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PREMIÈRE SECTION : LA PIERRE

§ 1. Caractères du groupe de poèmes consacrés à la Pierre.

Dans l'œuvre de Dante, tout un groupe de poèmes tranche violemment par le ton, le style et l'inspiration. C'est là qu'apparaît à la rime ^ cette mystérieuse Pierre ^, cette femme dure et insensible qu'il aima avec l'ardeur de ses sens déchaînés, la passion violente et concentrée de l'homme mûr ^.

Le poète jette par- dessus bord tout le stil nuo^o. La douceur et la subtilité des sentiments ne font plus son affaire. Arrière les dialogues

L Le mot Pierla est employé à la rime dans les chansons Cosi nel mio parlar, lo son venulo, Al poco giorno, Amor tu vedi ben et dans le sonnet E non legno. Il fait défaut dans la chanson Amor dacchè, que nous croyons pourtant appartenir à ce groupe.

2. Un certain Amadi, qui vivait à la fin du xvi*^ siècle, a imaginé, on ne sait pourquoi, d'identifier la Pierre avec Pietra Scrovigni, de Padoue. Les Scrovigni ont fourni à Y Enfer de Dante des usuriers. — Imbriani a cru que la Pierre était Pietra di Donato di Brunaccio, femme de François Alighieri, frère de Dante ; mais si ce dernier avait aimé sa belle-sœur d'un amour coupable, il ne l'aurait pas désignée par son nom dans ses vers. — Boccace dit que Dante fut amoureux d'une montagnarde du Casentin qui avait un goitre. Il se peut que les hautes collines entre lesquelles vivait la Pietra soient les Alpes du Casentin; quant à son goitre, Torraca pense que c'est une méprise de Boccace. La Casentine était sans doute habitante de Slrumi, ville du Casentin. Slrunia signifie écrouelles, et d'écrouelles à goitre, un conteur comme Boccace ne fait pas grande différence.

3. Il se peut que le début de la sixtine Al poco giorno fasse allusion aux premières atteintes de l'âge, aussi bien qu'à celles de l'hiver.

entre le cœur, l'âme, la mémoire ; arrière le bourdonnant essaim des esprits. Ces fantômes physiolofriques laissent la place aux plus palpables réalités. Dante a changé de maîtres. Tournant le dos à Guinicelli et à Cavalcanti, il s'est épris d'Arnaut Daniel, troubadour médiocre, mais fort libertin, contourné et recherché dans son style. Et, à son exemple, il va aimer aussi simplement que brutalement, comme le commun des mortels ; mais il aura soin d'exprimer sa passion avec des rimes rares, des mètres difficiles et compliqués et il se vantera avec un naïf orgueil d'avoir enchéri sur son modèle ^.

Pour la seconde fois, le poète abandonnait la « manière douce ». Dans la chanson Le Dolci rime d' amoi\ « il mettait bas le style suave dont il avait usé en discourant d'amour )\ pour employer le froid raisonnement philosophique. Maintenant, il prend un langage âpre et dur comme la femme qui le lui inspire, comme le tourment qu'il subit. En quelle mesure la littérature est-elle venue se mêler à cette passion pour l'exciter et l'altérer? On ne sait. Je pense que celui qui aimait Béatrice en vrai Fidèle, c'est-à-dire en poète, et, au fur et à mesure, mettait en vers les mouvements de son cœur pour les livrer au public, vit aussi dans la Pierre, autant qu'une femme, un prétexte à chants d'amour.

Sa passion déchire tous les voiles et, avec une violence qui semble exprimer la vérité, crie le besoin de posséder la Pierre : « Ah ! pourquoi ne brame-t-elle pas pour moi, comme moi je hurle pour elle, dans ce gouffre de feu !... Si je la saisissais par ses blondes tresses, fouet et cravache de mon cœur, je resterais bien avec elle, du matin jusqu'à la cloche du soir, et je n'aurais ni égards ni pitié, je ferais comme l'ours qui joue... »« Moi, qui consentirais à coucher toujours sur la pierre et à paître l'herbe, seulement pour voir l'ombre de ses jupes ! » (ch. Cosi nel mio parlar et A\ poco giorno).

1. « La brillante nouveauté de cette forme, qu'on n'avait imaginée à aucune époque » (double sixtine Amor lu vedi ben).

Vulg. Eloq., II, 13 : « Il ne faut pas répéter fréquemment la même rime, à moins d'essayer quelque chose de nouveau, qu'on n'a pas encore tenté, ce qu'il nous semble avoir fait dans la chanson Amor lu vedi ben che quesla donna. »

A trois reprises {Vulg. Eloq., II, 10 et II, 13), Dante rappelle avec complaisance les poèmes de la Pierre ; il dit deux fois qu'il a imité Arnaut Daniel ; il conserve de ce troubadour une image si vive qu'il daigne écrire lui-même des vers provençaux pour les placer, au Purgaloire, dans la bouche de celui qui, dit Guinicelli, père spirituel de Dante, « sut mieux que moi manier sa langue maternelle ». — Ce n'est pas seulement dans les sixtines que Dante a imité Amaut Daniel. La chanson lo son venulo est tout entière le développement d'un passage d'Arnaut Daniel {Can chai la fueilla) : « Quand de la cime de? arbres tombent les feuilles et que le froid s'aigrit, quand tout est gelé, je ne puis avoir froid, parce qu'un nouvel amour reverdit mon cœur. »

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