soubresauts de leur âme en proie à un continuel paroxysme.

G. Cavalcanti, bail. Veggio negli occhi : « Quand je suis en présence de ma dame, il m'arrive des choses que je n'ose répéter à mon âme ; il me semble voir sortir de sa figure une dame si belle que mon esprit ne peut la comprendre ; et iminédiatement, il en naît une autre d'une étrange beauté qui dit : Ton salut t'est apparu (je suis ton salut). »

Nous reconnaissons facilement ces trois dames. La première, c'est la femme réelle ; la deuxième est l'image de la première, telle qu'elle se forme dans l'esprit de Cavalcanti, l'image transfigurée qui n'est déjà plus qu'un fantôme impossible, la Dame-perfection, la dame surhumaine qu'il a souvent chantée ; la troisième est la nouvelle image que se fait de la dame l'esprit du poète, momentanément converti aux théories de Guido Guinicelli, un fantôme encore plus irréel que le précédent, une dame encore supérieure à la dame surhumaine, la Dameange, celle qui apporte le salut '^.

On le voit, c'est avec la rapidité d'une intuition que la Dame-ange surgit, toute armée, dans le cerveau du poète, et il en est de même de la Dame-bête féroce.

Dino Frescobaldi, sonn. Dagli occhi : « Dame, de tes yeux semble sortir une lumière qui m'entre dans l'âme {mente) et, quand elle y est arrivée, cette lumière paraît s'unir au désir qu'elle y rencontre. D'elle y naît alors une belle figure qui devient une louve et se sent puissante, et elle exerce si âprement sa domination que mon cœur paraît en proie à toutes les férocités. Elle n'a ni égard, ni grâce, ni pitié, elle se fait aussi cruelle qu'elle peut et méprise ma vie. »

1. Voir I, ch. VIII, § 2, l'exemple lire d'un auteur de langue d'oïl, la Panlhère d'amour.

2. On pourrait voir aussi dans cette ballade, mais toujours mêlée au phénomène de la transfiguration, une description psychologique de l'acte de la connaissance. Drioux, Somme Ihéologique de saint Thomas, XV, 381 : « On appelle species impressa la qualité qui s'échappe da l'objet et qui, en s'imprimant dans la puissance cognitive, la met à même de produire la connaissance même de l'objet, c'est-à-dire son espèce expresse; species expressa, c'est la connaissance même de l'objet, ou l'image sous laquelle la puissance cognitive la représente. L'espèce impresse est ainsi appelée parce qu'elle s'imprime dans la puissance et l'espèce expresse reçoit ce nom parce qu'elle représente l'objet plus vivement {expressiiis) que l'espèce empresse, ou plutôt parce qu'elle émane de la puissance, a poteniia cxprimilur. » La deuxième dame serait Vespèce impresse, déjà transfigurée et beaucoup plus belle que la dame réelle dont elle provient. La troisième dame serait lespèce expresse, la forme définitive que prend l'image de la dame dans l'esprit du poète, le fantôme sentimental qu'ont chanté ces amants de l'abstraction, la Dame-ange.

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§ 8. U obsession de V image de la dame.

Les stilnuovistes, nous l'avons déjà dit {II, ch. m), avaient peu d'occasions de rencontrer leur dame. Elle n'était que le prétexte de leur amour ; sa véritable cause, c'est cette image, monstrueusement déformée, qu'ils en avaient conçue et que ne venaient point contrarier de fréquentes rencontres avec la personne réelle. Leur amour est essentiellement subjectif. Qu'il provienne d'une transfiguration subite ou d'une lente cristallisation, il est l'œuvre de l'amant qui, s'exaltant sur le souvenir de l'objet aimé, le mue en divinité.

Dante, ch. Amor che muoyi :« Dans mon âme est entrée une jouvencelle;... mon imagination, qui n'a point de cesse, la pare dans mon âme où je la porte. »

G. Cavalcanli, bail. Qiiando di morte : « Amour, qui naît d'un attrait réciproque, se repose dans le cœur, formant avec le désir une nouvelle personne. »

L'image de la dame obsède continuellement le poète sans lui laisser de trêve. Veriis amanSj dit Le Chapelain, assidua sine intermissione coamantis imagiîiatione detinetur. C'est une des « règles d'amour » ; c'est un de ces phénomènes parfaitement naturels que les stilnuovistes ont réussi à rendre presque incompréhensibles par le prodigieux excès de leurs hyperboles.

