Ira, douleur, occitanisme
4. Cette insignifiante maxime est im lieu commun fort rebattu, traduit d'André le Chapelain, I, cap. vi, D* i « Quoi sub jaceant amantes angustiis, nemo potest sine expérimenta conoscere »; Alexandre et Soredamors, 046-673 j « Nul ne sait, s'il ne la éprouvé, de quoi Amour est capable «: Cino, ch. L'uom che conosce: Amore, oui non
ne s'avise point d'y goûter). Qu'il reste insensible, qu'il ne s'émeuve point, quels que soient les traits qu'on lui décoche (que lui décoche Amour), et qu'il ne s'évertue pas {non sigiri) à chercher dans l'amour le plaisir ^ et encore moins la sagesse, ni peu ni prou.
Lorsqu'il dépasse les limites de la nature {oltre misura di naiura torna). — On peut comprendre : lorsqu'il devient excessif; mais il faut reconnaître que l'expression ne serait pas heureuse. Je crois plutôt que Cavalcanti fait allusion à la distinction de l'amour en amour naturel, qui est l'amour des parents, et Vamor (Tanirno (Purg., XVII, 91-93) ; ce dernier est de beaucoup le plus violent. Lorsque le désir dépasse les bornes de l'amour des parents, il devient alors l'amour d'homme à femme.
Les grands (gente di i^alor). — Ici. gente di valor n'est point la même chose que uomo valente du sonn. Amor e cor gentil. 11 faut bien se garder de traduire par « hommes de mérite », car alors on tomberait dans la contradiction par laquelle Cavalcanti a cherché à dérouter le lecteur : asimel pua ^aler quand'om roblia ; l'homme qui cesse de s'adonner à l'amour (l'amour est un vice, discerne maie in cui è vizio amico) peut redevenir un homme de mérite. Gente di valor signifie ici les gens des hautes classes, les grands. C'est en ce sens que Cavalcanti a employé le mot valente dans le sonnet Vedesti : il signor s^alente che signoreggia il mondo delVonore. Ceci est conforme à la théorie d'André le Chapelain, qui refuse l'amour aux laboureurs, de Guillaume de Lorris qui dit que Loisir et Richesse sont indispensables à l'amour.
Cette étrange condition (la nova qualità). — Le mot nuovo présente souvent le sens d'extraordinaire, rare, beau.
En un lieu déterminé (jermato loco). — Cette contemplation (miri) en un lieu déterminé, c'est la consideranza de la strophe II.
Le <i lieu déterminé » n'est point la mémoire, qui est le trésor, le conservatoire des notions, intentiones ; c'est l'imagination, trésor et conservatoire des images, phantasmata.
conosce il cuore, se nol sente. V, N., sonn. Tanîo geniile : una dolcezza al core, che intender non la puô chi non la proua ; Brunetto Latini, Tesoreito, 2370 ; la forza d'amare non sa chi nolla proua.
1. Giaoco signifie plaisir, agrément, bonheur. Il est la même chose que le dilello de la st(ipphe II [non ha dilello ma consideranza).
Voici quelques exemples où ginoco présente le même sens qu'ici : Cavalcanti, sonn. Vedesti : Vedesti, al mio parère, ogni ualore E lutto giiioco e qiianto ben nom sente. — Id., sonn. S'io fosse quelli : la sua persona par che di giuoco parti signoria. — Cino, ch. Si mi dislringe : rilornale mi in giuoco, rendez-moi le bonheur. — /(/., sonn. Novelle non di veritate : Novelle non di veritate ignude, quant' esser puô lontane di giuoco.
