SENS DE LA DEUXIEME STROPHE
Dante s'est volontairement efîacc. La dame qu'il dépeint est une figure trop vaste pour qu'il se risque à la rapetisser en venant dresser â côté d'elle sa modeste personne ^, si amoureux qu'il soit. Il n'a certainement pas pu dire, dans la chanson Donne cKavcle, que c'est à son unique profit, par faveur pour lui seul, que Dieu laissait Béatrice sur la terre, au détriment de tous les saints et de tous les anges ; Béatrice qui, convertissant les pécheurs, sauvant ceux qui lui parlent (non pua mal finir chi le ha parlato) , gagne plus d'âmes au ciel que les milices réunies des franciscains et des prêcheurs.
La Pitié, qui a intercédé en cette circonstance, a-t-elie pris le parti de Dante? Non, elle a pris notre parti, nostra parte ^, le parti de nous tous, concitoyens de Béatrice, qui voulons participer encore aux races qu'elle répand. Nos^traparte^ c'est le parti de la terre qui dispute Béatrice au parti du Ciel.
§ 11. Sens de la deuxième strophe.
Voici donc le raisonnement que Dieu tient aux anges : « Vous, ■cohortes du ciel, vous aurez toute l'éternité pour jouir de Béatrice ; que vous importent quelques années de plus ou de moins? Pourquoi voulez-vous que j'enlève Béatrice aux hommes? Si quelques-uns d'entre eux sont destinés, comme vous, à l'avoir pour compagne de béatitude, que d'autres iront en enfer ! Eh bien, que ceux-là, qui ne viendront jamais à ma gloire, aient au moins, dans leur court passage sur la terre, la satisfaction de connaître cette dame qui vous fait envie, de participer ainsi quelques instants à votre félicité, de ramasser quelques miettes à votre banquet ; laissez-leur pour quelques jours cette dame que vous aurez pendant les siècles des siècles ; que ces âmes gardent dans leur noirceur un petit coin immaculé, le souvenir de Béatrice, et qu'au milieu de leur supplice cette radieuse image leur apporte quelque consolation. C'est ce que décide mou infinie miséri- -corde ^. »
Mais pourquoi ces futurs damnés s'attendraient-ils à perdre Béatrice, che perder lei s'attende, ou craindraient-ils de la perdre? Parce cju'ils se savent mauvais, ainsi que la plupart des hommes, pourraiton répondre, parce qu'ils savent la terre trop indigne d'elle pour que le ciel ne la rappelle pas bientôt à lui. Nous pensons plutôt qu'il faut
1 . C'est ce qu'il a lait pourtant la plupart du temps ; mais, en l'espèce, il est visible •qu'il tient à effacer sa personnalité.
2. A cotte époque, comme aujourd'hui, les auteurs écrivaient parfois nous pour Je. Mais, ici, ce nous est vraiment un pluriel.
3. D'après certaines légendes du moyen âge, la miséricorde divine s'étend sur les <ianmés et leur accorde de temps en temps un jour de repos.
traduire alcun chc perder lei s^aitende par : quelqu'un à qui il arrivera de la perdre, parce qu'il sera damné et par conséquent privé d'elle pour Téternité. L'humanité se divise en deux classes : les futurs élus, qui retrouveront Béatrice, quelle que soit l'époque de sa mort ou de la leur ; — les futurs réprouvés, qui ne la verront plus jamais, sitôt qu'elle aura quitté ce monde. Il est donc fort important pour ces derniers que Béatrice meure le plus tard possible.
Ainsi interprétée ^, la deuxième strophe, loin de rompre la rigoureuse unité d'une chanson consacrée tout entière à la louange de la dame, y concourt de la plus magnifique façon : le ciel et la terre se disputent Béatrice et elle étend ses bienfaits jusqu'en enfer -.
1. On peut voir re\|)lic-^tion un peu différente de Mazzoni, qui est généralement acceptée, Bull. Soc. danl., V, 73 ; V, 177.
2. Dante a accordé une grande importance h cette chanson, qui est le début de ses vers de la « louange j ; il la cite deux fois en exemple, Vulg. Eloq., II, 8 et 12, et la fait citer par Bonagiunta {Purg., XXIV) comme type des vers du slil nuouo. — Cino, dans Tépître t consolatoire » Avvegnachèt qu'il adresse à Dante à la mort de Béatrice, fait allusion à la chanson Donne ch'avete.