‹ Autour de Dante; Les BéatricesChapitre 325 sur 440 · PREMIÈRE SECTION : LE « SCHERMO · texte numérisé non relu

PREMIÈRE SECTION : LE « SCHERMO

§ 1. Incertitude de V investigation critique en fait de psychologie.

Si Dante a altéré, dans la Vita nuova, une bonne partie des événements, peut-on accorder plus de confiance à la manière dont il dépeint les sentiments qu'il éprouve? Il est certain qu'il a accommodé son amour au goût du temps ; il l'a exprimé à la manière stilnuoviste, dont il n'aurait pu s'écarter sans encourir le blâme de ses confrères et la défaveur du public. Il est bien difficile, à travers ce voile, de démêler la vérité. En matière psychologique, comment affirmer d'une manière absolue? Ne peut-on avoir affaire à un halluciné, à un malade, à un dément? Et, avant qu'on puisse le ranger dans une de ces catégories, par combien de nuances passera l'homme sain de corps et d'esprit? N'avons-nous pas vu que les poètes italiens du XIII® siècle paraissent doués d'une vraie frénésie sentimen-

taie? Comment oser dire : A tel moment, en telle circonstance, tel homme n'a pu sentir que de telle façon ^? Le dirions-nous d'une per-^ sonne ordinaire, du plus banal de nos contemporains? Comment l'afllrmer d'un poète chez qui les impressions naturelles sont nécessairement modifiées par des réminiscences et des préoccupations littéraires et qui n'écrit pas pour soulager son cœur, mais pour le raconter à la lointaine postérité? Et surtout, comment l'affirmer d'un poète du xiii^ siècle, époque complexe entre toutes, où les âmes différèrent tant des nôtres? Acceptons donc, avec une résignation qui n'exclura pas quelques réserves, les détours et les fantaisies du cœur de Dante.

Mais d'abord, débarrassons-nous de ce singulier épisode du schermo ; trop de considérations le rendent invraisemblable.

§ 2. Le schermo; son utilité.

>. Vous connaissez la première scène du Chandelier : Jacquelinejse plaint d'être surveillée par son mari ; son amant l'engage à se faire aimer de quelque naïf jouvenceau qui détournera sur lui les soupçons, du jaloux par une cour imprudente et platonique.

« Une tromperie dont je n'aurais pas le courage, répond Jacqueline^ Quoi ! encourager un jeune homme, l'attirer à soi, le laisser espérer, le rendre peut-être amoureux tout de bon et se jouer de tout ce qu'il peut souffrir? C'est une rouerie que vous me proposez. »

Voilà pourtant l'expédient qu'emploiera Dante. Afin qu'on ne devine pas ses véritables sentiments, il feindra d'aimer une autre dame et, par des manifestations indiscrètes, la livrera en pâture aux commentaires du public. Cette innocente victime servira ainsi de schermo, de défense à Béatrice, en déroutant la malignité des curieux. «Qui donc aimes-tu ? demandaient-ils au poète {V. iV., § 4). Cet amour te dessèche tant ! » Et lui « les regardait en souriant sans leur rien dire )\ Mais, contre eux, le silence ne parut pas à Dante une arme suffisante et il recourut à cette supercherie qui répugnait à Jacqueline.

On se demandera quel intérêt il pouvait avoir à dissimuler une passion chaste, timide et respectueuse. « Doit-on celer un amour

1. Ne réussissant pas à donner une explication raisonnable du singulier tempérament de M™^ de Warens, Jean-Jacques affirme [Confessions, I, 5) : ;< Il se peut que la nature ait eu tort et que cette combinaison n'ait pas dû être ; je sais seulement qu'elle a été. Tous ceux qui ont connu M™^ de Warens et dont un si grand nombre existe encore ont pu savoir qu'elle était ainsi... Toutefois, permis à chacun d'argumenter là-dessus tout à son aise et de prouver doctement que cela n'est pas vrai. Ma fonction est de dire la vérité, mais non pas de la faire croire. »

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