Qu'il reste insensible (ne mova già). — Le sujet de nio^fa est : Kom che nol proi'a, que l'homme qui n'a pas éprouvé l'amour reste insensible, qu'il n'essaie point d'y goûter, qu'il ne se berce pas de l'illusion que dans l'amour on trouve le plaisir ; et quoi qu'en aient dit les poètes d'Occitanie, on y trouve encore moins la sagesse. (Sai^er, ici comme en maints autres passages, signifie sagesse et non savoir.) L'amour est la source de tous les Liens, il est l'échelle par laquelle on s'élève aux plus hautes vertus, ont répété avec la plus fatigante insistance les écrivains courtois. C'est un leurre, nous dit Cavalcanti ; tenez-vous en garde contre les prestiges et les fantaisies de la littérature. « Tout désir charnel, assure Chiaro Davanzati (ch. Molti liingo tempo) f est une tentation du démon et, s'il peut en provenir de la sagesse (se sa^>er ne sale) et de belles façons et beaucoup d'autres agréments, c'est une ruse du démon pour cacher le piège. » André le Chapelain, dans la partie de son traité intitulée De reprobatione atiioris, l'avait déjà dit.
Strophe V
De simil Iragge coniplessione sguardo Che fa parère lo piacere cerlo ; Non po' coverlo star quand'è si giunto. Non già selvaggie le biellà son dardo, Che tal volere per temere è sperlo : Consiegue merto spirito ch'è punto.
E non si po' conoscer per lo viso Comprise bianco in taie obietto eade E chi bene aude, forma non si vede ; Dunque eili irieno, che da lei procède For di colore d'essere diviso.
Assise in inezzo oscuro luce rade.
For d'ogne fraude dico degno in fede Che solo di costui nasce mercede.
Le plaisir d'amour tire son existence de l'échange de deux regards semblables, qui fait paraître assuré ce plaisir. — L'amour ne peut rester caché, lorsqu'il est arrivé à ce point. — Effectivement, les dames (beautés) farouches ne sont point pour l'amour un stimulant, car le désir d'amour, on le sait bien, est timide. — Le cœur qui est vraiment épris (littéralement : blessé) finit par atteindre (littéralement : atteint) sa récompense. — On ne peut connaître l'amour par la vue, car ce sens ne perçoit que l'apparence extérieure (littéralement : la couleur, bianco). Or, pour ceux qui comprennent juste, la forme
(forme scolaslique, essence) ne se voit pas ; l'amour se voit donc encore moins, lui qui, en dehors de toute apparence extérieure {colore)y procède delà forme, de Vêtre séparé. — Siégeant dans un milieu funeste (l'influence de Mars), l'amour efface toute lumière (du jugement : discerne maie in oui è vizio amico). Je vous le dis de bonne foi, en toute sincérité, c'est seulement de cet amour (de cet amour douloureux et aveugle) que vient Merci.
Paraphrase. — Cavalcanti vient de décrire les maux de l'amour ; il indique maintenant, de manière rapide, ses rares bonheurs.
Quand il est partagé, l'amour peut être un plaisir. Cet amour partagé commence par le langage des yeux ; quand l'amant et la dame se regardent de la même façon, quand ils échangent des regards semblables ; quand l'amanL lit dans les yeux de la dame la promesse du plaisir futur. — Ici l'auteur place une parenthèse, de manière à interrompre son raisonnement et à dérouter le lecteur ; lorsque l'amour est arrivé à ce point, il ne peut rester caché. — Reprenons : le plaisir d'amour commence quand la dame répond aux regards de l'amant par des regards favorables. Car l'amour, chez l'homme, est un sentiment craintif qui a besoin, pour se développer, d'espérance et d'encouragement. Une dame sauvage, froide, farouche, qui ne daigne point regarder son timide soupirant, réussira, bien loin de l'enflammer, à éteindre en lui toute passion. La coquette, au contraire, celle qui promet et ne tient point, espèce assez commune en Stil nuoçOy poussera au paroxysme le désir de l'amant, qui aura mille morts à soufïrir. Mais il obtiendra sa récompense, consiegue merto spirito cKè punto. Ses douleurs finiront par toucher le cœur de la dame, triompher de ses cruautés et lui arracher ses faveurs. Les cœurs vraiment épris, vraiment torturés, sont un jour récompensés de leurs peines ; et eux seuls arrivent à leur but {solo di costui nasce mercede)j sont aimés à leur tour comme ils aiment.
