THÉORIE GÉNÉRALK DE LA CHANSON
(mente) ; d^ aima ^ costume e di cor volonlate^ mais le poète ne s'y attarde pas.
D'innombrables sonnets avaient été publiés sur la naturedel'amour. Cavalcanti, évidemment, a voulu se distinguer de la foule des rimeurs qu'il méprisait. Obéissant à la tournure scolastique de son esprit, il a choisi, de tous les éléments qui pouvaient concourir dans l'amour, le plus abstrait, la forme, et lui a accordé cette importance capitale que nous aidons longuement signalée à la fin du § 3. Mais quelle est cette espèce intelligible, cette forme qui détermine l'amour? Est-ce purement et simplement le type de la Femme? A coup sûr non. Il serait absurde de dire que l'amour naît dès que l'homme a la notion de ce type, tel que sa nourrice, sa mère ou sa grand'mère le lui fournissent. Les premiers jupons auxquels se frotte l'enfant ne peuvent créer dans son esprit le modèle idéal d'où viendra l'amour. Il faut qu'à ses yeux se présente la femme jeune, belle et séduisante, ou du moins celle qui, à son goût personnel, come in subietto, paraîtra telle. C'est elle qui suscitera en son esprit le type de perfection physique et morale, de grâce et de beauté qui provoquera son désir. En définitive, la forme dont parle Cavalcanti, ce n'est pas le type féminin en général, c'est l'idéal féminin tel que chacun de nous est capable de le conce^>oir. Car l'amour est essentiellement subjectif. Sans doute, cet idéal d'où provient l'amour est objectif; il existe en dehors de nous, il n'est pas inné dans le sujet comme l'influence de Mars, il n'y entre qu'après la vue d'une femme réelle {^^ien da veduta forma) ; mais le sujet ne l'accepte que de la façon qui lui est propre, en le modifiant d'après sa nature personnelle, et c'est ainsi que d'objectif ce type idéal devient subjectif.
C'est dans l'âme intellective, dans Vintellect possible que réside ce type idéal et, en vertu de la doctrine scolastique, il ne peut en être autrement. Mais c'est dans la mémoire, dans l'âme sensitive, que réside l'amour ; ce n'est pas dans Vintellect possible qu'il exerce ses ravages (in quella parte non ha mai pesanza), mais sur notre corps (la figura con paura storna ; di sua potenza segue spesso morte).
Récapitulant, nous trouvons que la genèse de l'amour s'effectue de la manière suivante :
1^ Chez certains hommes, au moment de la naissance, l'influence de la planète Mars détermine dans l'esprit encore nu, dans l'âme inerte, une prédisposition fatale, une inclination à aimer, qui paraît être à peu près la même chose que l'amour en puissance. Ces malheu-
1. Aima, anima, signifie ici àinc sensitive. Memora, aima et cor sont tous les trois ensato nome, chose sensitive.
reiix, doués d'un tein])crament spécial, seront les Fidèles d'Amour. Il
2*^ Ensuite apparaît une certaine femme, celle qui, en vertu du caractère propre du sujet, est capable de provoquer en lui l'amour. Cette apparence {veduta jorma) est perçue par les sens et devient une intentio, qui ira se loger dans la mémoire, où règne déjà l'influence de Mars. D'un autre côté, Vintellect agent abstrait de cette femme la forme qui prendra place dans Vintellect possible et y créera l'amour pour toujours ; non que la femme qui a été le premier objet de ce sentiment doive éternellement l'inspirer ; ce sentiment pourra s'assoupir et être réveillé par un second objet et ainsi de suite indéfiniment, car l'amour est inconstant et dure peu, poco soggiorna ; mais jamais il ne disparaîtra complètement chez l'homme qui a aimé une fois ; il subsistera en lui en puissance, même lorsqu'il arrive à l'homme de l'oublier {quand nom Vohhlia).
3° L'amour n'est définitivement produit en acte que par l'excès du désir {Vessere è quando il voler, etc.).
4° L'amour est une obsession, une passion funeste, il enlève la liberté du jugement, il est un vice, une perpétuelle doul'^ur, il mène souvent à la mort ; on n'y trouve ni le bonheur, ni la sagesse (strophes III et IV).
5*^ Pourtant, quand il est partagé, il devient une source de plaisirs. Un amour sincère obtiendra d'être payé de retour {consegue merto spirito cKc punto) ; mais ce n'est qu'à force de souffrances qu'il méritera les faveurs de la dame {assiso in mezzo scuro... solo di costui nasce mer cédé).
§ 5. Commentaire détaillé.
Le texte de la chanson Donna mi prega, tel que nous le donnons ici, a été établi par Arnone et Ercole d'après soixante-trois manuscrits.
Trois fois seulement, nous avons préféré d'autres leçons, que les manuscrits permettent d'adopter : dans la seconde strophe, da lome au lieu de dà lome ; possanza au lieu de pesanza ; dans la strophe IV, fermato au lieu de formato.
Strophe I *
Donna me prega, perch'eo voglio dire D'un accidente che sovente è fero, Ed è si altère ch'è chiamato amore :
Si chi la nega possa 1 ver sentire.
Ed a présente conoscente chero Perch'io no spero ch'om di basse core
A tal ragione porti conoscenza :
Che senza natural dimostramento Non ô talento di voler provare Là dove posa e chi lo fa creare, E quai sia sua vertute e sua potenza, L'essenza, poi ciascun suo movimento, E'I piacimento che '1 fa dire amare, E s'omo per veder lo po' mostrare.
Strophe II
In quella parte dove sta memora Prende suo stato si formato, corne Diafan da lome, d'una scurilate La quai da Marte vene e fa dimora.
EIH è creato ed à sensato nome, D'alma costume e de cor volontate, Ven da veduta forma che s'intende, Che prende nel possibile intellecto, Come in subiecto, loco e dimoranza.
In quella parte mai non à possanza.
Perché da qualitate non descende, Resplende in se perpétuai elTecto :
Non à dilecto, ma consideranza, Si che non po' là gire simiglianza.
Strophe III
Non è vertute, ma da quella vene Ch'è perfectione, che se pone taie, Non razionale, ma che sente, dico.
For di salute giudicar mantene, Che la intenzione per ragione vale :
Discerne maie in cui è vizio amico.
Di sua potenza segue spesso morte, Se forte la vertu fosse impedita, La quale aita la contraria via ; Non perché opposta naturale sia ; Ma quanto che da buon perfecto tort'é Per sorte non po' dir om ch'aggia vita Che stabilita non à segnoria :
A simel po' valer quand'om l'oblia.
Strophe IV
L'essere é quando lo voler 6 tanto Ch'oltra misura di natura torna }
Poi non s'adorna di riposo mai.
Movp, can|jjiando color, riso e pianlo E la figura con paura si orna ; Poco soggiorna : ancor di lui vcdrai Che'n génie di valor lo più si trova.
La nova qualità move sospiri, E vol che oni niiri in un fermât o loco Dcstandos' ira la quai manda foco, (Imaginar non pote om che nol prova) Ne mova già perô ch'a lui si tiri, E non si giri per trovarvi gioco, Ne certamentc gran sa ver, ne poco.
Strophe V
De siniil tragge complessione sguardo Che fa parère lo piacere certo :
Non po' coverto star quand è si giunto. Non già selvaggie le bieltà son dardo, Che tal volcre per temere è sperlo :
Consiegue merto spirito ch'è punto.
E non si po' conoscer per la viso; Compriso bianco in taie obiecto cade E chi bene aude, forma non si vede :
Dunqu'elli meno, che da lei procède For di colore, dessere diviso ; Assiso in mezzo scuro, luce rade.
For d'ogne fraude dico degno in fede Che solo di costui nasce mercede.
