LA SCOLASTIQUE DANS LA (( VITA NUOVA
prima verra ; seulement il l'a tu. parce que cela lui paraissait meilleur, tacendomi certe parole le quali pareano da tacere, credendo io che ancora il suo cuore (le cœur de Cavalcanti) mirasse la beltà di questa Primavcra gentile ; il croyait Cavalcanti toujours épris de Prima vera ; c'est à lui qu'est adressé le sonnet / mi senlii si^egUar ; il eût été peu amical de lui envoyer des vers qui eussent assigné à sa dame, vis-à-vis de la dame de son jeune émule, le rôle inférieur de simple précurseur. C'était déjà bien assez que Béatrice fût comparée au dieu Amour en personne et Vanna seulement au printemps. Il était inutile d'aggraver cette différence.
Voilà ce que Dante voudrait nous faire croire. En réalité, s'il n'a point glissé dans son sonnet le calembour prima verra, c'est qu'il ne l'avait pas encore imaginé. Nous ne sommes pas dupes de sa petite supercherie. Elle ressemble trop à celle du § 9 où, en vue d'expliquer pourquoi le sonnet Cavalcando diffère tant des événements à propos desquels il prétend l'avoir composé, Dante se fait ordonner par le dieu Amour d'écrire ce sonnet de façon qu'on ne puisse deviner la vérité ^.
§ 5. La scolastique dans la Vita nuova.
Comme la spéculation sur les noms et sur les nombres, le jargon scolastique dont Dante abusa plus tard, dans la prose de la Vita miova, apparaît à peine dans les vers ^. Aussi l'auteur, pour leur donner une apparence scientifique, a-t-il éprouvé le besoin de les diviser, suivant la méthode de l'école ; et rien n'est plus curieux que de comparer les sonnets, assez simples, à leurs divisions, quelquefois si inutiles^que certains éditeurs les avaient suj^primées. ^*iîJ^^^jijiirJ^
Voici, par exemple, la division du premier sonnet (§ 3) : « Ce sonnet ^^^ ; se divise en deux parties : dans la première partie, je salue et je demande réponse ; dans la seconde, j'explique à quoi il faut répondre ; la seconde partie commence à Già eran. » Ces renseignements aidentils à comprendre le sonnet A ciascun aima? L'auteur ne les fournit que par esprit de système et manie d'argumenter en forme. Il divise en cinq parties les quatorze vers du sonnet Oltre la spera et trouve qu'on eût pu mieux faire : « On pourrait, dit-il, diviser plus subtilement. » Car, auparavant, il avait réussi à diviser en six le sonnet Cio che m^ incontra.
1. Di qiiesle parole cliHo Vho ragionale, se alcune ne dicessi, dille per modo che per loro non si discernesse lo simulalo amore che hai moslralo a quesîa e che li converrà mostrare ad allrui.
2. Je ne crois pas qu'il y en ait de traces ailleurs que dans la chanson Donne ch\wele : meraviglia in alto, quasi informa.
La dii'ision du sonnet Amor e cor gentil est tout à fait caractéristique^ « Dans la première partie, je dis en quel sujet on trouve cette puisaance ; dans la seconde, je dis comment ce sujet et cette puissance sont produits en être et comment F un est à l'égard de l'autre dans les. mémes relations que la forme à l'égard de la matitre. »
Les dis'isions ne sulTisant pas à épancher le trop-plein scolastique de son esprit, Dante s'est risqué à insérer dans la Vita nuos'ci la longue digression du § 25 qui lui permet de faire étalage d'une science toute fraîche et probablement de seconde main. Il cite force auteurs, anciens et raisonne comme un docteur. « Je parle d'amour commes'il était une chose en soi et non pas seulement comme s'il était une^ substance spirituelle, mais comme s'il était une substance coi'porelle;. ce qui, en vérité, est faux. En soi, Amour n'est pas une substance^ mais un accident dans la substance. Je parle de lui comme s'il était un corps et même comme s'il était un homme ; cela se voit à trois choses que je dis de lui. Je dis que je le vis venir ; or venir désigne le mouvement local. D'après le Philosophe (Aristote), le mouvement local n'appartient qu'aux corps ; il semble donc que je décide qu'Amour est un corps, etc. »
Béatrice fut afïligée de la mort de son père. Quoi de plus naturel? Un tel sentiment se passe de commentaire. Tel n'est pas l'avis de Dante ; il en fait une démonstration :
§ 22. <( Étant donné qu'un départ de ce genre est douloureux pour ceux qui restent, s'ils ont été amis de celui qui s'en va ; étant donné qu'il n'existe pas d'amitié plus intime que celle de bon père à bon iils et de bon fils à bon père ; étant donné que cette dame fut douée d'une haute bonté et que son père (ainsi que beaucoup le croient, et c'est vrai) fut lui-même très bon : il est manifeste que cette dame fut remplie de douleur. »
Quelle différence ^ entre ces arguties et les vers qu'elles encadrent I
1. 11 faut aussi remarquer qu'Amour qui, dans la prose, s'exprime volontiers en latin, ne le fait jamais dans les vers. L'astronomie, qui s'étale dans les§ 1 et 29^ ne se montre point dans les vers, sauf au premier vers du sonnet Olire la spera.