L'auteur, pour se rendre inintelligible, a coupé la fin de son raisonnement d'une nouvelle parenthèse, où il tranche la puérile question souvent débattue par ses émules : l'amour peut-il se voir? Les manifestations de l'amour sont très visibles et il lui est même impossible de se dissimuler lorsqu'il est partagé. Mais l'essence de ce sentiment échappe à la vue, car elle ne peut connaître que les apparences extérieures. Or l'amour ne procède point d'une apparence extérieure, mais d'un type idéal, d'une forme, nécessairement invisible. Provenant d'une chose invisible, il est encore plus invisible. Et pour souligner cette impossibilité de voir l'amour, Cavalcanti finit par un jeu de mots pitoyable : siégeant dans un milieu obscur,
il éteint loute lumière, (le milieu obucur, scuro^ csl, en réalité, un milieu funeste (tel est ici le se?is véritable de acuro) et c'est- l'influence de Mars, scuritaU, strophe II. La lumière qu'il éteint, c'est celle du jugement (discerne male^ etc.).
Le plaisir d'amour tire son existence de l'échange de DEUX REGARDS SEMBLABLES (dl simil trùggc complessione sguardo). — Le texte porte littéralement : Il tire son existence, etc. //, mais qui donc? Il semblerait que ce fût Amour. Nullement.
Cavalcanti vient d'épuiser, suivant l'ordre où elles étaient posées, toutes les questions de la strophe I, sauf les deux dernières qui sont :
El piacimento cfie l fa dire Amore ?
E s'uomo per ^eder lo puo mostrare ?
Quel est le charme qui a fait donner à ce sentiment le nom d'amour? et peut-on le montrer par la vue?
Au premier point répond le début de la strophe V ; au second répond sa fin.
Le sujet du verbe tragge est donc : / piacimento. C'est ce plaisir, piacimentOy et non l'amour, qui prend sa source dans l'échange de deux regards également amoureux.
Ceci est confirmé par le second vers de la strophe V : ce plaisir « tire son origine d'un regard semblable (à celui de l'amant, d'un regard amoureux) qui fait paraître assuré ce plaisir (piacere) ». Le piacere de la strophe V évoque en notre esprit le piacimento de la strophe I. Après avoir égaré son lecteur en l'obligeant, pour trouver le sujet de tragge, à remonter jusqu'à la première strophe, Guido s'est plu à lui laisser un jalon pour retrouver le bon chemin.
Il s'était amusé à machiner une apparente contradiction entre la strophe IV et la strophe Y. Il établit, dans la strophe IV, que l'amour est une passion funeste, source de douleurs au moral comme au physique ; et voici que la strophe V ne nous parle que du plaisir d'amour. C'est qu'au lieu de traiter de l'amour en général, elle s'occupe d'un cas particulier, l'amour partagé ; cas assez rare, plaisirs éphémères et trompeurs, si l'on s'en rapporte à la strophe IV ; et cependant plaisirs.
Préférant exprimer la douleur que la joie, le Stil nuovo n'a guère parlé de l'amour partagé. On peut citer, outre deux pièces de Lapo Gianni, le sonnet de Cino, Se non si muoi^e :
« Si Amour ne vient pas des deux côtés, de l'amant comme de l'aimée, sa force ne peut subsister longtemps ; le demi-amour n'est ni constant, ni durable.
Et que tout amant qui n'est pas payé de retour cherche à s'échapper ; mais, s'il se sent aimé de bon cœur, l'amour reste constant ou même pousse plus avant.
« Car Amour est une source de lumière qui est nourrie par le corps qu'elle illumine (l'objet aimé) ; ce que ce dernier manifeste extérieurement sera réfléchi intérieurement (dans le cœur aimant).