Congé
Tu puoi sicuramente gir, canzone, Ove te piace : ch'io t'ô si adornata Ch'assai laudata sarà tua ragione Da le persone ch'ànno intendimento :
Di star con l'altre tu non ai talento.
La première strophe pose huit questions. Les quatre strophes suivantes traitent de ces huit points, à raison de deux par strophe. Elles suivent rigoureusement l'ordre dans lequel les questions sont énoncées par la strophe I et répètent, dans la réponse, les termes mêmes de la question ^.
1. Sauf pour la première question où Cavalcanti a employé un équivalent.
pe question : Doue posa? 1" réponse : Stalo, dimora.
2e — Chilt facreare? 2^ — Egliècreato,
COMMENTAIRE DÉTAILLé 541
l'« et 2^ questions :
Là dove posa e chi lo ja creare?
Où réside Amour et qui le crée?
Strophe II. — l^^^ réponse : in quella parte dove sta memora^ prende
suo stato... e fa dimora.
Amour réside au même endroit que la mémoire et il y demeure.
2^ réponse : egli è creato... formato d'una scuritate. Amour est créé par l'influence funeste de Mars.
3® et 4^ questions :
E quai sia sua vertute e sua potenza ?
Quelle est sa vertu, quel est son pouvoir?
Strophe III. — 3® réponse : non è vertute.
il n'est pas une vertu.
4^ réponse : di sua potenza segue spesso morte.
son pouvoir amène souvent la mort.
5® et 6^ questions :
L'essenza^ poi ciascun suo jriowimento?
Quelle est son essence et quels sont ses mouvements?
Strophe IV. — 5^ réponse : Vessere è quando lo voler è tanto cJtoltre
misura di natura torna.
il arrive à être, quand le désir devient démesuré.
6® réponse : move, cangiando color, riso e pianto.
changeant de disposition, il amène le rire ou les pleurs.
7® et 8® questions :
FÂ piacimento che l fa dire Amore
e s\iomo per veder lo puô mostrare.
Quel est le plaisir qui le fait nommer Amour
et peut-on le montrer par la vue ?
3® question : Quai sia sua veriule? 3« réponse : Non è vertute.
4^ — E ma polenza? 4® — Di sua polenza, elc.
5« — Quai sia Vesscnza? 5« — L'essereè quando, etc.
6« — Ciascun suo muovimenlo? 6* — Moue, cangiando, *iic.
7* — El piacimento? 7^ — Piacere cerlo.
8' — S'uomo per veder lo puô 8® — Non si puô conosrer perlo mostrare? vîso.
542 l'amour et la femme en toscan
Stkophe y. — 7® réponse : di simil tragge coinf
elle fa parère lo placer ce plaisir tire sa nat de deux regards seni paraître certain le p
8® réponse : non si puà conoscer per on ne peut le connaî
Outre les questions qu'il se pose lui-même, Caval sa chanson celles que lui avait faites Guido Orlanc Onde si move.
Onde si move e donde.nasce Amore P Quai è l suo proprio loco or è dimoraP E sustanzia, accidente, o memoraP E cagion d'occhi o è isoler di cuore ? Da che procède suo statu o furoreP Corne foco si sente che dii>oraP Di che si notrica domand'io ancora P Corne e quando e di cui si fa signore P Che cosa è, dico, Amor P aè figura P A per se forma o pur somiglia altrui P Ei^ita questo Amore o\^ero è morte P Chi l serine dee sa^er di sua natura ; lo ne domando i^oi, Guido, di lui, Odo che m,olto usate in sua corte.
M D'où provient et d'où naît Amour? quel est où il demeure? ect-il substance, accident ou mén par les yeux, est-il un désir du cœur? D'où procèc fureur? Comment se fait-il qu'il soit comme un Je demande encore de quoi il se nourrit? Quand, c se rend-il maître? Qu'est-ce qu'Amour? dis-je ; a-t-il une forme propre ou ressemble- t-il à d'autres la vie ou la mort?
'( Sps sprviteiirs doivent connaître sa nature
Orlandi vers 1. — D'où provient cl d'où naît Amour
Réponse, strophe II : Amour pi de l'influence de iMars, il naît de d'une femme, ^>eduta forma.
Id. vers 2. — Quel est le lieu particulier où il dei
Réponse, strophe II : dans cette où réside la mémoire.
Id. vers 3. — Est-il substance, accident ou mé
Réponse, strophe I : il est un ac qui souvent est terrible; strophe II :
pas la mémoire, il réside dans le mêi que la mémoire.
Id. vers 4. — Est-il causé par les yeux, est- il u]
du cœur?
Réponse, strophe II : il provieni
vue d'une forme, il est un désir du
Id. vers 5 et 6. — D'où procède son repos ou sa i
Comment se fsit-il qu'il soit com feu qui dévore?
Réponse, toute la strophe IV : 1 est à l'état de repos (stato) avant désir soit démesuré ; tant que le d( pas atteint ce paroxysme, l'amour i qu'en puissance. — Puis, il n'a plus de repos. C'est alors que s'év fureur, par suite de l'obsession de de la dame ; la contemplation de 1 in un fermato loco éveille une doule qui lance des flammes.
Id. vers 7. — Je demande de quoi il se nourrit?
Réponse, strophe II : il se nou lui-même, il réfléchit perpétuellem( efïet sur lui-même, non par le plais cause, mais par la contemplation.
Orlandi, vers D et 10. — Qu'est-ce qu'Amour, a-t-il une figure,
a-t-il une forme propre on ressemble-t-il à d'autres?
Réponse, strophe V, deuxième partie :
on ne peut le voir, car il n'est même pas une jorniCj il provient d'une forme.
Ressemble-t-il à d'autres? Cavalcanti ne répond pas directement à cette question oiseuse ; il se borne à dire, strophe II : que la contemplation causée par l'amour ne ressemble à aucune autre.
Id. vers 11. — Cet amour est-il la vie ou la mort?
Réponse, strophe III : sa puissance amène souvent la mort.
Cet examen \ malgré sa longueur, ne jette qu'une assez faible clarté sur les énigmes de notre chanson, mais il n'est pas superflu, car il sert à établir le sens de deux vers difficiles, rlsplende in se perpetuale efjetto et di simil tragge complessione sgiiardo. Sans la comparaison des réponses de Calvalcanti aux questions qu'il se pose lui-même, nous ne pourrions deviner que le sujet du verbe tragge, strophe V, se trouve à la strophe I et est el piacimento. Et si Orlandi n'avait pas demandé de quoi se nourrit Amour, nous ne saurions pas trop pourquoi Cavalcanti déclare que l'amour réfléchit perpétuellement son effet sur lui-même.
Passons au commentaire de la chanson, strophe par strophe.
Strophe I
Donna me prega, perch'eo voglio dire D'un accidente che sovente è fero Ed è sî altère ch'è chiamato amore. Si chi lo nega possa 1 ver sentire, Ed a présente conoscente chero Perch'io no spero ch'om di basso core A tal ragione porti conoscenza ; Che senza natural dimostramento
1. André le Chapelain, dont le traité fut familier à G. Cavalcanti, examine les points suivants, dont quelques-uns sont étudiés dan? la chanson Donna mi prega : Qu'est Amour, pourquoi Tappelle-t-on Amour, quels sont ses effets, entre qui peut-il exister, comment naît-il, se conserve-t-il, s'augmente-t-il, diminue-t-il, flnil-il : de l'amour mutuel ; que doit faire l'un des amants quand l'autre lui manque de fidélité ?
Peire Vidal {lai on cobra] a aussi examiné diverses questions d'amour.
