‹ Autour de Dante; Les BéatricesChapitre 322 sur 440 · LA DEUXIÈME STROPHE · texte numérisé non relu

LA DEUXIÈME STROPHE

lique et il n'est pas non plus dantesque. A la fin de la Vita nuova (§ 42), l'amant de Béatrice exprime formellement l'espoir d'aller la rejoindre au ciel ^.

1. On invoque aussi Purg., XIII, 133. 138 ; XXI, 22; XXXII, 100-103; Par., X, 82 ; XXI V, 4 ; Conv., II, 9 ; mais tous ces passages sont trop post-^rieurs à la chanson Dnnne cfiavelc. D'elle, on allègue aussi le vers : « Celui qui lui a parlé ne peut mal finir » ; mais il n'est point sûr que Dante ait jamais parlé ix Bf^atrice. En revanche, si on rapproche du § 11 delà V/^anuoyacertains vers de la chanson, on trouve la preuve que Danic se croyait un futur élu. « Celui qui s'imposerait de la conNidérer deviendrait une noble chose ou il mourrait. Et quand elle rencontre quelqu'un qui est digne de la voir, il arrive à cette personne ce qui lui confère le salul, elle est tellement améliorée {st Vumilia) par Béatrice qu'elle oublie toutes les offenses qu'elle a reçues. » — Le salut est donc assuré à ceux qui sont dignes de Béatrice et ils sont si épurés qu'ils oublient toutes les offenses. Or c'est précisément ce qui arrivait à Dante (V. N., § 11): «Je dis qu'à cause de l'espérance de son admirable salut, quand elle apparaissait quelque part, il ne me restait aucun ennemi ; au contraire, il me venait une flamme de charité qui me faisait pardonner à quiconque m'aurait offensé. Et si alors quelqu'un m'avait demandé quelque chose, j'aurais répondu seulement : Amour, avec le visage revêtu de bonté (umiltà). »

Si l'on pouvait alléguer ici la Comédie, vraiment trop postérieure, il faudrait dire que, d'après elle, Dante se considéra comme très vertueux tant qu'il fut soumis à l'influence de Béatrice {Purg., XXX, 109, 123).

Contra, rappelons, V. N., § 12 : temendo la tua persona non fosse noiosa ; mais ce n'est qu'une crainte exprimée par Béatrice. Citons aussi dans le sonnet Negliocchi : d'ogni sua difetto allor sospira ; mais ce sonnet est général et ne s'applique pas particulièrement à Dante ; on peut d'ailleurs être sauvé malgré ses défauts. Reste le sonnet Morte villana.

Après avoir reproché à la Mort, en termes un peu puérils, d'avoir enlevé une jeune dame, compagne de Béatrice, Dante termine ainsi ce sonnet : « Tu as enlevé de ce monde la courtoisie et toutes les vertus qui sont à apprécier dans une dame ; dans sa gaie jeunesse, tu as détruit la grâce amoureuse. Je ne veux pas révéler davantage quelle était cette dame, je n'en veux dire que les qualités qu'on connaît : que celui qui ne mérite pas le salut n'espère jamais avoir sa compagnie. »

Le sonnet Morte villana tient un peu du genre qu'on appelait en Occitanie planh, c'est-à-dire complainte funèbre. Une des règles de cette composition est que le poète souhaite le paradis à la personne dont il déplore la perte ; les deux derniers vers de notre sonnet (que celui qui ne mérite pas, etc.) s'acquittent de ce devoir. Dante assure que la jeune dame est au ciel ; et comme son esprit est tout à fait dépourvu de simplicité, il prend un détour pour exprimer cette idée banale ; il dit : seuls seront en sa compagnie les futurs élus ; c'est-à-dire : elle est élue.

On le voit, il n'y a là aucune intention cachée. Mais plus tard, Dante, écrivant la prose de la VitanuovakldL gloire de Béatrice, éprouva le besoin de trouver des allusions à cette dernière dans tout ce qu'il avait écrit et s'avisa d'un second sens que pouvaient présenter les vers que nous venons d'expliquer : que celui qui ne mérite point le salut n'espère point avoir sa compagnie, c'est-à-dire la compagnie qu'elle eut sur cette terre, la compagnie de Béatrice.