« C'est ainsi que l'amour, s'il est réciproque, s'accroît, se nourrit et se comporte et d'heure en heure l'homme est plus énamouré ^. »
Quiconque aime doit être aimé, omnis qui amat arnetur, dit le plébéien à la femme noble qu'il sollicite (André le Chapelain, I, vi, B). Mais la dame repousse cette prétention. On retrouve la même théorie chez saint Thomas {S. th., II'II"', qu. xxvii, art. 1) :« Les hommes aiment parce qu'ils sont aimés. Car saint Augustin dit que rien ne nous excite plus à aimer que d'être aimé. » Françoise dit : « Amour ne permet point que celui qui est aimé n'aime pas, Aîiior che a nullo amato amar perdona. Cette maxime vient du cycle breton, où l'amour est inéluctable et unit Tristan et Iseut jusque dans la tombe ; elle sert d'excuse aux coupables, comme Françoise, et en la plaçant dans une bouche pécheresse, Dante ne la fait pas sienne. Mais il l'a reprise sous une autre forme, que n'auraient pas désavouée saint Thomas ou saint Augustin : « L'amour qu'enflamme la vertu allume toujours un autre amour, pourvu que sa flamme se manifeste extérieurement » {Purg., XXII, 10 ; cf. Purg., XV, 67-75 et II, 78). Il s'ensuivrait que les chastes amants de la Dame-ange auraient tous dû être aimés par elle ; aucun ne l'a été. Les théories de la comédie diffèrent fort de celles du Stil nuovo.
Effectivement les dames farouches ne sont point pour
l'amour un STIMULANT, CAR LE DÉSIR d'aMOUR, ON LE SAIT BIEN,
EST CRAINTIF [non già sehaggie h bieltà son dardo che toi ^>olere per temere è sperto). — Faisons d'abord remarquer que le vers qui précède, non puô co^erto star quand^è si giunto, est une simple parenthèse et que le già, effectivement, du vers 4 de notre strophe se relie au piacere du vers 2 : « Le plaisir d'amour tire son origine d'un regard semblable, qui fait paraître assuré ce plaisir. Car les beautés sauvages ne sont point un stimulant, etc. » — Pour qu'une dame soit un stimulant à l'amour, il faut qu'elle ne soit pas sauvage, inabordable. il faut qu'elle laisse espérer, car « on sait bien que le désir d'amour
1. Les Siciliens ont aussi traité de l'amour partagé; cf. Jacopo da Lentino, sonn. Siccome il sol {Mon. Cresl., I, 54); clianson anonyme Corne per dilettanza {Nann., I, 194).
est craintif ». Tous les poètes d'Occitanie et de Toscane l*ont dit (cf. III, ch. IV, § 9, La peur d*aimer).
Le mot dardo est pris ici dans le sens d'aiguillon, excitant, stimulant ^.
Les beautés soui^oges 2, ce sont les femmes qui ne recherchent point les hommages, qui évitent les fêtes et les rencontres, ne se montrent point à leur fenêtre, s'enferment dans la vie domestique, cachent leurs jours et se revêtent d'une armure de glace lorsque les circonstances les réduisent à paraître.
Les beautés sauvages ne lanceront jamais à leur soupirant ce « regard semblable » au leur, cet aveu d'amour muet qui leur est nécessaire pour affermir en leur cœur une craintive espérance, donner un aliment à leur passion naissante, lui servir de stimulant, d'aiguillon, dardo.