Non ô talento di voler provare
Là dove posa e chi lo fa creare
E quai sia sua vertute e sua potenza,
L'essenza, poi ciascun suo moviinento
E 1 piacimento che 1 fa dire ainare
E s'omo per veder lo po' mostrare.
« Une dame me prie de vouloir bien parler en vers d'un accident qui souvent est terrible ; et il est si grand qu'on l'a appelé Amour. Que celui qui le nierait puisse l'éprouver véritablement î — Pour ce que je vais dire, je réclame des connaisseurs, parce que je n'espère point que de petits esprits puissent comprendre un tel sujet ; car je n'ai pas l'intention de prouver, à moins d'une démonstration scientifique, où s'établit Amour et ce qui le crée, quels sont sa force et son pouvoir, son essence, et puis chacun de ses mouvements, et le plaisir qui le fait appeler amour, et si on peut le montrer par la vue. »
Une DAME ME PRIE. — Cette dame, c'est Guido Orlandi (sonn. Onde si muove).
Parler en vers (italien : dire). — Le verbe italien dire offre souvent le sens de : faire des vers ; de même les mots detti, parole, chez Dante, signifient souvent vers.
Un accident. — L'amour est-il une substance, existe-t-il en soi, ou n'est-il qu'un accident i, c'est-à-dire une qualité de la substance, qui peut être ou ne pas être? « L'amour est un accident dans la substance » [V. N., § 25). — « Moi je dis qu'Amour n'a pas de substance » (sonn. anonyme Molti çolendo dir).
De petits enfants [uom di basso core). — Il ne faudrait pas traduire : des hommes de cœur bas. Cavalcanti ne réclame point pour auditeurs des cori gentili^ des nobles cœurs, des Fidèles ; il lui faut des hommes capables de comprendre un raisonnement scientifique, ce qui est tout autre chose. Ici core est synonyme d'ingegno. En revanche, nous trouverons, à la strophe V, spirito employé pour core (spirito cKè punto).
Démonstration scientifique [natural dimostramento) . — Littéralement, un raisonnement physiologique. Naturale est la traduction de physicus. Il est pourtant plus exact de rendre natural dimostramento par : démonstration de philosophie naturelle -, démonstration scientifique.
1. L'accident, dit Rosmini, est une entité qui ne peut se concevoir que dans une autre entité par laquelle il existe et à laquelle il appartient.
2. Laphilosophie, dit saint Bonaventure {De reducHone artium ad theologiam), esfc rationnelle, naturelle et morale... NalareUe, elle embrasse la physique, où on traite
Le plaisir qui le fait appeler amour. — Le mot amour étant délectable à ouïr, rainour doit être en soi une chose délectable, en vertu de l'axiome scolastique cité {V. iV., § 13) : nomina siint consequentia rerum. a Le nom d'Amour est si doux à entendre, dit Dante (>5 13), qu'il me paraît impossible que dans la plupart des cas son opération ne soit pas douce. » Cavalcanti vient de dire que l'amour est souvent terrible ; mais il peut quelquefois être une source de plaisir, lorsqu'il est partagé, et cela sera examiné dans la strophe V.
Et si on peut le montrer par la vue. — Cette puérile question fut souvent agitée. Voir au commentaire de la strophe V.
Strophe II
In quella parte dove sta niemora Prende siio stato si formate, corne Diafan da lonie, d'una scuritate La quai da Marte vene e fa demora.
Elli è creato ed à sensato nome D'alina costume e de cor volontate.
Yen da veduta forma che s'intende Che prende ne! possibile intellecto, Come in subiecto, loco e dimoranza.
In quella parle mai non ha possanza.
Perche da qualitate non descende ; Resplende in se perpétuai effecto :
Non à dilecto, ma consideranza, Si che non po' là gire simiglianza.
« En cette partie où réside la mémoire, l'amour s'établit et demeure, informé (comme la diaphanéité par la lumière) par une influence funeste qui vient de Mars. Il est créé et il appartient à la faculté sensitive. Il est une disposition de l'âme (de l'âme sensitive) et un désir du cœur. Il provient de la vue d'une forme qui, soumise à l'opération de la connaissance, prend place, comme en son sujet, dans Vintellect possible et y demeure. En cette partie, il n'exerce point sa puissance. Comme il ne provient pas de la qualité, il réfléchit perpétuellement sur lui-même son propre effet. Il n'est point un agrément, mais une méditation ; et cela, au delà de toute comparaison. »
de la génération et de la corruption des choses ; les mathématiques, où on considère les formes abstraites et les lois générales ; la métaphysique, où on les ramène à leur cause, à leur type, à leur fin. La philosophie rationnelle comprend la grammaire, la logique, la rhétorique. La philosophie morale comprend la monasti que, V économie, la politique.
Paraphrasant celte strophe, on obtient les idées suivantes :
La présente chanson ne s'occupe pas de l'amour divin, de l'amour créateur, mais seulement de l'amour des sens, amour créé.
L'amour appartient à Vâme sensitive dont il est une disposition innée due à la funeste influence de Mars.
Cette influence s'exerce sur la partie postérieure de notre cerveau, où réside aussi la mémoire. Il est naturel que l'amour et la mémoire possèdent le même siège, car la méditation faite par l'amant sur le souvenir de l'objet aimé est constante.
L'amour est aussi un désir du cœur, c'est-à-dire qu'à cette disposition innée et permanente, due à l'influence de Mars, s'ajoute un désir particulier lorsque le cœur rencontre un objet qui lui plaît. Car le fait qui donne à cette disposition innée l'occasion de s'exercer, c'est la vue d'une femme capable par sa grâce et sa beauté de retenir l'attention.
De cette femme, l'amant extrait un type idéal, conforme à ses propres aspirations [corne in subiecto). Ce type, cette forme s'installe à demeure en lui, séjournant dans Vititellect possible, lieu des formes.
Ce lieu, à l'abri des contingences, ne connaissant que l'immuable et l'universel, est soustrait aux vicissitudes de l'amour, qui ne s'exercent que sur Vâme sensitipe.
Le sentiment d'amour, considéré en soi, ne dépend point des circonstances ; car ce n'est point d'elles qu'il provient, il ne dérive point des qualités et n'est point soumis à elles, puisque son origine est la forme, le type universel. C'est, par conséquent, en lui-même qu'il est réduit à puiser sa propre force.
Son principal caractère n'est pas le plaisir qu'il procure à l'âme, mais la desséchante méditation dans laquelle il la confine et dont il n'y a point d'autre exemple.
Dans cette partie ou réside la mémoire {in quella parte dove sta memora). — La mémoire réside dans la partie postérieure de la tête ; dans la partie antérieure est placée l'imagination ; la faculté cogitative se trouve dans la partie médiane (Albert le Grand, De homine, tr. I, qu. 29, art. 3; id.. De anima, lib. II, tr. 4, cap. 2; saint Thomas, De potentiis animœ, cap. 4 ; id., S. th., I, qu. lxxviii, art. 4 ; Barthélémy l'Anglais, De proprietatibus rerum, lib. III, cap. 14, etc.
Informé (formato). — Le verbe formare présente ici le sens scolastique, l'action exercée par la forme, le fait de donner l'existence.
