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LE CŒUR MANGÉ C

pourquoi est-il joyeux? Précisément parce qu'il ne sait pas : il symbolise l'imprévoyante gaieté de la jeunesse. Soit. Mais pourquoi pleuret-i\, sen gisse piangendo, lorsqu'il réussit à se vaincre lui-même? Parce que Béatrice a soufîert de la victoire qu'elle remporte à ses propres dépens autant qu'à ceux de Dante. Non, ceci n'est point dans son caractère. Quand elle se brouillera avec Dante, loin d'être affligée de la rupture, elle se moquera de son amant et le tournera en dérision avec ses compagnes {V. iV., § 14 ; sonn. ColV altre donne). Ce n'est que beaucoup plus tard, dix ans après sa mort, qu'elle pleurera sur le sort de son fidèle ; elle sera, alors, devenue une Béatrice essentiellement différente.

C'est vraiment dommage, car l'explication eût été séduisante : la puissance magnétique de cet amour que Béatrice porte dans son cœur sans s'en rendre compte a suffi pour enflammer celui de Dante, pour qu'Amour s'en emparât ; c'est pour cela qu'Amour tient ce cœur dans sa main, ce qui signifie qu'il en est maître, ego dominus tuus, dira le dieu, § 3. La dame s'éveille, c'est-à-dire qu'elle prend conscience de sa passion latente et des ravages qu'elle a causés involontairement chez Dante, dont elle dévorait le cœur sans s'en douter. Epouvantée {paventosa) par les tourments qu'elle entrevoit et qu'elle pressent, elle réussit à étouffer [sen gisse) son amour naissant, tout en pleurant (piangendo) sur l'infortune de Dante et peut-être en s'attendrissant sur elle-même.

Il faut renoncer à cette interprétation, véritablement trop étrangère aux habitudes du stil nuovo ; le dieu Amour n'est pas l'amour, il n'est que Cupidon.

§ 2. Le cœur mangé.

Pourquoi fait-il manger à Béatrice le cœur de Dante ?

Première interprétation. — Lorsqu'un fidèle devient amoureux. Amour prend son cœur, l'ôte de sa poitrine et le met en pension chez la dame ; tel est l'usage (cf. ch. IV, § 6). Cette image im peu brutale signifie que le cœur de l'amant ne fait qu'un avec la dame ; et si Amour fait manger le cœur, c'est pour que l'union soit plus complète. C'est pour accomplir, par une ironie sanglante, cette fusion définitive, cette absorption de l'amant en sa maîtresse que les maris font manger aux épouses infidèles le cœur, voire les génitoires du galant. Je ne sais si les tragédies domestiques se termineront jamais ainsi ; mais, dans la légende, le cas est fréquent.

Cabestaing, le châtelain de Couci, Ignaurès, Guiron, et bien d'autres finirent ainsi. Pour une raison analogue, les Parthes coulèrent

de l'or fondu dans la bouciie de Crasbus, après qu'il eut été tué : Aurum aitisti ci auriim bibes : tu as eu soif d'or ; eh bien, bois-en ! Si le sonnet A ciascun aima dérive de ces contes, Amour fait manger le cœur de Dante à Béatrice pour qu'elle aime Dante.

Deuxième interprétation. — Le mythe du cœur mangé peut présenter un sens légèiement diiïércnt. Manger u\i objet, c'est s'imprégner des qualités de ce qu'on mange, c'est poiir cela qu'on nourrit les futurs héros de la moelle des lions et des qiirs. Ézéchiel (ii, 7-9 et m, 1-4) et saint Jean (Apoc, x, 9 et 10) mandent un livre, sur l'ordre de Dieu, pour se nourrir de ses idées, en" assimiler la substance et la prophétiser aux nations. Les Sarrazins, ayant tué le duc Serlon, mangent son cœur « pour se pénétrer de son audace, qui fut grande » {Rer. liai. Script. ^ Muratori, V, 275). Dans une chanson célèbre, Sordel conseille aux mauvais rois de l'époque de manger un peu du cœur du valeureux Biacas, pour acquérir ses vertus. Or le cœur de Dante appartient à Amour ; ce dieu le tient dans sa main, ce cœur est brûlant d'amour, ardendo ^. Si le dieu essaie d'en nourrir Béatrice, c'est pour qu'elle devienne, elle aussi, une amoureuse, une sujette de son empire, une donna che ha inteUetlo d^aniore, une donna renduta ^ de son cénacle, une Fidèle. Si Dante s'est inspiré de Sordel en écrivant son sonnet, Amour fait manger le cœur à Béatrice non pas pour qu'elle aime Dante, mais pour qu'elle aime l'amour.

Béatrice s'épouvante de ce repas forcé ; cela signifie, dans la deuxième interprétation, qu'elle ne veut pas se soumettre aux lois d'Amour, accepter son ingrat servage, car « il est un maître âpre et dur )), dit Cino ; il traite les siens, dit Cavalcanti, sonn. Morte gentily (( comme le démon persécute les damnés )).

Dans la première interprétation, Béatrice s'épouvante parce qu'il ne lui plaît point d'accepter Dante, parce que sa personne ne lui est point agréable ^ ; loin de s'épouvanter en apprenant que le mets dont elles viennent de se régaler est le cœur de leur amant, les amantes de Cabestaing et du châtelain de Couci s'écrient qu'elles ne firent jamais de si délicieux repas, qu'elles n'en feront plus jamais d'autre. Et elles

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