Les beautés sauvages ne promettent rien et peut-être donneraient tout, si on les pressait. Les coquettes promettent tout et ne donnent rien. Les yeux de Béatrice disent à ceux de Dante (ch. E jn*incresce) : « Nous apporterons la paix au cœur et à vous le plaisir », mais sitôt qu'ils sont assurés de leur triomphe, ils s'éloignent et on ne les revoit plus. Quand le galant a mordu à l'hameçon, on lui tourne le dos et c'est le meilleur stimulant à l'amour. Mais ces cruelles ne sont pas toujours inexorables ; consiegue merto spirito ch'è puîito, le cœur qui est blessé {punto ; ce mot correspond à dardo) atteint sa récompense, finit par l'atteindre, inspire à son tour l'amour. A force de constance et de souffrances, l'amant arrache à la dame ses faveurs ; c'est la théorie favorite des troubadours (cf. par exemple Rigaut de Barbezieux, Tug demandon). Il lui faut pâtir de longs mois, voire des années, pour arriver un jour au bonheur. Pour parvenir au but de ses rêves, il n'a d'autre voie que la douleur. C'est seulement de l'amour funeste et terrible, si souvent décrit par Cavalcanti, que naît Merci, solo di costui nasce mercede. Merci signifie faveurs, capitulation plus ou moins complète. L'espoir de Merci est le grand stimulant de l'amour. « Le royaume d'Amour, dit Cavalcanti (sonn. S'io fosse queUi)y là où naît l'espérance de Merci» et (sonn. Sevedi Amore) :
1. On le trouve à peu près dans le même sens dans le sonnet de Cino, Deh gherarduccio i « La dame tourne ses yeux si merveilleusement que ses beautés deviennent des flèches, si fan dardi le bellezze sue. >
Dans ce même sonnet on retrouve le mot punlo dont Cavalcanti se sert deux vers plus bas : spirito ch'è punto.
2. Cino a pourtant aimé une beauté sauvage, une femme qui évitait de se montrer k lafenêtre, une Selvaggia. Mais que la conduite d'un poète soit en désaccord avec
les théories d'un autre, il ne faut point s'en étonner.
a La patience de supporter ses maux aide l'amant (à conquérir la dame) ; il te sera donc facile de reconnaître notre maître (le dieu Amour) à ce qu'il porte l'étendard de Merci (symbole de la capitulation de la dame) ^. » Merci ne sera accordée qu'à ceux qui auront su souffrir.
Cette théorie étonnera ceux qui estiment que le mâle doit s'imposer par la force. Les troubadours pensaient différemment et Cavalcanti s'est rangé à leur avis. Son raisonnement, tel que nous venons de l'exposer, est assez clair et suivi ; mais il faut presque le deviner, car le poète a eu soin de le couper par une première parenthèse, le vers non p6* coverto star quand' è si giunto, et d'en rejeter la lin {solo di costui nasce mercede) après six vers où il explique un sujet fort différent, qu'Amour est invisible. Et tout ce qui concerne le rôle des coquettes est sous-entendu.
On ne peut CONNAITRE l'aMOUR PAR LA VUE, CAR CE SENS NE
PERÇOIT QUE l'apparence EXTERIEURE (Non si puô conoscer per lo ^>iso ; compriso hianco in taie obietto cade). — Bianco, le blanc, est pris ici pour couleur en général, car il est la couleur par excellence (Vulg. Eloq.. 1, 16) : « Les couleurs sont plus ou moins visibles, suivant qu'elles se rapprochent du blanc ou s'en éloignent. « Com^., IV, 22 : « Le blanc est une couleur plus pleine de lumière qu'aucune autre. »
Or, couleur signifie souvent forme extérieure, apparence ^. La couleur est l'objet propre du sens de la vue, car elle ne peut ni se toucher, ni se goûter, ni s'entendre, ni se flairer ; toute forme visible a une couleur. Il est naturel que couleur signifie tout ce qui appartient au domaine de la vue, forme extérieure, apparence, aspect d'un être ou d'une chose.
Construire : bianco cade compriso in taie obietto, le blanc vient à être compris, est compris dans un tel objet (le sens de la vue), la couleur appartient au sens de la vue, ce n'est que sur la couleur que peut s'exercer le sens de la vue, i^iso.
Taie obietto pourrait ne pas se rapporter ^ au sens de la vue, çiso,
1. Il est indispensable de rectifier le texte de ce sonnet, tel que le donne Ercole, par la leçon M^a des vers 10 efc 13.
Uomo non po' che sla vile servlre...
Puo' dl leggler conoscer nostro Stre...