DiAPHANÉiTÉ (diafan). — Diaphanéité est pris ici dans un sens fort différent de celui que nous donnons aujourd'hui à ce mot. La diaphanéité scolastique est une qualité spéciale des corps, qui les
rend plus ou moins aptes à réfléchir et à multiplier la lumière. Conv.^ m, 7 : « La lumière du soleil, qui est une, venue d'une source unique, est diversement reçue par les corps. Ainsi que le dit Albert le Grand dans le livre qu'il a fait sur l'intellect {De intellectu et inteUigihdi, lib. I, tr. 3, cap. 2), certains corps, parce qu'ils possèdent en eux une gi^ande puissance dediaphanéité (molta chiarità di (//a/a/io), deviennent si lumineux, dès que le soleil les touche, que, la lumière se trouvant multipliée en eux, on peut à peine les discerner, tant ils rendent de puissants reflets [splendore). Ainsi sont l'or et quelques pierres précieuses. Il y en a d'autres qui, étant complètement diaphanes, non seulement reçoivent la lumière, mais ne l'arrêtent pas et, au contraire, la transmettent aux autres objets en la revêtant de la couleur (jui leur est propre. (Ainsi fait le verre coloré, dit Albert le Grand dans le passage cité.) Certains jouissent d'une si triomphante pureté de diapiianéité qu'ils deviennent rayonnants, au point de fatiguer les yeux et de ne pas se laisser regarder, tels sont les miroirs. D'autres, comme la terre, sont tellement dépourvus de diaphanéité qu'ils ne reçoivent presque point la lumière. »
De même que la diaphanéité n'existe en un corps que s'il est touché par la lumière, de même l'amour n'existe dans une âme que lorsqu'elle reçoit l'influence de Mars.
Si l'on serre de près cette comparaison, elle manque d'exactitude; elle embrouille la pensée au lieu de l'éclairer. Dans sa chanson Al cor gentil, G. Guinicelli était tombé dans la même faute-; comparer, lorsqu'on analyse, est toujours imprudent. La diaphanéité, en effet, n'est informée que par un seul agent extérieur, la lumière. L'amour requiert, outre l'influence de Mars, installée à demeure dans la mémoire, l'intervention de la forme, installée à demeure, elle aussi, dans V intellect possible, intervention qui ne se produira qu'après la vue d'une femme [veduta forma) selon laquelle l'esprit construira le type idéal qui convient à sa nature propre. Donc, ce qui est informé par l'influence de Mars, ce n'est pas l'amour proprement dit, mais seulement l'amour en puissance, la complexion amoureuse, le tempérament spécial du Fidèle, la disposition de l'âme {d\dma costumé).
D'une influence funeste qui vient de Mabs [dhina scuritate laquai da Marte i>ene). — Pour égarer le lecteur, Cavalcanti a opposé scuritate à lome, obscurité à lumière. Mais il n'est pas douteux qu'ici, comme en beaucoup d'autres passages ^, scuritate ne signifie malheur.
1. Cino, ch. Quando polrô io dir : Signor vernce, or m'hai tu îratto d'ogni scuritafe. Gino. Giuslo dolore : Poiche. iit oscuro, dislato gioioso, si mutaro. Cino, sonn. Amico ^e egaalniente : La oscura, che pur piange.
Tout, ici-bas, est réglé par la position des astres et la révolution des cieux. Les choses de l'amour dépendaient, aux temps antiques, de la déesse Vénus et, au moyen âge, de la planète Vénus {Par.. VI H, 1 et suiv. ; Conw.. II, 6 ; Purg.. I, 19 ; XVIII, 4:;-70 ; XXV, 132 ; XXVII, 95 ; XXVIII, 65. Cecco d'Ascoli, Acerba, III, 1). Comment Cavalcanti a-t-il eu l'idée de faire dériver l'amour de Mars, au lieu de l'attribuer, comme tous ses contemporains, à Vénus? Concevant l'amour comme une passion essentiellement funeste, il devait en chercher la source dans une planète funeste ; imacrinant l'amour comme une guerre, il lui fallait en faire le fils du dieu des armées. Batalha d'amor^ estur d'amor, battciglia d'amore : troubadours, trouvères, stilnuovistes sont d'accord sur ce point : Amour est une divinité guerrière.
Comme planète. Mars n'était pas moins redoutable que comme dieu. Con^., II, 14 : « Mars dessèche et briile... L'embrasement de ces vapeurs (celles qui accompagnent Mars) signifie la mort des rois et la destruction des empires... Au commencement des désastres qui frappèrent Florence, on aperçut dans les airs, en figure de croix, une grande quantité de ces vapeurs qui suivent la planète Mars ^ ))
Pourtant, le seul poète qui ait suivi Cavalcanti dans cette voie, c'est Cino qui, dans sa ballade lo guardo per i prati, attribue la naissance de l'amour à Vopposition de Vénus et de Mars (guardando Venere Marte) ^.
Mais l'astrologue Cecco d'Ascoli, tenant à rétablir la vérité scientifique, écrivit gravement : « C'est du troisième ciel (le ciel de Vénus) que descend l'influence qui fait de deux corps un seul être... c'est de la conformité des étoiles que naît la passion ; et je dis, le compas à la main, que c'est du troisième ciel que vient l'amour, lorsque la lune cliange avec le soleil (c'est-à-dire le matin) et aussi lorsque le même changement se produit à l'orient (le soir), (^'est lui (le troisième ciel) qui a pour nature d'éveiller les amours, c'est lui qui réunit plus ou moins les âmes suivant leur complexion. L'amour n'a jamais dépendu de notre volonté... l'amour est une passion des nobles cœurs ; elle
Cino, Poi m'hai degnato : Mi fa scurare la forza che mi vien di lai raggio.
Dante, sonn. Spesse fiale: ioscure qualilà.
Dante, sonn. Videm gli occhi : la qualilà délia mia vila o.scura.
1. Ce signe apparut en 130J, le 4 novembre, en forme de croix rouge, au-dessus du palais de la Seigneurie. Le fait est mentionné par la Chronique de Dino Compagni.
2. D'après Léon Hébreu {Dial. d'amnr, II, cité par Pasqualigo, la Canzone di G. Ctinakanli. 25). Vénus, femme de Vulcain, représente l'amour tranquille : Vénus intldèle à Vulcain et unie à Mars, c'est la passion dévorante, l'amour funeste.
550 l'amour et la femme en toscane
provient de riiifliienec du troisième ciol qui, en le créant, y met son reflet. Guide Cavalcanti a erré lorsqu'il écrivit sur ce point ; je ne sais ce qui l'y a poussé et je suis bien fâché que Dante ait gardé le silence, La chanson Donna mi prego soutient que l'amour vient de Mars ; mais c'est de Mars que viennent la fureur et la colère, il détruit Pitié et Merci, il sépare avec haine ceux qui sont unis, il corrompt l'amour et la douce fidélité. L'agent qui détruit ne peut créer. La lumière de Mars ne peut donc susciter l'amour en aucun être ; les hautes et antiques traditions refusent ce pouvoir à Mars qui n'est bon qu'à la guerre. Je dis qu'il est naturel à tout homme que. lorsqu'une disposition naturelle {passione) est établie [lerminuta) en lui, il ne peut jamais s'en départir ; si un homme, à sa naissance, a été marqué par Mars, qui dispose aux fureurs des plus tristes colères, cet homme ne sera jamais amoureux... »
Évidemment, Cecco d'Ascoli avait de l'amour une tout autre conception que Guido Cavalcanti. C'est précisément parce que Mars prédispose à la fureur, à la colère, aux désastres, que le Florentin avait vu en lui l'origine de l'amour, sentiment terrible et destructeur.
Et y demeure [e fo demora). — Ceci est fort important. L'influence de Mars n'est pas passagère, elle ne quittera plus le sujet qui l'a éprouvée ; de même la forme, le type idéal parvenu dans V intellect possible ne le quittera pas davantage ; elle y demeure, fa dimoranza. C'est à dessein, pour souligner sa pensée, que G. Cavalcanti a employé les mêmes mots. Le Fidèle d'Amour est toute sa vie soumis à l'amour. Mais l'objet de cet amour peut changer, car la source de l'amour ce n'est pas telle ou telle femme, c'est la forme, le type idéal que le Fidèle possède en son âme.
