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AL COR GENTIL

§10. Importance de la chanson « Al cor gentil )^; son plan générah

Imitée par Dante, de son propre aveu, dans le sonnet Amor e cor gentil, citée deux fois encore par lui {Com^., IV, 20 ; Vulg.Eloq., II, 5), cette chanson peut être considérée comme le réservoir où le Stil nuoi'o a puisé ses théories. On y rencontre, organisées pour la première fois en véritable système, la théorie de l'amoureux-né, celle de l'amour en puissance, celle de la vraie noblesse et enfin celle de la Dame-ange.

L'imagination fleurie du poète a enguirlandé ces dogmes arides d'une foule de comparaisons que J)ante et Cavalcanti, plus pédants et plus^exacts, ne reprendront guère dans leurs œuvres doctrinales. Ils n'auront pas tort, car, renonçant ainsi à la grâce, ils obtiendront plus de netteté. Il est rare qu'une comparaison se prête avec justesse à l'exposition d'une théorie psychologique, et celles de G. Guinicelli ne réussissent qu'à égarer le lecteur.

En dépit du voile poétique jeté sur sa sécheresse, la chanson Al cor gentil développe ses strophes suivant un plan rigoureux.

Strophe I, les nobles cœurs naissent amoureux et l'amour ne naît qu'en eux.

Strophe II, l'amour n'existe qu'en puissance dans le noble cœur ; c'est la dame qui le fait passer à Vacte.

La troisième strophe répète avec de nouvelles comparaisons les idées des deux premières : l'amour habite le noble cœur et ne peut habiter ailleurs ; les cœurs dépravés ne peuvent être amoureux.

Strophe IV, la noblesse de cœur est la noblesse morale ; elle n'a rien de commun avec la noblesse héraldique.

La cinquième strophe explique que l'amour peut conduire l'homme à Dieu, si la dame qui l'a éveillé dans le noble cœur se conforme ellemême à la volonté divine ; en ce cas, elle guide le cœur humain, comme l'ange guide les astres.

Et c'est l'excuse que présente G. Guinicelli au Tout-Puissant, lorsque, après sa mort, il ose se présenter devant lui (sixième strophe). Il a abandonné le seul amour qui soit véritable, la charité chrétienne, pour courir après la dame ; c'est qu'il l'avait prise, à tort, pour un ange du ciel et il prie Dieu de lui pardonner cette erreur (cf. II, ch. xiii, § 7).

Les théories que le poète vient d'exposer sont donc un simple jeu d'esprit, peut-être même un artifice du démon pour séduire les cœurs naturellement portés au bien. Les voies détournées ne mènent point aux réalités éternelles, la dame n'est pas un ange ^, l'amour n'est pas la charité, il n'est que le vain amour. Si pure qu'on imagine la dame, ce n'est pas remplir un devoir que de l'aimer, c'est obéir à la folie humaine et, au jour du jugement, il faudra s'excuser de cette illusion. Telle est, incontestablement, la conclusion du sévère Guinicelli ^. Après avoir péniblement coordonné en système toutes les conceptions qui peuvent légitimer l'amour, ce poète d'amour en proclame la vanité. Mais ses successeurs, rejetant cette dure sentence ou ne l'ayant pas comprise, ont bâti sur ces erreurs le Stil nuovo.

§ 11. Commentaire détaillé.

Strophe I : « Amour gîte toujours dans le noble cœur, comme l'oiseau dans les branches des forêts. La Nature n'a pas créé Amour avant le noble cœur, ni le noble cœur avant Amour ; car, sitôt que le soleil fut, la lumière brilla et, avant le soleil, elle n'était point.

1. La ressemblance de la dame avec l'ange est une «fausse ressemblance » efe l'amour qu'elle suscite est un i vain amour ». C'est Dieu lui-même qui informe Guinicelli de cette vérité (strophe VI).

2. Il est utile de faire remarquer que le même Guinicelli, changeant d'opinion, a créé, avant ou après la ch. Al cor gentil, la véritable Dame-ange, dans les sonnets Voglio del ver et VeduV ho la lucente.

Amour est lié à la noblesse aussi essentiellement que la chaleur à la clarté du feu. »

Le cœur noble est comparé au soleil et l'amour à la lumière. L'amour est le rayonnement du cœur bien né. On peut le considérer comme une aspiration indéterminée vers le Beau et le Bien, le parfum d'une âme vertueuse, une sorte d'exaltation sentimentale dans un sens chrétien. Elle reste permanente, car le soleil est toujours lumineux ; tout amoureux est toujours amoureux ; tout amoureux est noble cœur ; tout noble cœur est amoureux. Dante a reproduit ces principes dans le sonnet Amor e cor gentil. A la comparaison des branches, il a substitué celle de la maison, moins poétique et pas plus exacte, car Amour et le noble cœur ont été créés simultanément. Or l'oiseau n'a pas été créé en même temps que la forêt, ni l'habitant en même temps que la maison.

