‹ Autour de Dante; Les BéatricesChapitre 374 sur 440 · LES DEUX PARTIES DE LA JEUNESSE · texte numérisé non relu

LES DEUX PARTIES DE LA JEUNESSE

du cœur de Dante, il faut compter encore quelques mois ; et il faut ajouter encore à ce compte quelques semaines, qu'auront remplies les derniers événements de la Vita nuova. Qu'on resserre ces limites dans la mesure du possible, on arrivera encore à la fin de Tannée 1294. A supposer que Dante ait commencé à écrire la Vita nuova le jour même où s'accomplissait le dernier des faits qu'elle raconte, il n'a pu s'y prendre avant les derniers mois de 1294, si l'on s'en tient aux indications du Conçwio et de la Vita nuo{>a.

§ 28. Les deux parties de la jeunesse; dates respectives du Convivio

et de la Vita nuova.

Et voici que nous nous heurtons à un nouveau texte ^ qu'il faut accorder avec cette date de 1294.

Conv.^ 1, 1 :« Il était raisonnable que la Vita nuoi>a fût fervente et passionnée [fervida e passionnatà) et le Coni>i{>io tempéré et viril (temperato e virile)... Ce qu'il convient de faire et de dire à un âge diffère de ce qu'il convient de faire et de dire à un autre âge. A tel âge on trouvera naturelles et on louera des habitudes qui, plus tard, seraient déplacées, ainsi qu'il sera pertinemment dém.ontré ci-dessous, au quatrième traité de ce livre ^. Dans la Vita nuova, j'ai parlé à l'entrée de ma jeunesse et^ dans le Convivio^ lorsque celle-ci était déjà passée ^. »

Or la jeunesse, d'après le chapitre 24 du traité IV, auquel nous renvoie l'auteur, s'ouvre à vingt-cinq ans et dure vingt ans. La jeunesse de Dante, né en 1265, a commencé en 1290 et, en 1295, le quart seulement s'en est écoulé ; le poète est donc encore, en 1295, à « l'entrée de sa jeunesse », et c'est alors qu'il compose la Vita nuova,

Dante a appartenu tout entier à la « Donna gentils rt. Celte expression est presque aussi élastique que alquanlo tempo.

1. Nous ne parlons pas ici de la note arbitrairement attribuée à la chanson Voi che intendendo à cause de Charles Martel ; voir plus haut.

2. Conv., IV, 24. C'est certainement à ce chapitre que se réfère Dante, car il y répète les mêmes phrases : « D'autres habitudes et d'autres manières de faire conviennent à d'autres âges. » C'est dans ce chapitre qu'il détermine les limites des quatre âges de l'homme.

3. E io in qiiella d'innanzi, alVenlrala di mia gioventuie parlai e, in qiiesla di poi, qiiella già trapassala.

En déplaçant deux virgules, on obtient un sens tout différent : in quella, dinanzi alVenlrala di mia yiovenlule parlai ; e, in questa, dipoi quella (jià Irapassala. Si l'on adopte cette seconde leçon, on fait dire à Dante qu'il a écrit la Vita nuova avant le début de sa jeunesse, avant vingt-cinq ans, avant 1290, puisqu'il est né en 1265. Or, non seulement la Vila nuova relate la mort de Béatrice et la fixe au mois de juin 1290, mais elle rapporte plusieurs événements qui se sont accomplis quelque temps après son anniversaire. Aux termes mêmes de la Vita nunva, Dante n'aurait guère pu composer son ouvrage avant le commencement de l'année 1292.

Quand « celle-ci est déjà passée », il écrit le Comnvio. Comment? quinze ans d'intervalle entre ces deux ouvrages? le Cotwwio écrit en 1310 ?

Non, le pronom « celle-ci » ne se rapporte pas à « ma jeunesse » mais à « l'entrée de ma jeunesse ». Dante a écrit la Vita nuowa à l'entrée de sa jeunesse et le Coiv^wio un peu après l'entrée de la jeunesse.

Mais l'auteur ne dit-il pas, dans le même passage, que la Vita nuova fut écrite à un ûge, le Convivio à un autre âge? Sans doute. Mais les deux âges dont il s'agit ici ne sont pas la jeunesse, gioventute^ qui dure de vingt-cinq ans à quarante-cinq ans, — et la vieillesse, senettute^ que Dante lui fait immédiatement succéder ; ce sont les deux parties de la jeunesse.

Car, si Dante attribue à cet âge une durée de vingt ans, c'est, dit-il (tr. IV, cap. 24), parce que le point culminant de notre existence esta trente-cinq ans et, comme la jeunesse commence à vingt-cinq, il lui semble logique de lui accorder autant d'années pour descendre de ce faîte ^ qu'elle en a mis à y monter. Il compare la jeunesse aux deux branches égales d'une ogive dont la trente-cinquième année est le sommet. Donc, de la façon la plus certaine, il a divisé la jeunesse en deux parties, l'une ascendante, l'autre descendante.

Eh bien, les épithètes qu'il applique à la Vita nuo^a et au Convi^^io pour les distinguer, jervida e passionnata d'un côté, temperato e virile de l'autre, il les réunit pour caractériser ce long âge de la jeunesse composé de deux périodes si différentes, une montée et une descente. La jeunesse, dit-il (IV, 24), est piena d^amore (ce qui correspond à jervida e passionnata) , temperata e forte (ce qui est la même chose que temperato e virile). C'étaient les termes qu'avait employés la chanson Le dolci rime^ commentée en ce traité : « Il faut que la jeunesse soit tempérée, forte et pleine d'amour, temperata, forte, piena d^amore. Dante répète encore ces épithètes au chapitre 26 et il ajoute : « Pour que, c?an5 notre jeunesse, nous obtenions notre perfection, il est nécessaire que nous soyons modérés et forts (temperati e forti)... et pour être parfaits en cet âge, il est nécessaire aussi d'être amoureux ; parce qu'en cet âge il faut regarder devant et derrière, comme lorsqu'on est au plus haut point de l'arc. »

Ainsi donc, Dante a voulu simplement dire qu'il avait composé la Vita nuoç^a avant d'atteindre la trente-cinquième année, avant

1. Il colmo dil noslro arco è nelli irenla-cinque anni, tanlô qiianlo quesla elà (la jeunesse) ha di salila, lanlo dee avère di scesa...

QuelVelà (la jeunesse) è di venVanni. La ragione che ciô mi dà si è clie il colmo del noslro arco è nelli Irenla-cinque anni.

Page 1