V. .Y.,§8: « Il plut au Seigneur des anges d'appeler à sa gloire une dame jeune et de très noble aspect... Me raj)pelant que je l'avais vue tenir compagnie à la très noble Béatrice... je me proposai de dire quelques vers sur sa mort, en récompense de ce que je l'avais quelquefois vue avec ma dame. Et de ceci je touchai quelques mots dans la dernière des vers que j'avais écrits (Dante donne ici, à la suite l'un de l'autre, les deux sonnets Piangelc amanii et Morte villana ; il tombe sous le sens que c'est au second sonnet que s'appliquent les mots : « la dernière partie des vers que

Oo'l LES FEMMES DE DANTE

§ 10. L'alcun n'ts/ pas Dante.

Il faut donc adiiieltre que la personne qui ira parler de Béatrice aux damnes n'est pas Dante, et cette interprétation, en elîet, s'accorde parfaitement avec le texte et avec le sens général de la chanson Donne c/i'ave/e. Il y a sur terre quelqu'un qui craint de perdre Béatrice, alcun che penler lei s'attende. Cet alcun n'est pas Dante. Alcun ne signifie pas ici : un certain individu, mais : des gens (c'est dans le même sens qu alcun est employé dans la strophe 3 de la chanson : lorsqu'elle trouve des gens qui sont dignes de la voir, quando trova alcun che degnosia di \'eder lei). Alors, objecte-t-on, Dante parlera de tout l'univers dans sa chanson, du ciel, de l'enfer et des hommes, et il ne dira rien de lui? Précisément. La chanson Donne cliavete est la première des poésies composées à la louange de la dame ; Dante y décrit ses propriétés miraculeuses en historiographe, en moraliste et non en amoureux. Comme les sonnets Vcde perjctla mente, Tanto gentile^ Negli occhi, qui appartiennent à la même période et ne contiennent aucune allusion à Dante, la chanson Donne cKavete est impersoimelle.

j'avais écrits >. Dans la diuisiony Dante déclare que celle dernière partie comprend seulement les deux vers : Que celui qui ne mérite pas le saluty etc.), ainsi qu'il apparaît manifestement à qui les comprend. »

Mais nous ne sommes pas au bout de nos peines. Non content de glisser faussement dans ce sonnet une allusion à Béatrice, Dante en ajoute une autre à lui-même : « Dans la dernière partie, je m'adresse à une personne indéterminée (celui qui), quoique, dans mon intention, elle soit déterminée. » On ne voit pas trop qui pourrait être la personne à qui songe Dante en disant qu'elle ne mérite pas le salut, à moins que ce ne soit lui-même. (On a cru que cette personne était, par antiphrase, Béatrice ; étant le salut même, elle aura nécessairement la compagnie de la jeune dame qui est au ciel. Mais ceci ne cadre point avec le texte : mi volgo a parlar, je me détourne pour parler à une personne qui, dans ma pensée, est définie. S'il fallait adopter linterprétalion que nous venons de rapporter, Dante ne parlerait point à une personne définie] il parlerait aux gens de l'espèce opposée à Béatrice, gens indéfinis, ceux qui ne méritent pas le salut. D'après le texte, il y a identité el non opposition entre la personne indéterminée du sonnet et la personne déterminée de la prose.)

Faut-il en conclure qu'à son avis, Dante ne méritait point le salut et la compagnie de Béatrice, qu'il se tenait pour un futur damné? Non, le sens est moins terrible. Que celui qui ne mérite point le salut n'espère point avoir sa compagnie, cest-à-dire : pour obtenir sa compagnie, que nous désirons (la compagnie de cette dame et aussi la compagnie qu'elle eut sur la terre, la compagnie de Béatrice), nous n'avons qu'un moyen, c'est de nous efforcer de gagner le salut, que peut-être nous ne méritons pas encore.

En commentant son sonnet d'une manière si ambiguë, Dante y a peut-être glissé encore une autre équivoque, sur le salul, salut spirituel ou salut de courtoisie, salutation. En disant qu'il faut mériter le salul, le poète veut peut-être nous rappeler le salut (salutation) quil a obtenu de Béatrice (§ 3), salutation que Béatrice n'accordait qu'à ceux qui en étaient dignes. A chi era degno poi daua saluie con gli occhi siioi quella benigna e piana (sonn. Didonne io vidi).

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