En revanche, au lieu d'assimiler le noble cœur et l'amour au soleil et à la lumière, Dante, dans le sonnet Amor e cor gentil, a remplacé ces derniers par l'âme et la raison ; avec justesse, car l'amour existe en puissance dans le noble cœur et on ne peut en dire autant de la lumière qui, dans le soleil, est toujours en acte. La raison, au contraire, reste en puissance chez l'enfant et pendant le sommeil.

Strophe II : « Le feu d'amour naît dans le noble cœur, comme Vinfluence dans la pierre précieuse ^. Car cette influence, les étoiles ne l'envoient pas en la pierre, avant que le soleil n'ait fait de cette pierre une noble chose. C'est seulement après que la puissance du soleil a extrait de la pierre ce qui est vil, que les étoiles lui donnent cette influence 2. C'est ainsi que la dame, à la façon des étoiles, apporte l'amour au cœur que la Nature a fait droit, pur et noble. »

La dame apporte donc l'amour au noble cœur? Non, il y était déjà, puisque le noble cœur, aux termes de la première strophe, n'a pas été créé avant Amour, ni Amour avant le noble cœur ; c'est donc que l'amour y était en puissance et que la dame s'est bornée à le faire passer à Vacte, comme Dante l'explique en son sonnet Amor ê cor gentil.

1. Les comparaisons du cœur et de l'amour avec le soleil et la lumière, puis avec les pierres précieuses, ont été imitées par Cecco d'Ascoli, Acerba, III, 1 .

2. On croyait en ces tomp- cpie les pierres possédaient des influences ou verlux mystiques ; de nombreux lapidaires, en vers ou en prose, sont consacrés à l'énumération de ces propriétés occultes. Ces influences étaient distribuées aux pierres par les cieux.

Dante, Conv., IV, 20, rappelle ce passade de la chanson Al cor fjenlil: t Si une pierre précieuse est mal disposée ou imparfaite, elle ne peut recevoir Vinfluence céleste, comme l'a dit le noble Guinicelli en sa chanson Al cor gentil. »

La comparaison employée par Guinicelli, loin d'éclairer sa pensée, ne peut que déconcerter les interprètes. La naissance de Tamour ne comprend que deux stades : i^ la création du noble cœur, 2^ l'apparition de la dame ; il faut en disting^uer trois pour la pierre : 1*^ la pierre, dans sa gancrue, subsiste, à l'état brut, au sein de la terre; 2*^ elle est extraite du sol et le soleil, par ses rayons, la purifie; 3° une fois débarrassée par le soleil de ses souillures originelles, elle reçoit rinfluencc des étoiles. Le cœur, qui est créé noble par la nature, ne peut être comparé qu'à la pierre déjà éclairée par le soleil ; il n'a pas eu à subir de purification et c'est en cela que pèche la comparaison de l'auteur ; le soleil a débarrassé la pierre de ses souillures, mais la Nature n'a pas eu à exercer une action analogue sur le cœur qui, dès le premier moment, fut noble.

Strophe 1 II : « Amour habite le noble cœur pour la même raison que la flamme habite le sommet de la torche (pour la raison que c'est son séjour naturel, sa région natale) ^. Il y brille dans sa joie, clair et subtil, et il ne saurait y rester d'autre façon, tant il est fier. Et au contraire une mauvaise nature repousse l'amour, de même que l'eau, par son froid, éteint le feu. Comme l'aimant dans le minerai de fer. Amour établit son séjour dans le noble cœur, parce qu'il lui est semblable. »

Strophe IV : « La fange reste exposée au soleil toute la journée et elle reste fange ; et le soleil ne perd pourtant rien de sa chaleur. L'homme altier dira : Je suis noble par ma naissance. Il ressemble à la fange et la vraie noblesse au soleil. Il ne faut pas croire que, même chez les rois, il y ait de la noblesse ailleurs que dans le cœur ; ils ont la puissance, mais elle ne suffit pas à leur donner un cœur noble. C'est ainsi que l'eau se laisse traverser par les rayons du soleil sans les retenir, tandis que les sphères célestes conservent la lumière des étoiles et les étoiles elles-mêmes ^. »

La cinquième strophe, que les manuscrits nous ont transmise d'une façon assez incorrecte, a soulevé les plus grandes difficultés ^.

1. Le feu, «l'après les physiciens du moyen âge, tend à rejoindre sa région natale, son séjour normal, la sphère du /e«, qui est située en haut, au-dessus de l'air. S. ih., I, qu. Lx, art. 4 : « Le feu aime et recherche son bien propre, c'est-à-dire les ré-gions élevées. » Purg., XVIII, 28 : < Le feu se meut vers le haut parce que sa forme {son essence) est créée pour monter là où elle dure le plus dans sa malière (c'est-à-dire dans la sphère du feu) >'.

2. Les sphères célestes, imprégnées de la lumière des étoiles et portant les étoiles, sont l'image du cœur noble, tandis que l'eau, inerte sous les rayons du soleil dont elle ne profite point, représente les cœurs vils. Cette comparaison ressemble beaucoup à la précédente : l'eau et la fange y jouent le même rôle.