Il est créé. — Amour est un des noms de Dieu (cf. II, ch. vi, § 1). Les troubadours le savaient déjà : Matfre Ermengau, Brev. d^Am., 260 et suiv. : « Que les fidèles amants sachent qu'il y a deux sortes d'amour. L'un n'eut pas de commencement et n'aura jamais de fin... Vamour n^est donc pas créé. Puis vient Vamour créé, etc. ^.
En disant que l'amour est créé, Cavalcanti restreint considérablement le champ d'études de sa chanson ; il laisse de côté la charité divine.
Il appartient a la faculté sensitive {ed à sensato nome)^,
1. Pierre Lombard [Senlenl., lib. f, dist. 17) avait prétendu que l'amour, la charité, n'est pas une chose créée dans l'âme, mais qu'elle est l'Esprit-Saint luimême habitant nos cœurs. Saint Thomas décide le contraire et allègue que Pierre Lombard a simplement voulu dire que dans notre âme la charité vient directement et sans intermédiaire (S. ih., 11*11 '', qu. xxiii, art. 2).
2. Quelques manuscrits lisent : ed in sensalo nome ; le sens reste à peu près le
littéralement : il a le nom de chose sensible, il est chose sensible.
C'est ce que dira plus tard Dante dans son épître exulanti Pistoriensij commentant le sonnet lo sono stato, qui a trait à un amour léger, sensuel, contraire à la raison. « La puissance concupiscihle^ qui est le siège de l'amour, est une puissance sensitive. »
La distinction entre les deux amours, spirituel et charnel, et entre leurs sièges respectifs avait été faite de la façon la plus nette par saint Thomas ^ et, en déclarant que l'amour est une chose sensible, sensato^ Cavalcanti excluait de la chanson Donna mi prega^ très clairement, toute allusion à l'amour spirituel ; ceci est confirmé par la strophe III :
Non è verlute, ma da quella vene Ch'è perfezione, che si pone taie, Non razionale, mâche sente, dico.
« L'amour n'est pas une vertu ^ ; il provient de ce qui est la per-
même : l'amour est créé et il existe dans la faculté sensitive. Nome, en ce cas, signifierait chose, sens qu'il offre fréquemment. Dans la Bible, « le nom de Dieu » signifie Dieu. Tibulle, lib. III, eleg. 4, dist. 31 : nec fidum fœmina nomen, la femme n'est pas chose sûre. On écrit couramment «le nom français » pour : la France. Dans cette \eQon, sensato est adjectif; dans celle que nous avons adoptée, il est substantif. En ce cas, il signifie les sens par opposition à l'intellect. Par., IV, 40 : Vostro ingegno solo da sensato apprende Ciô che fa poscia d'intelletto degno. Conv., III, 9 : Questa opinione è riprovala per falsa dal Filosofo in quello (îratlato) di senso e sensalu.
1. S. Ih., 1*^11®, qu. XXVI, l : « Il y a \m appétit qui suit la perception du sujet qui appète, mais nécessairement et non librement, c'est l'appétit sensitif qui se trouve chez les animaux. Il existe aussi chez l'homme et il participe à la liberté selon qu'il obéit à la raison. — II y a aussi l'appétit qui suit librement la perception du sujet qui appète, c'est l'appétit raisonnable ou intelligentiel qu'on appelle volonté. Or, dans chacun de ces appétits, on donne le nom d'amour au principe du mouvement qui tend vers la fin qu'on aime... L'union de l'appétit sensitif ou de la volonté avec un bien quelconque, c'est-à-dire l'acte par lequel on se complaît dans ce bien, reçoit le nom d'amour sensitif ou d'amour intelligentiel, raisonnable. Par conséquent, Vamour sensitif est dans Vappélil sensitif {comme Vamour intelligentiel est dans Vappélit inlelUqenliel) et il appartient an cnncupiscible fie concupiscible est une des deux divisions de l'appétit sensitif, irascible et Ci^ncupiscible).
S. th., Ilall», qu. xxiv, 1: «Puisque l'objet delà charité n'est pas le bien sensible, mais le bien divin, son sujet n'est pas l'appétit sensitif, mais l'appétit intelligentiel qu'on nomme volonté... L'objet de l'appétit sensitif est le bien perçu par les sens; l'objet de l'appétit intelligentiel ou volonté est lebien considéré en général, tel que l'intellect le perçoit. » L'amour intelligentiel ou charitéest cet instinct qui nous mène directement à Dieu, si rien ne vient nous en détourner {Par., I, 110-141). L'amour sensisitif est cet amour qui nous est commun avec les animaux, la gourmandise, la luxure, et qui obéit parfois en une certaine mesure è la raison, mais, en général, est son contraire : for di sainte gindicar manlene (strophe III).
2. On pourrait traduire verlute par faculté : ■< l'amour n'est pas une faculté » ; nou«» préférons le sens « vertu »; S. th., L'IL», qu. xxvi, art. 2:t II semble que l'amour ne soit pas une passion. Car aucune vertu n'est une passion et ranime l'amour est une
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fection sensitive, de ce qu'on tient pour telle ^, et non de ce qui est la perfection intellective ; je l'affirme. »
En disant que Taniour n'est pas une vertu, Cavalcanti continue à affirmer qu'il ne traite que de l'amour des sens. Car saint Thomas examine {S. th.. II* II*, qu. xxiii, art. 3) si la charité est une vertu et répond affirmativement.
La perfection sensitii'e, c'est l'âme sensitive. L'âme, appelée enté- /fc/nVparles Grecs, c'est-à-dire perfection, est en effet la perfection, l'accomplissement du corps, puisque c'est elle qui le fait passer de la puiasaîice à Vacte - et « nulle chose n'est parfaite que si elle est passée à Vacte ; car la puissance sans Vacte est imparfaite » {S. th., I* IT", qu. m, 2). « L'âme, dit saint Bonaventure, cité par Pasqualigo (la Canzone di G. Cavalcandi., p. 51), vient perfectionner la chair ^ »
Il est une disposition de l'ame et un désir du cœur [D^alma costome * e de cor ^'olontate). — Cette disposition de l'âme (de l'âme sensitive, bien entendu) est le résultat de l'influence de Mars, qui réside au même endroit que la mémoire et de là s'étend à tout le reste de l'âme sensitive (estimative et imagination).
Volontate signifie ici désir, comme en maints autres endroits ^ Tel était le sens du mot volontatz chez les troubadours.
Ici apparaît fugitivement la trinité cor, anima, mente. L'influence de Mars occupe la mémoire [memora, mente), éveillant dans l'âme [aima, anima) la disposition à aimer, c'est-à-dire l'amour en puissance. Le désir du cœur {de cor i'olontate) c'est l'amour passant à Vacte (Vessere è quando il voler è tanto, etc.,str. IV), lorsque apparaît la dame {V. N.. sonn. Amor e cor gentil) :« Ensuite apparaît, dans une
vertu, d'après saint Denis, il scnsuil quil n'c>l pas une passion... mais c'est le contraire... le mot de vertu exprime le principe du mouvement ou de l'action et c'est pour cette raison que saint Denis le donne à l'amour considéré comme principe du mouvement appétitif. »
1. Che si pone laie: pone, mot technique ; sicc/me il Saggio in suo dellato porte (Dante, sonn. Amor e cor gentil).
2. Aristote,De anima,A et 5: » L'âme est Vacte du corps, qui a la vie en puissance. » Conu., III, 6 « L'âme est l'acte du corps. '
3. On pourrait aussi interpréter : l'àme humaine, en tant que rationnelle, est loin d'être parfaite, car les esprits angéliques lui sont supérieurs ; au contraire, en tant que sensitive, elle est parfaite, les anges n'en ayant point ; elle est supérieure à celle de toutes les créatures ; en son genre, elle est la perfection et, des deux parties de l'âme humaine, elle est seule à être la perfection.