« Amour, dit Dante [V. lY., § 2), commerça à prendre tant d'assurance et à exercer sur moi tant de domination par la force que lui donnait mon imagination, qu'il me fallait faire complètement toutes ses volontés... Son image (l'image de Béatrice) était toujours avec moi... Mon âme était tout entière absorbée dans la pensée de cette très noble dame » [V , iV., § 4).

Gianni Alfani, Guato una donna : « Je vois toujours une dame, là où je la rencontrai, une dame qui, avec ses yeux, prit mon cœur, lorsqu'elle se détourna pour me saluer, et ne me le rendit jamais ; je la contemple toujours là où je la vis et j'y vois avec elle le beau salut qu'elle me fit alors... »

C'est la persistance de cette image dans l'âme qui constitue l'amour; quand il est détruit, l'image disparaît et le poète ne peut plus l'évoquer :

G. Cavalcanti, bail. La forte e nuova mia : « Ma terrible et nouvelle disgrâce a détruit dans mon cœur tous mes douxpensers d'amour. Elle a tant dévasté ma vie que ma noble et charmante dame (c'està-dire son image) a quitté mon âme anéantie et que je ne vois plus où

l'obsession de l'image de la dame 515

elle est. 11 n'est pas resté à mon esprit assez de forée pour qu'il puisse, en rien, comprendre sa valeur. »

Ce n'est pas la dame, c'est son imago, qui dirige la conduite de l'amant (F. N., § 2) :« Quoique son image, qui était continuellement avec moi, ne me dominât que par excès d'amour, elle ne souffrit cependant jamais qu'Amour me dirigeât hors des voies de la raison. »

C'est ainsi que, dans la Vita nuova, l'image de Béatrice, la Dameange, mène Dante au salut. Mais, dans la chanson E rnincresce, l'image de la même Béatrice, devenue la Dame-bête féroce, inflige à son adorateur le plus funeste et le plus inutile des martyres.

« Lorsque m'apparut la dame si belle qui cause ma souffrance, la plus noble de mes facultés ^ s'aperçut bien, en contemplant ses charmes, que son malheur (le malheur de cette faculté) était né désormais (c'est-à-dire que je ne serais plus libre -) et, par cette contemplation attentive, elle comprit le désir qui venait de se former; et, pleurant, elle dit aux autres (aux autres facultés de l'âme) : Ici (dans l'âme) s'intallera, à la place d'une dame que j'ai vue (la Béatrice réelle), la belle figure (l'image transfigurée de Béatrice) qui me fait déjà peur. Et elle régnera sur nous toutes, sitôt que tel sera le bon plaisir de ses yeux... »

Car, lorsque Béatrice s'est aperçue du désir de Dante, elle s'est éloignée, « emmenant avec elle les étendards d'Amour », et on ne Va plus jamais revue ; mais « l'image de cette dame réside encore au haut de mon âme, où l'a placée Amour qui fut son guide. Et elle ne regrette point le mal qu'elle fait ; elle est plus belle que jamais, elle semble rire avec plus de joie ; elle lève ses yeux homicides et crie contre l'âme qui pleure de s'en aller (contre l'âme de l'amant qui pleure sa propre mort) : Va-t'en, misérable ; hors d'ici, va- t'en... »

L'image d'une autre dame, peut-être la Pierre, tourmentera plus tard, de la même façon, le malencontreux poète, auteur lui-même de son supplice; ch. Amor dacchè : «Je ne puis pas plus fuir son image que sa pensée. Mon âme folle, qui s'acharne à son propre mal, me dépeint combien elle est belle et méchante et se forge à elle-même son tourment. Elle la contemple et, lorsqu'elle déborde du grand désir que lui décochent ses yeux (les yeux de l'image de la dame), elle s'irrite contre elle-même, qui a créé l'incendie où elle brûle si pitoyablement... l'image ennemie, victorieuse et cruelle, et maîtresse de ma

1. La liberté du jugement, Purg., XVIII, 7 : « Par noble faculté, Béatrice entend le libre arbitre. » C'est la rocca délia mente, la cima délia mente, « la torre che s'apre quando l'animo acconsente » (sonn. Per quella via).

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