‹ Autour de Dante; Les BéatricesChapitre 326 sur 440 · LE SECRET EST VIOLÉ PAR LES AMANTS. G · texte numérisé non relu

LE SECRET EST VIOLÉ PAR LES AMANTS. G

loyal? Non, au contraire, parce qu'un amour pur et sincère est honorable et non blâmable ^. x Tous ne pensent pas ainsi. « Je t'aime, dit la dame au chevalier (Ch. Davanzati, Ant. Rime, IV, quatrième sonnet de la tenson Vostro piagente viso), et t'aimerai et te chérirai d'amour pur, comme serviteur, pourvu que tu prennes garde au blâme du monde. Car il y a des gens qui se plaisent à deviner les passions d'autrui pour nuire à ceux qui s'aiment de véritable amour (c'est-àdire d'amour pur), et ils racontent ce qui nest pas vrai. » Dante croyait, lui aussi, que les mauvaises langues s'exercent volontiers aux dépens des personnes les plus immaculées, en travestissant leurs intentions ou leurs démarches, et, pour éviter à Béatrice des calomnies dont il reste toujours quelque chose, il ne croyait aucune précaution superflue 2.

§ 3. Le secret est violé par les amants.

Dans les petites cours d'Occitanie, où la principale occupation des dames était d'épier leurs compagnes et d'entraver leurs intrigues, le secret était indispensable à l'amour. Servir, celar, onrar, sufrir, voilà les obligations du soupirant. Mais les troubadours violaient souvent cette règle, même au risque des plus grands périls, et, en stil nuovo, elle ne paraît pas avoir été mieux observée. C'est par Cino que nous connaissons Selvaggia Vergiolesi ; ni Cavalcanti, ni Lapo ne cachaient leurs amours avec Vanna et avec Lagia.

Et notre poète, malgré son schermo et toutes ses précautions, a-t-il mieux gardé le secret à l'égard de celle qu'il aimait? Non. Dès le lendemain de la mort de Béatrice, il révèle son prénom dans la chanson Gli occhi dolenti et, plus tard, la Vita nuova donne la date exacte de ce funeste événement et tant de détails qu'on aurait pu à ce moment, si on s'en était soucié, deviner qui elle était. Son mari, ses frères, ses proches, n'auraient-ils pas eu le droit de s'en ofTusquer?

Et même alors que Béatrice vivait encore, Dante n'a-t-il pas divulgué son nom, monna Bice, dans le sonnet / mi sentii svegliar ^ ?

1. La Cour d'Amour, poème en langue d'oïl cité par Gorra, Fra drammi e poemi, p. 275.

•2. Lorsque Dante sera atteint, pour la Pierre, d'un amour sensuel et probablement coupable, il s'exprimera ainsi (ch. Cosi nel mio parlar) : « Mon cœur tremble et redoute plus que la mort de laisser lire son secret. »•

3. Ce sonnet est adressé à Cavalcanti. On a prétendu que Cavalcanti étant le contîdent [seordarius] qu'André le Chapelain permet à tout amoureux, ce n'était pas violer la règle du secret que nommer Bice dans un sonnet à lui adressé. Mais comment croire que Dante, qui livrait au public les plus intimes pièces de vers (par exemple les sonnets du gah) au fur et à mesure de leur composition, se soit résigné à écrire pour le seul Cavalcanti un de ses plus ravissants petit poèmes? — Puis, comment Dante, dans le sonnet Guida vorrei, ose-t-il nommer à Cavalcanti

Ceci est extrêmement grave. Comment le même Dante ose-t-il prétendre (eh. Donna pietosa et 1'. N., § 23) qu'il fut honteux d'avoir laissé échapper ce nom dans le délire de la fièvre et, surtout, comment a-t-il pu se résoudre, pour couvrir un secret qu'il dévoilait à ses lecteurs, à employer l'indélicat stratagème du schermo ?

On constate la même contradiction dans la conduite de Cino. Il crie à tous les échos le nom de Selvaggia et cependant il use, lui aussi, d'un schermo (sonn. A vano sguardo) : (^ Je cache aux méchants regards et aux traîtres celle qui est gravée dans mon cœur et je cache mon désir sous de telles feintes qu'on ne sait pas qui est la dame que je chante. )> Sans doute, ces vers ne s'appliquent point à la Vergiolesi ; mais pourquoi user d'une telle dissimulation en certains cas et braver l'opinion du monde eu certains autres? Tous ces schenni sont bien étonnants ; nous verrons ce qu'il faut en penser.

§ 4. Immoralité du schermo de Dante.

De toutes les ruses de la stratégie amoureuse, il n'en était pas de plus usitée ^. Les gens austères la taxeront d'immoralité ; elle consiste,

Lagia, dame de Lapo? Sont-ils Tuii et l'autre secrelarii de ce dernier? André le Chapelain n'autorise qu'un $eul secrelar lus.

On peut afYlrmer qu'en Toscane, pas plus qu'en Occitanie, la règle du secret ne jouissait d'aucune autorité.

1. Uc Brunet, Corlezamcn : « Que ma dame ne redoute pas les lauseugiers, j'ai pris mes précautions pour les tromper... Nul ne sait qui a mon cœur, et si on me demande pour qui je chante, je reste secret et dissimulé avec mes meilleurs amis et je sais feindre avec eux ce qui n'est pas vrai. »

Bernard de Ventadorn, Quanl erba uerlz, R. III, 54 : « On peut aimer et feindre d'aimer ailleurs. »

Drev. d'Am., 33 515 : « Le véritable amant doit cacher son amour et, pour mieux dissimuler son cœur, il doit feindre d'aimer ailleurs, car c'est ainsi que font les gens bien appris ; et c'est pourquoi un troubadour courtois a dit : « Dame, ne soyez pas t offensée, si je fais semMant d'en aimer une autre. De quelque manière que j'aime, < c'est avec vous qu'est mon cœur etje n'en adore pas d'autre que vous; pour cacher .(que je vous aime plus que nulle autre au monde, je feins d'aimer ailleurs afin «de dérouter les curieux, mais je ne vous ai jamais trompée, y

Arnaut Daniel, édit. Canello, n«> XIII : « Je ne veux pas, sinon par feinte, être amoureux d'aucune autre. » Cf. aussi n^» II et VII, et Cadenet, Pois jois {Ann. du Midi, 1905, p. 450).

Biographie de Cabestaing, Hisl. Long., X et R. 'V., 190 : « Raimon de Castel- Rossillon, soupçonnant à juste titre Cabestaing d'être l'amant de sa femme, lui demande qui est la dame pour qui il fait de si beaux vers. Cabestaing refuse d'abord de répondre, alléguant ce que dit Bernard de Ventadorn, que c'est folie de révéler son cœur à un homme à moins qu'il ne puisse être utile à votre amour. « Je vous « promets de vous servir comme je le pourrai, » dit Raimon, et Guilhem de Cabestaing se laisse alors arracher un aveu mensonger: «Apprenez, seigneur, que j'aime la «sœur de votre femme et que je crois qu'elle m'aime. Vous le savez manitenant et «je vous prie de me servir auprès d'elle ou au moins de ne pas me garder rancune. —

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