4. Coslome signifie caractère, disposition, aptitude, propriété, nature. Par., XXXII 1, 85 : Vidi sustanzia ed accidente c lor costume.
5. Strophe IV : Vessere è quando il v<>ler è lanto. Cavalcanti, ch. lo non pensava: davanli al qrnn voler. Anonyme, sonn. Molli volendo dir : desidero di voler.
sage dame, la beauté qui plaît aux yeux de manière à faire naître dans le cœur un désir de la chose qui plaît. »
Il provient de la vue d'une forme qui, soumise a l'opération
DE LA connaissance, PREND PLACE COMME EN SON SUJET, DANS
l'intellect possible et y DEMEURE {Ven da veduta forma che s^ intende che prend e nel possihile intellecto, corne in subiecto^ loco e dimoranza). — Le mot forme présente ici un double sens qui rend la phrase à peu près inintelligible. Il signifie d'abord apparence extérieure, aspect d'une personne, et c'est seulement à ce titre qu'une forme peut être vue ; car, dans le second sens, une forme est essentiellement invisible, puisqu'elle est le type universel idéal, l'essence de la chose ; « la forme ne se voit point, forma non si vede, dit la strophe V, contredisant à dessein le ^eduta forma^ la forme vue, de la strophe II. Or, c'est dans le second sens que la forme prend place dans Vintellect possible, lieu des formes, des types.
Che s'intende signifie : qui est actuellement comprise, qui est connue en acte ; chose sur laquelle s'exerce actuellement le pouvoir de connaissance de l'esprit. Le travail effectué par l'esprit sur la chose pour la connaître consiste, comme nous l'avons expliqué (§ 3), à en dégager la forme et à la faire passer dans l'intellect possible où elle séjournera désormais, l'intellect possible étant la mémoire des idées 1.
Comme en son sujet [come in subiecto). — C'est l'expression courante des scolastiques, ut in subjecto^. Albert le Grand, De homine^ tr. I, qu. 54, art. 1 : « Grâce à Vintellect possible, l'âme intellective devient le sujet des espèces intelligibles (c'est-à-dire des formes).
La forme s'établit dans Vintellect possible comme en un sujets c'est-à-dire à la manière dont le sujet qui la reçoit peut la concevoir. « Il est évident que tout ce qui est reçu dans un être y est reçu selon la manière d'être du sujet qui le reçoit. Toute chose est connue
1. On Irachiit en i:énéral che s'inten-Ie par : qui devient une intcniio. C'est compliquer inutilement la pensée de G. Cavalcanti. Il faudrait d'ailleurs ajouter au texte un el qui y fait défaut : « qui devient une intentio el (en tant que forme, non en tant qu 'intentio) prend place dans Vintellect possible » ; les intentiones séjournent dans la métnoLre et non dans rintellect. Cependant le mot inlcntio, notion, connaissance, étant très élastique, a été parfois employé comme synonyme de forma. Albert le Grand, De homine, tr. I. qu. 54 : < F»rmae quœ sunl in intelleclii intentiones l'iTum siint. » — Cotiv.. III, 9 : « Le cusc visibili ven gonu denlro aU'occhin. non dico le cose, ma l<i jorma lov -, per lo mezzo diafano, non realmente, ma inlen:i<malmenle. '>
2. Albert le Grand, De homine, \.r. I, qu. 54, art. 1 : Dicil Arisloteles, in tertio de anima, quod iniellectus possibilis est quo est omnia fleri. Et intelligitur sic, in qiio, ut in subjeclo, esl fîeri omnia intelligibilia. Dicil Averrhoes : non est in inlellectii possibili fleri omnia ut in subjeclo.
554 l'amour et la femme en toscane
d'après la manière dont la forme de cette chose existe dans la personne qui connaît» {S. th.. I, qu. lxxxv, art. 5). «Les formes sont soumises au chanpjement, dans le sens que le sujet dans lequel elles se trouvent est variable » {S. th., I, qu. ix, art. 2, ad 3).
Nous avons sio:nalé (§ 4) l'importance capitale de cette différence de conception des formes chez les divers sujets.
En cette partie, il n'exerce point sa puissance [in quella parte non ha mai possanza). — Pour la seconde fois, dans la même strophe, nous trouvons, au début d'un vers, les mots in quella parte. Ces deux « parties » sont absolument différentes ; la première est la partie postérieure de la tête, où est localisée la mémoire, qui appartient à l'âme sensitive ; la seconde est l'âme intellective. Dans la première est le siège de l'amour ; dans la seconde, le siège de la forme, qui n'est que la cause de l'amour. Ce n'est pas dans cette seconde partie que s'exerce le pouvoir de l'amour ; les sentiments sont étrangers à l'intellect, au second quella parte ; ils naissent et vivent dans l'âme sensitive, dans le premier quella parte.
Sa puissance (possanza). — Les manuscrits lisent aussi pesanza, douleur. Le sens, dans les deux cas, ne diffère guère. Dire que l'amour, sentiment essentiellement funeste, n'exerce point son pouvoir en tel endroit ou dire qu'en cet endroit il ne fait point éprouver de douleur, c'est à peu près la même chose, puisque le pouvoir de l'amour est précisément de faire souffrir. Je préfère la leçon possanza parce qu'elle donne un sens plus large. Mais, avec pesanza, on obtiendrait une opposition à scuritate, procédé habituellement employé par Cavalcanti dans cette chanson. Dans le premier quella parte règne le malheur, scuritate ; dans le second, il n'y a jamais de douleur, pesanza.
Comme il ne provient pas de la qualité [Perche da qualitate non descende). — Cavalcanti a réussi à construire ce vers de façon qu'on puisse le rattacher à celui qui le précède ou à celui qui le suit ; en outre, il a employé le mot descende qui jouit de plusieurs sens, le mot qualità, qui en a deux opposés, de sorte que nous nous trouvons en face d'un imbroglio.
Le sens le plus probable de non discende est : ne provient pas ^. Le sens le plus ordinaire de qualità est modalité ^, manière d'être,
1. Arrigo Testa, ch. Vostr'orgogliosa cera. Mon. Créai., I, 63 : « Le vrai plaisir, d'où provient l'amour, da cui amor discende. »
Ser Pace, sonn. Amor discende (Nann. I) ; « l'amour naît et provient du plaisir»; amor discende e nasce da piacere.
2. Il y a en scolastique quatre espèces de qualité : 1° l'habitude et la disposition ;
qui, ici, serait synonyme de relatif, passager, transitoire, accidentel, par opposition à la forme universelle, et c'est dans ce sens que G. Cavalcanti a employé qualità dans la strophe IV, la nuo^>a qualilà muove sospiri, l'étrange condition provoque des soupirs. Cf. Dante, sonn. Spesse fiate : Voscura qualità cK Amor mi donna.
Première interprétation. — Adoptant les deux sens les plus probables, nous relions le vers perche da qualitate non discende à celui qui le suit, de manière à lui faire exprimer cette idée : Comme l'amour ne provient point de l'accidentel, mais au contraire de la forme, qui est universelle, ce n'est point dans les circonstances variables et éphémères qu'il puise sa force, mais seulement en lui-même. Soustrait, dans son essence intime, à toute contingence, il ne peut que remonter à sa source, la forme qu'a façonnée l'esprit de l'amant, et ceci montre une fois de plus combien il est subjectif.
