‹ Autour de Dante; Les BéatricesChapitre 341 sur 440 · LUTTE DE BÉATRICE G · texte numérisé non relu

LUTTE DE BÉATRICE G

PREMIÈRE SECTION : INTERVERSION DANS LE « CONVIVIO » DES ROLES DE BÉATRICE ET DE LA « DONNA GENTILE » DANS LA « VITA NDOVA ».

§ 1. Lutte de Béatrice et de la « Donna gentile » dans la Vita nuova.

Épris de symboles et d'allégories, des critiques ont voulu voir, dans le victorieux combat que le souvenir de Béatrice livre dans la Vita nuoça à la « Donna gentile )), la lutte du cœur ou de l'esprit contre les sens. Rien n'est plus faux. Si, plus tard, ces deux femmes prêtèrent leur nom et leur forme, l'une à la Philosophie, l'autre à la Théologie, l'une et l'autre ne sont encore, dans la Vita nuoçay que les dames du cœur, non celles de l'intelligence ^.

C'est du même amour que Dante les aime ; l'amour qui lui fait verser des larmes sur la mort de Béatrice accompagne la « Donna gentile » ; sonn. Videro :

Ben è con quella donna (la D, gentile) quello Amore lo quai mi face andar cosi piangendo.

C'est un «très noble amour» [V. N., 35) et c'est un amour de cœur ; l'imagination et la littérature ont, certes, joué un grand rôle dans le sentiment que Béatrice inspira au poète ; mais il lui plaît de l'oublier et c'est seulement dans son cœur que bataillent les deux dames, destinées plus tard à devenir des symboles, mais alors simples femmes en chair et en os. Vita nuova, § 39 : « Mon cœur commença à se repentir du désir par lequel il s'était lâchement laissé posséder quelques jours (le désir d'aimer la «Donna gentile )))... Je commençai à penser à elle (Béatrice) de tout mon cœur plein de honte ; et mes soupirs le manifestaient souvent, car, en s'échappant, tous proféraient les paroles qui se disaient dans mxOn cœur, c'est-à-dire le nom de cette très noble Béatrice. « C'est le cœur qui, dans le sonnet Uamaro lagrimar, reproche aux yeux d'avoir oublié Béatrice ; et c'est le cœur qui, dans le sonnet suivant. Gentil pensierOy s'est épris de la

1. L'expression gloriosa donna délia mia menle par laquelle est désignée Béatrice ( y. A^., i5 1) signifie seulement : la bienheureuse dame de mon souvenir. Même dans l'épisode de la « Donna gentile » Béatrice est « la dame des yeux »; sonn Vamaro lagrimar :«Le cœur dit aux yeux : Vous ne devriez jamais., sinon quand vous mourre/, onhlier voire dame qui est morte.» Béatrice, aucontraire delà « Donna gentile »(Coni'., 111, 11), n'a jamais été appelée donna deliintellelîo', elle a été, ce qui est bien différent, la dame de l'âme, âme dans le sens de cœur; Conv., 11, 19 ; «Là où vit cette glorieuse dame dont mon âme {anima) fut éprise. » Dans la Comédie, il est bien sûr qi:e Béatrice a droit au titre do Donna delVintellelîo.

u Donna gentile », el Dante explique que, dans l'un et l'autre cas, par le mot de cœur, il entend le désir, appetito ^.

Mais si l'amour pour la « Donna gentile » est, comme Tamour pour Béatrice, un « très noble amour» (§ 35), comment peut-il être « l'adversaire de la raison » [avversario délia rogionc, § 39), un « désir honteux et une vaine intention » [niaU'agio dcsiderio e varia intenzione... vaneggiatOy § 30), « une pensée très vile ^... dont il s'est vilement laissé posséder pendant quelques jours malgré la constance de la raison » (§ 39) et dont « il se repent douloureusement » (§ 39) dans son « cœur plein de honte » ^ ?

L'explication est facile. Quelle est cette raison qui, au paragraphe 38, combat l'amour de l'auteur pour la « Donna gentile »? C'est simplement la voix du devoir qui commande à Dante de ne pas oublier Béatrice, de lui rester fidèle malgré sa mort, de ne pas se laisser séduire par d'autres beautés *, quand même elles ressembleraient, en éclat et en mérite, à celle qu'il vient de perdre, car la « Donna gentile »est noble^ jeune et très belle (§ 35), noble, belle, jeune et sage (§ 38), compatissante (§ 35 et 3G); et quand elle rencontre Alighieri, sa figure devient d'une couleu pale, presque comme d'amour, « ce qui me rappelait, dit-il, ma très noble dame, qui se montrait toujours d'une semblable couleur » (§ 36). Elle est, en somme, une seconde édition de Béatrice ; la passion qu'elle a éveillée, sans le vouloir ^, chez Dante est toute pareille à celle qu'il ressentait pour Béatrice ; si elle est vile, c'est-àdire lâche (tel est fréquemment le sens du mot vile chez les poètes de l'époque), c'est simjjlement parce qu'elle est la seconde, car elle ne diffère point de la première. Elle n'a qu'un tort, c'est de venir trop tard, dans une âme qui prétend s'être vouée à un amour unique, qui a fait sa moisson une fois pour toutes et ne consent plus qu'on l'ensemence. L'obstiné Florentin veut rester fidèle, en dépit de son cœur, en dépit de ses yeux qui ont cessé de pleurer pour se fixer langoureusement sur la « Donna gentile ». « Vous voulez oublier vos larmes, leur dit Dante en colère (§ 37), eh bien, faites, faites-le tant que vous pourrez ! Je me charge de vous rappeler la bienheureuse dame

1. Désir du cœur, bien entendu, et non désir charnel. V. N., § 38 : Vuna parle chiamo cuore, cioè Vappelito... uero è che nel précédente sonello... dico che ivi lo cuore anche intendo per Vappelilo.

2. § 38. Gentil pensiero, e dico gentile in quanta ragiona di gentile donna, che per altro era vilissimo... vile assai (§ 37), si vilmente (§ 38).

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