DIFFÉRENCE DES ROLES JOUÉS DANS LA ({ VITA NUOVA)) G
mortalité de l'àme, et il sera beau de cesser, pour un tel sujet, de discourir de cette Béatrice vivante et bienheureuse, dont j'entends ne plus parler en ce Iwre. n
Béatrice « mise ^ en fuite » par la Philosophie, Béatrice réduite au rôle de l'ami inférieur qu'on abandonne pour un autre plus puissant, Béatrice dont on ne veut plus parler, ce n'est plus la dame dont Dante s'apprêtait à « dire ce qui n'a jamais été dit d'aucune autre )', ce n'est même plus celle qui émerveille les anges, c'est une petite femme de Florence, plus humble et plus modeste qu'aucune des héroïnes du stil nuovo ; ce n'est plus Béatrice, et Dante lui-même l'avoue implicitement. Qu'était Béatrice? celle dont la fonction est de mener au bonheur, de conférer la béatitude. Tel est le privilège dont elle jouissait, non seulement en vertu de sa nature, mais aussi de son nom, qui signifie celle qui rend heureux. C'est sa raison d'être ; et le Conçiçio la lui retire en disant, non d'elle, mais de sa rivale victorieuse, la « Donna gentile », figure de la Sagesse : « En ces deux choses (les yeux et la bouche), on sent ce plaisir très élevé de béatitude, qui est le souverain bien en paradis. Ce plaisir, on ne peut le rencontrer ici-bas qu'en regardant ces yeux et ce sourire. )) x\insi donc, ce n'est plus en Béatrice qu'est la béatitude ; la « Donna gentile » en acquiert le monopole, au détriment de l'héroïne de la Vita nuova, dépouillée de l'amour de Dante, dépouillée de la couronne inouïe f[u'il lui avait promise, dépouillée de ses fonctions propres, réduite à un nom menteur, car elle ne béatifie plus; seule, la « Donna gentile » béatifie... C'est que, comme nous allons le voir, la « Donna gentile » du Con^U'lo est, en dépit de son nom, la Béatrice qu'annonçait le dernier paragraphe de la Vita Jiuova, la nouvelle création du génie de Dante, sa plus haute pensée, la femme dont il se proposait de dire « ce qui n'a jamais été dit d'aucune autre ».
§ 3. Différence des rôles joués dans la Vita nuova et le Convivio
par la « Donna gentile ».
Dans la Vita nuoi^a, le principal caractère de la « Donna gentile », c'est la compassion. La première fois qu'elle paraît, c'est pour manifester silencieusement sa pitié, et Dante ne lui prête jamais une autre attitude ^. Au contraire, dans la chanson Voi che intendendo, si la