Deuxième interprétation. — Si l'on prête au mot qualità le sens de qualitas substantialis, exactement contraire à celui que nous lui avons attribué, la qualité devient la nature, l'essence d'une chose. Alors, traduisant non discende par : ne descend pas, ne diminue pas^ on obtient la maxime : l'amour, ne changeant point de nature, puise ses forces en lui-même. L'amour étant une disposition innée, provenant de l'influence de Mars, établie à demeure, pour toujours, dans l'âme ; l'amour, devant aussi sa naissance à la forme immuable, également établie à demeure dans l'âme, il faut bien que ce sentiment soit, en lui-même, d'une nature constante et fixe. Le Fidèle aime toujours du même amour, quelle que soit la femme qui en est l'objet et dont l'individualité n'importe guère. Ce sentiment invariable, restant étranger, pour ainsi dire, à ce qui se passe en dehors du sujet, est réduit à puiser sa force en lui-même.
Cette seconde interprétation se rapproche beaucoup de la première, mais paraît moins bonne.
Troisième interprétation. — Si l'on donne comme sujet au verbe discende les mots quella parte, on a : « L'amour n'exerce point son pouvoir dans Vintellect possible, car cette partie de l'âme n'est soumise à aucune modification, reste immuable. Ce serait faux, car le caractère de Vintellect possible est précisément de « devenir toute chose », intellectus possibilis est quo est omnia fieri, dit Albert le Grand.
Mais, en adoptant, au lieu de da qualitate non discende, la leçon là qualitate non discende, donnée par deux manuscrits, on arrive à
2° la puissance et l'impuissance ; 3» la passion et la passibilitô ; 4» la forme et la figure.
556 l'amour et la femme en toscane
un sens admissible : « l'amour n'exerce point son pouvoir sur l'intellecl possible, paivo que là. dans rinlelleci possible, la qualité, l'accident, ne peut pénétrer » ; et l'amour est un accident, accidente che so^enie è fero. Ceci n'est nullement contradictoire à ce que nous avons dit plus haut de la pérennité de l'amour. L'amour est immuable, dans la doctrine des Fidèles, en tant que puissance ; il est essentiellement variable en tant qu'flcfe, en tant qu'il s'appli(jue à telle ou telle femme déterminée. Il n'est constant que comme disposition générale, complexion.
Il réfléchit ^ perpétuellement sur lui-même son propre EFFET (risplende in se perpetuale cffetto). — C'est la réponse au septième vers du sonnet d'Orlandi : de quoi se nourrit Amour ? De lui-même, répond Cavalcanti ; nous venons d'expliquer pourquoi -.
Cette réflexion de l'amour sur lui-même a été indiquée par saint Thomas [S. th., W U' \ qu. xxv, art. 2) : « Saint Augustin dit : Celui qui aime le prochain doit par conséquent aimer aussi cet amour lui-même... L'amour, en vertu de la nature de la puissance dont il est un acte, a la faculté de pouvoir se réfléchir (reflecti) sur lui-même. C'est ainsi que la volonté peut vouloir ses propres volitions et que l'intellect peut se comprendre lui-même. En vertu de sa nature propre, l'amour peut se réfl'échir en lui-même, car il est un mouvement spontané de l'amant vers l'aimé ; donc, par cela même qu'on aime, on aime à aimer. »
Une méditation [consideranza). — Consideronza signifie opération de l'esprit, contemplation. « D'après le Philosophe, toute opération de l'esprit est appelée consideratio n (S. th., Il*" 11% qu. clxxx, art. 3). Par., X, 131 : « Riccardo, che a considerar fù più che viro, Richard qui, par la contemplation, s'éleva au-dessus de la nature humaine. » Cette méditation c'est la contemplation continuelle de l'image de la dame, dont il est parlé à la strophe IV : « e vuol ch'om miri in un fermato loco.
1. Risplendere signifie ici réfléchir el non resjjlendir. Conv., III, 14 : « Je dis que r usage des philosophes est d'appeler le ciel lumière (Zume), s'ils le considèrent en son principe originel, et de l'appeler splendure, sils le considèrent comme réfléchi en un autre endroit qu'il éclaire. »
2. Un manuscrit donne, au lieu de risplende, la leçon riprende. On peut alors traduire, en reliant le présent vers à celui qui le suit : l'amour reprend perpétuellement effet en lui-même, non par l'attrait du plaisir, mais par la méditation à laquelle il est condamné, méditation qu'il fait sur le souvenir de la personne aimée. Je crois qu'il faut rejeter cette interprétation, qui ne peut s'apphquer qu'à l'amour en acte. L'amour se trouve fréquemment en puissance, c'est-à-dire dépourvu d'objet suf lequel s'exercer et méditer.
Strophe III
Non è vertute ma da quella vene Ch'è perfectione, che se pone taie Non razionale ma clie sente, dico.
For di salute giudicar mantene Che la 'nfenzione per ragione vale Discerne maie in cui è vizio amico.
Di sua potenza segue spesso morte, Se forte la vertu fosse impedita La quale ai ta la contraria via ; Non perche opposta naturale sia.
-Ma quant o che da huon perfecto tort'è Per sorte non po' dire om ch'aggia vita, Che stabilita non à segnoria A simel po' valer quand' om l'oblia.
« L'amour n'est pas une vertu ; il provient de ce qui est la perfection sensitive, de ce qu'on tient pour telle, et non de ce qui est la perfection intellective ; je l'afïirme ^. Il rend le jugement infirme et prend le désir pour la raison ^ Car l'homme qui est ami du vice ^ discerne mal. La puissance de l'amour amène souvent la mort, lorsqu'elle gêne fortement la faculté qui aide la voie contraire (qui aide la vie) ; non que cette puissance de l'amour soit opposée à la faculté naturelle ; mais nul homme au monde, s'il ne reste pas maître de lui-même, ne peut dire combien le sort le fera dévier du bien. Et, de même, celui qui oublie l'amour peut redevenir un homme de mérite. »
Paraphrase. — L'amour n'est pas une vertu. Il n'appartient pas
1. L'explication de ces trois premiers vers est donnée à la strophe II, glose : il est créé.
2. Lapo Gianni, ch. Amor nova edanlica: « inciiisei, di senno ignudo fai... da te fui diviso di savere e di bene^ »
3. Guiraut de Galanson, A leis cui am {BarîschChresl., 163): « Non sec razo, mas plana volunîal. » — Aimar de Roccaficca, R. V, 3, Si Amors fos : « La raison ne peut rien contre l'amour. » Gui d'Uisel {Hist. Lang., X, 219, biographie de Bertrand de Born) : « Chez les vrais amants, la raison ne peut rien contre le désir. » Arnaut de iMarveil, ibid. : « Je ne pense qu'à la joie, j'oublie que c'est folie, je fuis la raison et suis mon désir. « Dante, sonn. lo sono staio :
Chi ragio ne o virlù contra lui spreme Fa corne quel che'n la tempesla suona.., ... Nel cerchio di sua palesira.
Liber arbUrio ginmmai non fù franco Si che consigllo invan vi si balestra.
4. Lapo Gianni, ch. Amor nova ed aniica : cui corrompt in vizio carnalmente . Guido Orlandi, sonn. Amico io saccio adressé à Cavalcanti : io disusai lo primo amxjr carnale, non fangio nel limo.
