ÉQUIVOQUES GRAVELEUSES
Ne soyons pas dupes de toute cette fièvre verbale. Dante lui-même nous déclare qu'elle est volontaire, qu'il çeut être âpre en ses vers. C'est une nouvelle manière qu'il adopte de propos délibéré. Sur les traces d'Arnaut Daniel, il lime les pénibles combinaisons de rimes de ses deux sixtines ; c'est un brillant exercice de rhétorique et non l'explosion de la fureur des sens.
La Pierre est une blonde aux cheveux dorés ^, qu'elle aime à couronner d^ guirlandes de verdure. Elle vit dans une campagne montagneuse, un pays où il n'y a point d'amour ^. C'est là que le poète a osé la requérir d'amour, dans un pré clos de hautes collines, un jour qu'elle portait une robe verte ^ C'est en vain qu'il a fui par monts et par vaux pour échapper à son attrait *. Son regard est impitoyable (la dispietata luce, ch. Amor tu vedi ben) en ce sens qu'il est un regard vainqueur, qu'il oblige à aimer et que nul ne peut s'y soustraire ; mais il est doux (même chanson : dagli occhi suoi mi vien la dolce luce) parce qu'il est trompeur, comme celui de la Béatrice de la chanson E m^incresce : Noi darem pace al cor, a voi diletto. Mais elle est insensible, elle n'est bonne qu'à tuer ses admirateurs, et si quelqu'un soupire pour elle, dès qu'elle s'en apert^oit, elle cesse de se montrer à lui (sonn. Non è legno). Rongé par sa passion, le poète en garde jalousement le secret et veut l'emporter dans la tombe, car il pense continuellement à la mort ^ Cependant, il ne perd pas tout espoir, il supphe le dieu Amour d'ouvrir le cœur de cette cruelle (ch. Amor tu vedi ben : entrale in core omai) qui est très jeune (ch. lo son venuto : donna cKha picciol tempo et, au dernier vers, pargoletta ; ch. Al poco giorno : giovane donna).
§ 2. Equivoques gra<^eleuses.
Bartoli et Imbriani ont relevé dans ces/îBbansons toute une série d'équivoques dont il me paraît assez difficile de contester le caractère graveleux. « D'aucun carquois ne sort jamais une flèche qui puisse la toucher nue,» dit Dante (ch. Cosi nel mio parlar)^ et « il supporterait de toujours dormir sur la Pierre » (sixtine Al poco giorno). Bartoli
1. Ch. Cosi nel mio parlar et Al poco giorno. C'est le seul cas où Dante, dans ses poésies lyriques, parle de cheveux, si l'on excepte la chanson allégorique Tre donne.
2. Double sixtine Amor lu vedi ben : ov'ogni uom mi par freddo. 3 et 4. Sixtine Al poco giorno.
5. Ch. Cosi nel mio parlar : la morle ov'io per sua bellezza corro... ella ancide.,* colpi morlali. — Sonn. E non è legno : ond' il convien morire. — Ch. lo son venulo : la morte de' passar ogni allro dolce. — Double sixtine Amor îu vedi ben : col à dov'io saro di freddo morlo... ne per allro disio viver gran tempo... mi uedrà coricare in poca pietra.
{Storia^ IV, 306), rappelant, qu'elle porte une robe verte, appelle notre attention sur les trois derniers vers de la sixtine : « Lorsque les collines font leur ombre la plus noire, la jeune dame les fait disparaître sous le beau vert, comme la pierre sous l'herbe. » Cette ombre entre les collines, que cache la robe, cette ombre que le poète, au vers précédent, souhaite voir, dût-il être changé en bête, il est facile de la deviner.
Ces gauloiseries n'existent que dans l'impure imagination des critiques? Non ; dans une contradiction qu'ils oublièrent de signaler, je trouve la preuve qu'ils ont vu juste. Dante dit, sixtine Al poco giorno y qu'Amour l'a enfermé entre de petites collines, piccoli colli ; dans la strophe suivante, il nous apprend qu'il a requis d'amour la dame dans un pré entouré de très hautes collines, altissimi colli. Cette contradiction est si évidente que l'auteur ne peut y être tombé qu'à dessein. Dira-t-on que Dante et la Pierre vivent au bas des monts, dans un cercle de coteaux, et qu'au cours d'une excursion parmi les sommets plus élevés du voisinage, le poète aura déclaré son amour? Cette subtilité est misérable. C'est sur la poitrine de la Pierre que s'élèvent les « petites collines » entre lesquelles Amour a enfermé Dante.
Et je trouve aussi, dans la double sixtine, une libidineuse conception du jugement dernier : ces solennelles assises où tous les corps paraîtront sans i^oileSy le poète entend en profiter pour voir s'il y eut jamais une dame aussi belle que la Pierre,
§ 3. Symbolisme du nom de la Pierre.
Les allégories dantesques sont si bizarres que des critiques se sont senti le droit de voir, dans cette fillette qui, sous une robe verte, court les prés et les bois et couronne d'herbes sauvages ses cheveux blonds, une seconde incarnation de cette Philosophie, qui, sous les traits de la «Donna gentile », regardait, du haut de sa fenêtre, les jeunes gens pleurer d'amour. Nous ne discuterons pas cette hypothèse, qui est tout à fait gratuite. Ne cherchons pas des allégories là où il n'y en a point.
Dans le nom de sa dame, Dante a fait entrer la froideur, la dureté, l'insensibilité des pierres parmi lesquelles elle habite, les rochers des collines et des montagnes. Elle s'appelle Pierre parce qu'elle n'a ni cœur, ni âme, ni sens, que rien ne peut l'émouvoir ^.
1. Conv., II, 1, expliquant le mythe d'Orphée, Dante dit que les pierres, ce sont les hommes qui n'ont aucune vie intellectuelle. La pierre, pour lui, a toujours eu un