3. Elle a été interprétée diversement par d'Ancona, AnL Rime, II, 36; Lamma,

Les anges on Intelligences séparées sont considérés par les théologiens et les poètes comme les moteurs des sphères célestes (cf. II, ch. XIII, § 7). Ministres de Dieu dans la création, leur principal rôle est de présider aux mouvements astronomiques ; c'est la volonté de l'ange qui règle l'harmonie des mondes, par sa spéculation en Dieu^ Car sa volonté n'est autre que la volonté divine ; il lui suffit de la contempler dans le sein du Tout-Puissant pour qu'elle soit exécutée, sous sa direction, par la nature et pour que les planètes remplissent parfaitement le rôle qui, de toute éternité, leur a été dévolu ; c'est ainsi qu'elles atteignent le degré de perfection en vue duquel elles ont été faites. Ce résultat n'est obtenu que parce qu'elles obéissent à la volonté de l'ange, qui est la volonté de Dieu.

De même, si l'homme (comparé aux planètes) obéit à la volonté de la dame (comparée à l'ange) ; et si la dame, comme l'ange, veut en Dieu, confond sa volonté avec la volonté divine, elle amène l'homme au point de perfection dont il est susceptible ici-bas, de même que l'ange enferme les planètes dans la perfection de leurs orbites et de leurs vitesses.

Tel est le sens général de cette cinquième strophe, dont nous donnons le texte d'après Monaci [Crestomazia^ 303).

Spiende in l'intelligentia del cielo

Dec criatore più ch'i nostr'occhi il sole ;

Ella intende 1 suc fattor oltra 1 cielo,

El ciel a lui, vogliando, ubedir tôle,

E consiegiie al primero

Da Dio beato e giusto compimento.

Cossi viria, al vero,

La bella donna in oui gli occhi spiende

Del suo gentil talento

A chi amar da lei mai non disprende.

« Dans les Intelligences du Ciel, le Dieu créateur resplendit plus que le soleil dans nos yeux (c'est-à-dire : les anges voient aussi clair dans la pensée divine que les hommes voient, en plein jour, les objets matériels).

« Elles comprennent, à travers le ciel. Celui qui l'a fait et, par leur volonté, forcent le ciel à lui obéir (c'est-à-dire : la volonté de l'ange, se conformant à celle de Dieu qu'il lit clairement en lui, force le

Pmpiignalore, 18S4. II, 218; Hongiovanni, G/or/i. daiiL, \S97, 278; Salvadori, Fanfiilla délia Domenica, 1904, n° 28; Vossler, Die philosophischc Griindlagen des siissen neuen Styles, p. 72 ; Rossi, Lectura Danlis, opère minori, p. 79 et suiv., etc.

522 l'amour et la femme en toscane

ciel à s*y plier, à exécuter les lois que Dieu a imposées à la Nature).

« Et ainsi, j)ar Dieu (c'est-à-dire par Texécution de la volonté divine), elles obtiennent pour le ciel (al primera) l'heureux et parfait accomplissement de sa fonction {bcato e giusto compimento).

« Ainsi en adviendra-t-il ^, en vérité, de la belle dame dans les yeux de laquelle brille un peu de la noble volonté de l'anore et de celui qui ne cessera pas de l'aimer. » L'ange fait accomplir la volonté de Dieu par les astres ; la femme la fera exécuter par l'homme, si, comme l'ange, elle veut en Dieu et si l'homme se laisse guider par elle, comme les astres par les anges.

Mais ceci n'est qu'un leurre. Mettant en pratique ses théories, Guinicelli a aimé la femme, croyant ainsi remplir les desseins éternels ; et voici qu'il est mort et que, plein de confiance en sa vertu, il affronte le jugement de Dieu :

Strophe VI : « Dame ^, me dira Dieu, quand mon âme se présentera devant lui, qu'as-tu osé? Tu as passé les cieux, tu es arrivée jusqu'à moi, toi qui m'avais abandonné pour de vains amours, pour de fausses ressemblances? C'est moi seul qu'il faut chanter, moi et la reine de ce noble royaume où ne peut subsister aucune fraude. — Je pourrai lui répondre : Elle avait Vair d'un ange de ton royaume ; je n'ai pas commis de faute en mettant mon amour en elle. »

Le poète, on le voit, est réduit à plaider les circonstances atténuantes. Il se borne à dire, non qu'il a bien fait, mais qu'il aurait pu faire plus mal, qu'il est permis à un homme de se tromper et de prendre une femme pour un ange.

1. Cosi uiria. Telle est la leçon donnée par Monaci. Des manuscrits portent : Cosi dovria dur. Le sens reste le même : ainsi devrait-il advenir.

2. Pour éviter toute confusion, rappelons que cette dame est l'âme de feu Guido Guinicelli.

CHAPllRE XVIII

LES THÉORIES D'AMOUR {suite) : L'ININTELLIGIBLE

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