‹ Autour de Dante; Les BéatricesChapitre 342 sur 440 · DANS LE « CONVIVIO · texte numérisé non relu

DANS LE « CONVIVIO

que vous pleuriez, yeux maudits ! vous ne devriez pas cesser de pleurer jusqu'à ma mort î » Ce serait une jélonie d'oublier Béatrice (sonn. Uamaro lagrimar), « Vous l'oublieriez, dit aux yeux le cœur, si, de mon côté, j'étais assez félon pour ne pas vous en enlever le prétexte, pour ne pas vous rappeler celle que vous avez pleurée. »

Dante succombe pourtant quelques jours [alquanti di) à sa nouvelle passion. Entêté dans son devoir, l'amant attribue cette défaite à une défaillance de sa volonté, à une lâcheté ; il en rougit et il sufïit qu'une hallucination (§ 39) lui montre Béatrice telle qu'elle apparut la première fois à ses yeux pour que la « Donna gentile » disparaisse de la scène.

§ 2. Dans le Convivio, les rôles de Béatrice et de la Donna gentile sont intervertis 'j humble rôle de Béatrice dans le Convivio.

C'est au moins ce qu'il nous dit. Mais il est permis de penser qu'ici, comme ailleurs, il a altéré la vérité. Il écrivit la prose de la Vita nuova dans l'intention manifeste de transformer la première Béatrice, simple Dame-ange dans le goût de l'époque, en quelque prodige supérieur aux plus folles exagérations de ses devanciers ; c'eût été démentir sa propre thèse que de laisser ce neuf, ce miracle, céder le pas à vm autre amour. Il fallait bien que Béatrice triomphât, même après sa mort. Mais dans l'œuvre qui suit la Vita nuova et dont les intentions sont toutes différentes, ce n'est plus Béatrice qui remporte la victoire, c'est, au contraire, sa rivale; c'est la « Donna gentile » qui, malgré les promesses d'apothéose faites à Béatrice par le dernier paragraphe de la Vita nuoça, devient la Philosophie, sœur de Dieu et Verbe, tandis que Béatrice, cet ami inférieur, est réléguée dans l'ombre sans trop de regrets ; et loin de se reprocher avec amertume son inconstance, d'en faire un mauvais désir et une lâcheté, l'auteur écrit, en toute tranquillité :

Conv., III, 1 : (( J'ai pensé que, plus tard, beaucoup me taxeraient de légèreté d'esprit, s'ils apprenaient que j'ai changé d'amour. Pour écarter ce reproche, il n'y avait point de meilleur argument que de dire quelle était la dame qui avait changé mon cœur... Si on comprend la grandeur de sa puissance, on verra bien qu'aucune fermeté d'esprit ne peut lui résister : il ne faut donc point me juger léger et inconstant. » Et la lâcheté que Dante se reproche, ce n'est plus son infidélité à Béatrice et le trop grand attrait que la « Donna gentile «a exercé sur lui; maintenant, la lâcheté c'est, au contraire, de ne pas adorer avec assez de fermeté la nouvelle dame. Car, alors que la première, en dépit du neuf, restait une iille des hommes,

l'autre, sans crier g^are, s'est muée en Philosophie ; elle est dure et rcvcche, on ne peut l'aimer que dans l'angoisse ^, elle épuise et tue et l'âme du poète « en a peur, tant elle est devenue lâche ^ ». Aussi renonccra-t-il un moment à surmonter cette épreuve et il prend congé de la Philosophie dans le sonnet Parole mie. Mais il se repentira bien vite de sa défaillance, ses désirs vaincront les difficultés *, parce que « là où resplendit l'amour de la Sagesse, tous les autres amours s'obscurcissent ou s'éteignent, son objet dépassant incommensurablement tous les autres objets » [Conv., III, 14).

Quelle prodigieuse Béatrice nous montrerait le Corwwio, si cet ouvrage se bornait, comme le prétend l'auteur, à « corroborer » le récit de la Vita nuova, « loin de l'infirmer en quoi que ce soit » {maggiormente giovare... in alcuna parte derogare). La glorieuse dame émerveillait les anges et Dieu lui-même ; mais ce n'était encore rien et Dante se préparait à « dire d'elle ce qui n'a jamais été dit d'aucune autre ». Quelle est l'apothéose inouïe que nous présagent ces mots? Béatrice sera-t-elle le symbole de la plus haute conception humaine» la Sagesse? Nullement. Ce rôle est réservé à une autre, à son ancienne rivale, dont elle a triomphé si simplement (§ 39), par une seule apparition. Et voici que cette femme, jadis insignifiante, devenue, par une bizarre manœuvre de Dante, la sœur de Dieu et le Verbe, écrase de son poids colossal la Florentine à qui la Vita nuova promettait naguère de si hauts destins. C'est à peine si son ancien amant en conserve un souvenir lointain : « cette Béatrice bienheureuse qui vit dans le ciel avec les anges et sur la terre avec mon âme... cette dame bienheureuse dont mon âme fut éprise, quand elle avait à lutter» [Conv.^ II, 2); « il ne faut pas [Con., II, 16) que l'on oublie, à cause d'un ami supérieur [maggior) les services que l'on a reçus d'un ami inférieur ; mais si l'on est obligé de suivre l'un et de quitter l'autre, c'est au supérieur qu'il faut s'attacher ; il faut abandonner l'autre avec quelques regrets courtois, con alcuna onesta lamentanza ^». Et c'est ce qu'avait déjà fait l'auteur, dès le chapitre ix du traité II, avec une parfaite désinvolture : « Je ferai ici une digression sur l'im-

1. Ch. Voi elle inlendendo : Chi veder vaol la salule Faccia che gli occhi d'esla donna miri, Se non terne angoscia di sospiri.

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