DIVERSES CONTRADICTIONS DANTESQUES
1300, et qu'il écrivit le Convwio après cette date. Ceci ne soulève point d'objections et, en somme, les différentes indications de temps fournies par la Vita nuova et le Convwio se concilient à peu près. Mais peu importe ; à quoi bon tenter d'accorder, sur des points secondaires, deux œuvres contradictoires dans leur principe? Qu'on avance ou qu'on recule de quelques mois la composition de la Vita nuova^ je le veux bien. Mais, quelle que soit l'année où on la place, les chansons Voi che intendendo et Amor che nella mente lui resteront postérieures. Car il n'est pas possible que Dante, après avoir tracé de la Philosophie, dans ces chansons, le plus sublime portrait, ait ensuite écrit dans la Vita nuoça que l'amour d'une telle dame était avversario délia ragioney malvagio desiderio, pensiero çilissimo, çana intenzione.
§ 29. Di{^erses contradictions dantesques.
On ne se choque point qu'un poète, reprenant les mêmes personnages dans des œuvres aussi différentes d'intention que la Vita nuoça^ le Conçiçio, la Comédie^ leur prête à divers moments des attitudes contradictoires. Il est maître de ce qu'il crée et tant pis pour les critiques trop précis qui voudraient trouver des documents historiques dans les caprices de son inspiration.
Il ne faut non plus accorder aucune importance aux petites divergences de détail que l'auteur se permet çà et là ; il a bien le droit de changer d'opinion. Dans la Vita. nuova, la jeunesse commence à neuf ans ^, à vingt-cinq seulement d'après le Conçiçio ; — le Convivio et la Comédie diffèrent d'avis sur la hiérarchie des anpfes et aussi sur les taches de la lune (Conç^.,tr. II, et Par., II, 58-60) ; — la poésie vulgaire, prétend la Vita nuoça, ne peut traiter que de l'amour ; le De 9ulgari Eloquentia y ajoute la guerre et la morale. — Guiraut de Borneil, exalté par le De i^ulgari Eloquentia, II, 2, est remis par la Comédie {Purg.^ XXVI, 119) à un rang plus modeste. — Le latin est plus noble que le vulgaire [Conv.^ I, 5) et c'est exactement le contraire d'après le De vulgari Eloquentia'^. Le Convivio (I, 11) marque d'une « perpétuelle infamie »« les méchants hommes d'Italie qui vantent la langue d'autrui et méprisent la leur » , et Dante écrit [Vulg. Eloq., 1,6) : « Je crois que beaucoup de nations et beaucoup de gens se servent
1. § 1 : Perocchè soprastare aile passionni e atti di tanta gioventuie, etc.
2. Conv., I, 5, le latin est supérieur au vulgaire « per nubiltà, per virlii e per bellezza ». — De vulg. Eloq., éd. Rajna, pages 5-6 : « harum duarum (la langue latine et la langue vulgaire) nobilior est vulgaris ». Curieuse opinion! si le vulgaire est plus noble que le latin, pourquoi se servir du latin pour écrire un traité de l'éloquence vulgaire? Aussi a-t-on proposé de remplacer, dans le texte ci-dessus, nobilior par mobilior ou ulilior.
d'une langue plus agréable et plus commode que celle des Italiens ^. »
Dans la Comédie, on relève une longue liste de contradictions (cf. Fraccaroli, U irrazionale nella letteratura) auxquelles il ne faut pas attacher trop d'importance. Quelques-unes pourtant sont très fâcheuses, car elles attestent chez le poète, dans la construction de ses figures, une certaine irréflexion.
Les ombres des morts, vains simulacres du corps humain, n'ont point la force de remuer les objets qu'elles touchent, leurs pieds ne déplacent point les graviers qu'elles heurtent dans leur marche (//i/., XII, 82). Or Virgile, une ombre, prend dans ses bras et porte Dante, un vivant !
Malgré l'inanité de leur personne, les ombres peuvent s'embrasser trois et quatre fois et c'est ainsi que Virgile et Sordel s'embrassent (Pwrg., VI, 75 et VII, 1-2). Mais Stace ne peut embrasser Virgile [Purg.^ XXI, 130-136) parce que, dit-il, les ombres ne sont pas « chose consistante ».
Toutes les âmes, avant d'arriver au Paradis, doivent boire au Léthé sous la surveillance de Mathilde {Purg., XXXIII, 128 : co7ne tu sei usa) et perdent ainsi le souvenir de leurs erreurs. Dante obéit à ce rite, et lorsque Béatrice lui reproche de nouveau ses égarements passés, il répond de bonne foi : « Je ne me rappelle point m' être jamais écarté de vous « (Pi/rg., XXXIII, 92). Les péchés sont donc complètement oubliés et les saints ne peuvent en garder aucune mémoire. Or Piccarda {Par., III, 56) se rappelle parfaitement qu'elle a rompu ses vœux, et Cunizza {Par., IX, 34) ainsi que Folquet savent bien que c'est l'influence de Vénus qui leur a fait commettre leurs fautes.
C'est regrettable. Mais Dante a-t-il pris très au sérieux le cadre dans lequel évoluent les personnages de la Comédie? La topographie des cercles et des corniches, la consistance des ombres, la condition des bienheureux, c'est la partie matérielle de son œuvre, celle qu'il a négligée, malgré qu'il l'ait fort compliquée ; c'est à l'allégorie du poème, à ses enseignements moraux, et surtout à la vie palpitante de ses personnages qu'il a appliqué son génie.
1. Au § 3, V. N., quand Béatrice meurt, Amour l'emporte au ciel et s'en va laissant Dante tout seul. — D'après la chanson Gli occhi dolenti, Béatrice part toute seule pour le ciel et laisse Amour en compagnie de Dante. Cette différence est insignifiante. Le paragraphe 3 raconte une vision ; la chanson raconte la réalité, ou au moins ce que le poète nous présente comme la réalité.