2. Cavalcanti a employé colore dans ce sens, bail. Posso degli occhi i • Non è la sua beltate conosciuia Da génie vile, che lo suo colore Chiama inîellello di troppo valore. »
3. On pourrait encore interpréter : la couleur {bianco) est l'objet {cade obietto) d'une telle chose {in taie), du sens de la vue ; on ne peut connaître l'amour par la vue, parce que l'objet de la vue, c'est l'apparence extérieure et l'amour n'en a point.
568 l'amour et la femme en toscane
et signifier l'amour. Il faudrait alors rattacher compriso à conoscer, dont il serait un doublet, mettre un point-et- virgule après compriso et traduire bianco in taie obietto cade par : Fapparence extérieure fait défaut (tombe, cade) en un tel objet, en l'amour ; l'amour est invisible.
Amour peut-il se voir? Il est assez puéril que Cavalcanti ait traité cette question. Elle était de règle dans les tensons sur la nature d'Amour, parce que les poètes de l'époque considéraient Amour tantôt comme un sentiment, tantôt comme un dieu. Ce dieu se montrait-il à ses fidèles? La demande n'avait rien d'extraordinaire ^, puisque les poètes, et entre autres Cavalcanti, le font apparaître dans leurs songes. Mais ici notre auteur ne l'entend pas ainsi ; dans toute sa chanson, il n'a parlé de l'amour que comme sentiment. II était donc bien inutile d'examiner ce point, bien qu'Orlandi le lui eût soumis 2, car si un sentiment peut se laisser deviner par ses effets, il est superflu de dire que, considéré en lui-même, il est invisible. Cavalcanti gaspille la fin de sa strophe à démontrer cette vérité ; qui en a jamais douté? Mais cela lui permettait de faire un nouvel étalage d'érudition scolastique :
La forme ne se voit pas ; l'amour se voit donc encore moins, LUI qui, en dehors de toute apparence extérieure, procède DE LA forme, de l'être SÉPARÉ (Formu non si i>ede^ dunquelli meno^ che da lei procède^ fiior di colore, d'essere divisa). — Première interprétation. — Essere dii'iso, l'être séparé, n'est que la répétition, le synonyme du mot forma et on traduit : la forme est invisible, donc l'amour l'est encore plus, car c'est d'elle qu'il provient ; il provient, en dehors de toute apparence {colore), de l'être séparé.
La forme est l'être par excellence, car c'est elle qui confère l'existence à la chose : forma dat esse rei ^ ; elle est l'être, séparé de la
1. La tenson entre Jacopo Mostacci, Pier délia Vigna et Jacopo di Lenlino, Mun. CresL, I, 59, roule sur cette question : peut-on voir Amour? Non, répondent-ils. Jacopo di Lentino ajoute : on peut aimer quelquefois sans avoir vu.
Ugo de Massa, sonn. Amore fù {Anl. Bime, IV) : amore fù invisibile crealo ;per6invisibile venelainnamoranza. Cf. Guido delleColonne, Ancor che Vaigua{Mon. Cre,si.,II, 221): Guirautde Calanson, A leiscui am (Bartscli, ChresL, 163) i « Tant es subtils qu'om non la pot uezer. » Cf. V. N.,% 25.
2. Sonn. Onde si muoue: Che cosa è, dico, Amor? àe figura? à per se forma o pur somiglia allrui?
3. La forme jouit-elle d'une existence réelle ou nominale? Ce fut le sujet de la grande querelle entre Réalistes et Nominalistes. Albert se Grand et saint Thomas n'accordent l'existence réelle qu'à une série spéciale de formes, les Intelligences motrices des cieux, les Anges. Notre interprétation de ce passage présume que Cavalcanti, contrairement à ces deux auteurs, s'était rangé parmi les Réalistes purs.
matière à qui elle donne la vie ; ou, plus brièvement, elle est Vêtre séparé y essere dwiso ^
Nous ne pouvons affirmer que Cavalcanti ait employé en ce sens les mots essere dwiso, car nous ne les rencontrons nulle part ailleurs avec une telle signification ; mais nous pouvons l'admettre par analogie avec l'expression sostanza separata, Inielligenza separata ''^, qui signifie ange, parce que l'ange est une intelligence non unie à la matière, séparée de la matière. Ces Intelligences ne sont pas autre chose que des formes et il n'y aurait rien d'étonnant à ce que, pour désigner une forme, on eût employé comme synonyme des mots sostanza separata les mots essere diviso, qui ont exactement la même signification.
