Crosnier, Iconographie chrétienne, p. 56, 57 et
§ 4. Lrt cabale des noms.
Aux yeux des théolooriens comme des poètes, les noms, autant que les nombres, se montrent riches de sens cachés. Eve est la mère des vivants, Noé le consolateur, Jacob celui qui supplante, Abraham le père de la multitude. Jean signifie plein de grâce et c'est pour cela que Zacharie (Luc, i, 1) insiste pour donner ce nom à son fils ^. « Dieu lui-même, dit saint Jean Chrysostome {Iloiuil. XVIII m Johann., cap. i), a choisi, au moment de leur naissance, un nom pour certains personnages, Isaac, Samson ; à d'autres, il changea le nom qu'ils avaient reçu de leurs parents : Abraham (il n'avait été d'abord qu'Abram,le père élevé), Sarah, Israël. Le nom, jadis, était cC ordinaire imposé par la chose. C'est l'axiome scolastique que rapporte Dante, Vita nuova, § 13 : Nomina sunt consequentia rerum. Saint Augustin {Sermo II, d^ Stephano) explique ainsi le nom de saint Etienne : « Saint Etienne, lapidé par les Juifs en confessant le nom du Christ, mérita la couronne que lui assignait son nom : Etienne, en grec et en latin, signifie couronne. Par son nom, il portait déjà la couronne; la paîme du martyre lui était dévolue par son nom. )> C'est pourquoi le Christ lui-même, lorsqu'il élut le prince des Apôtres, changea Simon Barjona (l'homme docile, le fils de la colombe) en Céphas, la pierre, la pierre sur laquelle il bâtira son église.
Les troubadours - jouèrent aussi sur les noms et les Italiens suivirent leur exemple. Vous savez bien, écrit Guittone à son confrère Onesto (honnête), que le nom procède du fait. L'bertino écrit à Guittone [Mon. Crest., 192) : a Si le nom provient du fait, tu mènes ta vraie vie, ô frère Guittone ! » [Guittone signifie pauvre). Cino dit de luimême (sonn. Uomo locui nome) : « Homme dont le nom, par son influence, comporte la pauvreté des joies d'amour » [Cino est l'abréviation de Guittoncino, diminutif de Guittone, pauvre). En tirant du nom de Béatrice un sens sxTiibolique, Dante n'a fait que sui^sTC l'exemple <le ses contemporains. Béatrice, fille d'Azzo ^ I d'Esté, chantée en
1. Richard de Saint- Victor, De praeparalione animœ, I ; «Pierre signifie la foi; Jacob, qui lutle, signifie l'espérance ; Jean, en qui est la grâce, signifie la charité. » Cf. Isid- Hisp., Elym.y lib. VII, cap. vi ; Auber, Histoire et théorie du symbolisme chrélien, p. 40.
Lorsque Tobie demande à Tange Raphaël comment il s'appelle,celui-ci,ne voulant pas le lui révéler et ne pouvant cependant mentir, répond : «Je suis Azarias (le secours du Seigneur) fils du grand .\nanias (la présence cachée de Dieu). ^
Michel (sain'. Grégoire, Homil. XXXIV, lib. II) signifie semblable à Dieu, Gabriel -signifie la force de Dieu. Raphaël est le remède de Dieu.
2. Par exemple, Montanhagol a joué sur les noms de Gauserande et d'Esclarmonde.
LA CABALE DES NOMS Gll
langue d'oc par Ramberto Biioalelli de Bolo^me, fut béatifiée après sa mort : re ac nomine Beatrix, dit le moine de Padoue ^. De même <iu* impératrice, actrice ^ tutrice sont les féminins à' empereur, acteur^ tuteur, le mot Béatrice peut être consid^^ré comme le féminin de "^ heateur, beatore, forme qui, à vrai dire, n'existe pas, mais signifierait : celui qui confère la béatitude, ou plutôt, le bonheur ^ ; c'est pourquoi Cino et Pétrarque ont empl'^yé le mot béatrice comme substantif et comme adjectif^; ils y étaient autorisés par la signification que Dante nttache constamment * au nom de Béatrice. Béatrice est sa béatitude, c'est-à-dire son bonheur {V. N., § 5 et 9) ; un des trois esprits l'avait déjà prédit (§ 1). Le vrai sens de son nom, celle qui rend heureux, est donné dans le § 23 : « 0 âme très belle, combien est heureux celui qui te voit, coAM è beato colui che ti i^ede.)) Béatrice est «celle qui fait paraître heureuses les autres dames, quella che fa parer Valtre béate )) (sonn. Voi donne). Elle est « celle qui donne à Dante la puissance de par- <!ourir le ciel » [Par., X, 93) et « celle qui lui donne une âme de paradis » [Par.. XXVIir, 3).
