PREMIÈRE SECTION : LE PREMIER SONNET DE LA « VITA NUOVA
§ 1. Rôle du dieu Amour dans ce sonnet.
« A toute âme éprise, à tout noble cœur à qui parviendront les présents vers, salut en leur maître, qui est Amour. Je les prie de me répondre leur avis.
«Les heures du temps où brillent les étoiles étaient presque tiercées^y lorsque, tout d'un coup, m'apparut Amour. Le souvenir de ce qu'il est en son essence me fait horreur.
« Amour me semblait joyeux, tenant dans sa main mon cœur, et il avait dans ses bras Madame, enveloppée dans un drap et dormant.
(( Puis il l'éveillait et, doucement, malgré son épouvante, lui faisait manger ce cœur brûlant. Ensuite, je le voyais s'en aller en pleurant. »
Ces mystérieuses visions d'Amour n'étaient pas une nouveauté. On les rencontre chez Ovide {Amores, 3, 5 et Rem. Am., 555-576), les troubadours, les trouvères, Cavalcanti. En Italie, Dante de Majano,
1. G'est-;Vdire que le premier tiers des douze heures de la nuit n'était pas encore tout à fait écoulé, que la quatrième heure de la nuit n'avait pas encore souné, qu'il n'éLait pas encore 10 lieures du soir.
puis, plus tard, Cino et Francesco de Barberino ^ soumirent à leurs émules des énigmes de cette espèce et en obtinrent des réponses plus ou moins sensées.
Le dieu Amour, ici, n'est autre que Cupidon, dans l'exercice de ses fonctions habituelles. Il inspire l'horreur, parce qu'il est un bourreau; il est joyeux, parce qu'il accomplit l'acte principal de son ministère, il essaie d'unir un homme et une femme, ou, au moins, de ranger une nouvelle dame à ses lois. Il s'en va, pour chercher ailleurs d'autres victimes, et c'est pour cela que les poètes lui donnent des ailes (lo innamorato spirito che vola^ dit Cino) ou le représentent « en habit léger de pèlerin » (Dante, sonn. Cavalcando), « toujours en chemin » (Lapo Gianni, ch. Amor no^'a ed antica). Il pleure, parce qu'il a échoué dans sa tâche, ou bien parce qu'il a pitié des souffrances de Dante, car, s'il est un bourreau, il est aussi un consolateur. C'est un dieu enfant, joyeux du mauvais tour qu'il va jouer, s'afïligeant ensuite au spectacle des ruines qu'il a faites. C'est fort simple ^. Mais on a eu la malencontreuse idée d'appliquer à ce sonnet la règle que Dante pose à propos de la personnification de l'amour [V. N., § 25) : "■ Ce serait une grande l.onte, pour celui qui a versifié des choses sous le voile de figures ou de couleurs de rhétorique, s'il ne savait pas, lorsqu'on le lui demande, dépouiller ses vers de ce voile, de façon à leur Tendre leur véritable signification. »
Eh bien, j'en suis fâché, mais je ne vois pas comment le dieu Amour, dans le sonnet A ciascun aima, personnifie le sentiment de l'amour. Amour s'en va, plantant là Béatrice, et aussi Dante qui n'a point cessé d'aimer cette dernière ; d'où il suit nécessairement qu'Amour ne Teprésente ni le sentiment de l'amour, pris en général, ni la complexion spéciale du Fidèle d'Amour, ni l'amour particulier de Dante pour Béatrice.
Serait-il un fugitif mouvement d'amour qui, à son insu, aurait d'abord poussé Béatrice vers Dante et qu'elle aurait réussi à étouffer sitôt qu'elle en aurait pris conscience, sitôt qu'elle se serait « éveillée »?
Disons d'abord que ces nuances sentimentales sont inconnues au stil nuo^o dont la psychologie, malgré la subtilité des divisions de la Vita nuova et la bourdonnante kyrielle des spiriti, se montre assez rudimentaire. Le stil nuovo a parfois assimilé la dame à l'amour qu'elle inspire, jamais à celui qu'elle subit. Mais enfin, par une inspiration \inique, Dante aurait pu imaginer sa vision de cette façon-là.
Je l'admets. Mais alors, si cet amour de Béatrice est inconscient,
1. Cino, sonn. Vinla e lassa; Fr. de Barberino, / son si falto.