Seconde interprétation. — Au lieu de forme, essere dii>iso peut signifier homme. On distingue, en effet, les êtres simples, Dieu et les anges, qui sont de pures formes, et les êtres composés de forme et de matière, c'est-à-dire tout le reste ; on peut aussi bien les appeler êtres divisés, puisque leur caractère est de manquer d'unité, d'être partagés. Or, parmi ceux-ci, le plus partagé de tous est l'homme, qui est le seul à avoir corps et âme (âme rationnelle). Il ne serait donc point impossible que les mots essere diviso désignassent l'homme.
Si l'on adopte cette interprétation, il faut efFacer la virgule qui se trouve entre colore et à^ essere et lire : che da lei procède, for di colore d'essere diviso ; « l'amour procède de la forme, en dehors de toute apparence [colore) d'être humain » ; l'amour provient du type universel et non de l'apparence extérieure, de telle ou telle femme, de tel ou tel homme.
Siégeant dans un milieu funeste, l'amour efface toute LUMIÈRE [Assiso in mezzo scuro, luce rade). — Mezzo signifie ici
1. Le mot divisa est exactement synonyme de separato. Cf. Lapo Gianni, eh. Amor nova ed anlica : da te fui divisa di savere e di bene.
2. Conv., II, 5 : « Les moteurs des cieux sont les substances séparées de la matière {soslanze séparait da maleria) que le vulgaire appelle anges et, sur ces créatures, il existe plusieurs opinions... Platon, homme éminent, prétend qu'iln'y a pas seulement autant d'Intelligences qu'il y a de mouvements célestes, mais autant qu'il y a d'espèces de choses... et il voulait que, de même que les Intelligences motrices des cieux sont génératrices de ces cieux, chacune de son ciel propre, de même les autres Intelligences fussent génératrices des autres choses et que chacune fût le type de son espèce, et Platon les appelle Idées, c'est-à-dire formes et substances universelles. »
Conv., 111,7 i " Les substances séparées, c'est-à-dire les anges, qui sont dépouvues de la grossièreté de la matière. »
Cnnv.,\U, 13 : « Cette dame (la Philosophie) appartient en premier lieu à Dieu; en second lieu, aux autres Intelligences séparées {intelligenze separale) par le moyen de leur contemplation continue ; enfin à l'intelligence humaine, par le moyen d'une contemplation discontinue. >
570 l'amour et la femme en toscane
milieu, ambiance, comme dans les vers de Dante, Par., XXVII.
Lo ifiso mio seguwa i suoi sembianti E segui, fin che l mezzo, per lo molto, Gli toise il trapassar del più ai^anti.
Oscuro signifie-t-il ici obscur? Établi dans un milieu obscur, régnant au sein de l'obscurité, puisqu'il est invisible. Amour efface toute lumière, c'est-à-dire prive le jugement de toute rectitude, discerne maie in cui è i^izio amico.
Nous croyons qu oscuro signifie plutôt funeste, comme scuritate (strophe II) signifie malheur. L'amourest établi dans un milieu funeste, l'influence qui vient de Mars. Il y a le même jeu de mots que dans la strophe II ; l'analogie est frappante :
Gome diafan da lome, d'una scuritate; Assise in mezzo scuro, luce rade.
Congé.
Chanson, tu peux aller en toute sécurité où il te plaît ; je t'ai ornée avec assez de soin pour que tes raisonnements soient loués des personnes de sens ; tu te soucies peu des autres.