Les personnages historiques, eux aussi, obéissent à la fatalité de leur nom. « Je fus véritablement fils de l'ourse, a^^de de faire profiter mes oursons (orsini) «, avoue le pape Nicolas III Orsini {Inf., XIX, 70). Une inspiration céleste poussa les parents de saint Dominique à l'appeler de ce nom, parce qu'il devait appartenir au seigneur, Dominus {Par., XII, 68) ; ses biographes nous le disent et aussi saint
1. PiU'? tard, Pétrarque dira de sa mère, Eletta: -< Alta Toiianlis rogna tenes, Electa Dei tam nomine quam re » {Pan. in fiinere mairis, Poem. niin.y III, 98).
2. Dans le traité d'André le Chapelain, beari^ bealiiudo, signifient toujours rendre heureux, bunkeiir. De nionarchia, III, 15, la félicité terrestre, comme la félicité céleste, est appelée beatiiiido.
3. Cino, sonn. Novellamenie : « Elle sera béatrice de mon cœur », c'est-à-dire elle rendra mon cœur heureux.
l*étrarque,sonn. Sicconis elerna viia : «Douce haleine, béatrice de ma pensée », qui rend heureuse ma pensée. — Id., sonn. Gentil mia donna :t Belles étincelles angéliques, béatrices de ma vie ».
4. La spéculation sur le nom de Béatrice parait n'avoir été conçue par Dante que lorsqu'il écrivit la prose de la Vila nuoua. Dans les vers, on ne la rencontre qu'au sonnet Voi donne, qui ne figure pas dans la Vila niiova, et peut-être au sonnet Deh pererjrini : clla ha pcrdiila la sua Béatrice, vers que rien n'empêche de traduire : ia ville a perdu celle qui la rendit heureuse. Ce sonnet et tout l'épisode des pèlerins ont peut-être été écrits en dernier lieu, après tout le reste, pour corser le récit de la Vila nuova.
Il en est peut-être de même du sonnet Voi donne, qui raconte les funérailles du père de Béatrice d'autre façon que les sonnets Voi che porlale et Se' lu colui, insérés dans la Vila nuoua. De l'aveu même de Dante, ni ces deux sonnets, ni le sonnet Voi donne ne sont véridiques. 11 se peut que ce dernier ait été écrit après coup, dans l'intention de remplacer les deux autres, puis que Dante aitrenoncé à cette substitution.
Thomas, S. th. y III, qu. xvi, 3. Ses disciples mettent leur orgueil à s'appeler les chiens du Seigneur, Domini canes, Dominicains. Et Dante nous apprend que c'est à juste titre que le père de ce sainL s'appelait Félix {heureux) et sa mcre Jeanne {pleine de grâce).
Du nom de Selvaggia, sauvage, Cino a tiré, avec une insistance fatigante, les plus funestes conséquences ; il en donne la raison dans la chanson Lo gron disio. C'est la dame de Cavalcanti qui a fourni la plus imprévue de ces spéculations par calembours, et nous constatons avec regret, mais sans étonnement, que celte trouvaille appartient au grand Alighieri {Vita nuo^>a, § 24).
La dame de Cavalcanti s'appelait Jeanne (Vanna) et fut surnommée Printemps, Primavera, Un jour, Dante la rencontra et, quelques instants après, aperçut Béatrice. Le dieu Amour lui en explique la raison : « C'est seulement à cause de son apparition d'aujourd'hui, dit-il à son fidèle, que cette première dame a été appelée Primavera, c'est-à-dire elle viendra la première {prima ^errà). Et si tu veux bien considérer son premier nom de Jeanne, il signifie aussi prima verra parce qu'il vient de ce Jean qui précéda la vraie lumière en disant : Ego i'ox damans in deserto, parate inam Domini. » Il ajoute : « Si l'on voulait considérer subtilement cette Béatrice, on l'appellerait Amour, à cause de sa grande ressemblance avec moi. »
Voici la filière de pensées qui a conduit Dante à cette bizarre conception :
Béatrice ressemble tant à Amour que le dieu et elle sont à peu près pareils et qu'on leur donne le même nom. Or, en stil nuoi^o, Amour s'appelle le Seigneur, tout comme le Christ, et on les confond. Béatrice ressemble donc au Christ ; venir avant elle, c'est venir avant le Crvist. Le précurseur du Christ s'appelait Jean ; Jeanne, obéissant à la fatalité de son nom, sera le précurseur de Béatrice, et son surnom. Primai'era {prima verra, elle viendra la première), lui imposait la même loi.
Dante qui, dans les vers de la Viia nuova, n'avait même pas songé à exploiter la signification symbolique si évidente du nom de Béatrice, ne pouvait avoir, quand il écrivit le sonnet I mi sentii svegliar, la moindre idée de jouer sur les noms de Jeanne et de Primavera. Le sonnet ne contient rien qui ressemble, de près ou de loin, à cette spéculation cabalistique : je dirai même que, par sa grâce rieuse et légère, il ne s'accorde pas trop avec le ton de la Vita nuoça. Pour qu'il ne jurât pas avec le roman où il l'insérait, Dante, sans doute, s'est cru tenu de l'assaisonner à la sauce mystique. C'est ce qu'il a fait dans le § 24 ; mais, pour que le lecteur ne s'aperçût pas de cet arrangement postiche, il prétendit avoir déjà imaginé, en écrivant le sonnet, le calembour