à l'âme ralionnelle, mais à l'Ame sensitive. 11 enlève toute liberté au jugement ; l'amoureux, au lieu d'obéir à la raison, suit l'impulsion de ses désirs ; il n'y voit pas clair, ear il est aveuglé par son vice. La force de cette passion est telle qu'elle conduit parfois à la mort cehii qui l'éprouve, car elle arrête les opérations de la i^irtus naturalisa puissance physiologique résidant dans le foie, chargée d'assurer la nutrition et l'assimilation. Ce n'est pas que l'amour soit directement contraire à cette i'irtus naturalis ; mais nul ne peut prévoir les désordres physiques et moraux qui se produiront chez l'homme qui a perdu l'empire de lui-même et s'est abandonné à l'amour. Au contraire, celui qui renonce à l'amour peut redevenir un homme de mérite,
La faculté qui aide la voie contraire [la vertu ^ la quale aita la contraria via). — Prévoyant les malheurs qu'attirera sur Dante son amour pour Béatrice, Vesprit naturel, instrument et véhicule de la vis îiaturalis, virtus naturalis s'écrie : Heu, miser ! quia fréquenter inipeditus ero deinceps! Ah! malheureux, combien je serai désormais gêné ! Cavalcanti emploie ici le même mot que Dante, impedita, et nous retrouvons le terme de naturel dans le vers suivant, non perche opposta naturale sia. D'où je conclus que ce naturale, qu'à la vérité on pourrait interpréter autrement ^, est un adjectif et se rapporte à vertu.,, impedita, il désigne la faculté naturelle, la virtus ou vis naturalis. « L'âme a des facultés {vires) par lesquelles elle est en relation avec le corps ; la première est la faculté naturelle, la seconde la faculté vitale, la troisième la faculté animale... La faculté naturelle agit dans le foie, le sang et les autres humeurs, qu'elle transmet par les veines à tous les membres du corps pour leur nourriture et leur croissance ^... » Ainsi s'exprime le traité De anima attribué à Hugues de Saint-Victor, lib. II, cap. 12.
1. On peut rapprocher de cette vertu « la virtù che la vita disira » (Dino Frescobaldi, sonn. TanVè Vangoscia).
2. On pourrait admettre que « la faculté qui aide la vie, contraria via » est, en termes vagues, l'ensemble des forces physiologiques ; alors naturale serait pris adverbialement et on traduirait : non que la vie {contraria via) soit naturellement, en son principe, opposée à l'amour. En cette seconde interprétation, opposta se rapporterait à contraria via au lieu de se rapporter à vertu. — Le sens général reste le même.
3. Voici la suite de ce passage curieux : « La faculté vitale est dans le cœur ; en aspirant et en expirant l'air, elle tempère la chaleur du cœur et contribue à la santé de tout le corps ; car, par le moyen des veines pulsatiles qu'on appelle artères, elle envoie dans tout le corps le sang purifié par l'air et c'est par le mouvement de ces artères que les médecins connaissent si l'état du cœur est normal ou anormal. La faculté animale est dans le cerveau, elle commande les cinq sens du corps, l'émission de la parole, le mouvement des membres... »
S'il ne heste pas maître de lui-même {che alabilila non à segnoria). — S'il ne reste pas maître de lui-même, c'est-à-dire s il se soumet aux caprices de l'amour. Le mot segnoria présente, comme ici, le sens assez rare de maîtrise de soi-même dans le sonnet de Cavalcanti Voi che per gli occhi ^.
Nul homme au monde, s'il ne reste pas maître de lui-même,
NE peut dire combien LE SORT LE FERA DEVIER DU BIEN (Mu
quanto che da huon perfeclo tortue Per sorte non po' dire om cKaggia ^ita Che stabilita non à segnoria). — Construire : om cKaggia vita^ che stabilita non à segnoria, non po* dire quanto che è torto per sorte da buon perfecto. Ce buon perfecto, c'est-à-dire ben perfettOy est probablement la même chose que la perfezione non razionale ma che sente ; l'homme, par suite de son amour, s'éloigne de la perfection de son âme sensitive, c'est-à-dire que ses facultés sensitives s'altèrent. Mais certainement Cavalcanti a employé l'expression buon perfecto dans une intention amphibologique ; en même temps que perfection de l'âme sensitive, ces mots signifient perfection morale, bien absolu, santé physique et morale.
Peut redevenir un homme de mérite {puô i^aler). — L'homme qui se soustrait à sa funeste passion peut reprendre la voie de la raison et du bien. Mais ç^aler, comme buon perfecto, présente deux sens, valoir moralement, valoir physiquement. Le forçat échappé du bagne d'Amour redevient non seulement un homme de mérite, mais un gaillard bien portant. Toute la strophe III est consacrée aux effets meurtriers de l'amour sur le corps {^ertù naturale) et sur l'âme [fuor di salute giudicar mantiene). Je crois que le subtil Guido a choisi les mots buon perfecto et ^aler parce qu'ils se rapportent à la fois au moral et au physique.
Valer pourrait même offrir le sens spécial qu'il a en littérature courtoise, valoir, posséder les qualités du chevalier. Qu'on ne s'étonne point que l'amour, qui est précisément une de ces qualités, soit parfois considéré comme leur contraire ; car il y a plusieurs amours et la volupté est considérée par certains poètes comme le pire ennemi de l'amour. La Courtoisie dit à Brunetto Latini (Tesoretto, cité par Bartoli, Storia, II, 294) : « Garde- toi qu'Amour, par ses artifices, n'enflamme ton cœur ; tu consumerais tes jours dans de graves
1. Amore... vien lagliando di si gran valure Che deboletti spiriti van via; Riman figura sol en signoria E voce alquanla che parla dolore.
« Amour vient briser tout avec une telle puissance que mes faibles esprits s'en vont ; il ne reste en ma possession {signoria) que mon apparence extérieure et une faible voix qui parle douleur. »
hl
5()0 l'amour et la femme en toscane
douleurs et tu ^éloignerais nécessairement de moi si tu tombais en son pouvoir. » AiTigo Testa, Vostr'orgogliosa cera (Mon. Crest., I, G3) : <i Votre mine orgueilleuse et cruelle m'arrache à mon amour et me plonge dans le chagrin, je prends les allures d'un homme désespéré qui ne se souvient plus d'avoir aucune valeur (^>alore). » Federigo dell'Ambra , Amor comenza {Aann. I): k L'amour fait perdre la valeur, ja ritornar valore in s^ano. )^
Strophe IV
L'essere è quaiido lo voler è tanto
Ch'oltre misura di natura torna.
Poi non s'adorna di riposo mai.
More, cangiando rolor, riso e pianto
E la figura con paura slorna ;
Poi'O soggiorna : ancor di lui vedrai
Clie n gente di valor lo più si trova.
La nova qualité move sospiri
E vol che om miri in un fermato loco
Destandos' ira la quai manda foco
(Imaginar non pôle om che nol prova)
Ne mova già perô ch'a lui si tiri
E non si giri per Irovarvi gioco,
Ne certamente gran saver, ne poco.
u L'amour existe lorsque le désir est si fort qu'il dépasse les limites de la nature ; puis il ne jouit plus jamais du repos ^ Changeant d'aspect, il fait naître le rire ou les pleurs et défigure anxieusement les traits. Il séjourne peu -. Tu verras aussi que la plupart du temps c'est chez les grands qu'on le rencontre. Cette étrange condition (la condition d'amoureux) fait soupirer ; éveillant une douleur ^ qui brûle comme du feu, elle oblige l'homme à contempler en un lieu déterminé (son imagination, où est le portrait de la dame). Celui qui n'a point éprouvé cette souffrance ne peut l'imaginer ^ (et qu'il
1. Cf. Purg., XVIII, 30 : Vanimo preso entra in disire Ch'è moto spiritale e mai non posa Fin che la cosa amala il ja gioire.
2. Lapo Gianni. cli. Amor nova ed anlica: sempre sei trovalo in cammino. — V. N., sonn. Cavalcando Valtr'ieri: in abito leggier di peregrino. L'amour séjourne peu, est inconstant, en tant qu'amour en acte; en tant qu'amour en puissance, il est permanent. ,