‹ Autour de Dante; Les BéatricesChapitre 393 sur 440 · Cf. chapitre suivant, reproches de Béatrice à Dante · texte numérisé non relu

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passion un tableau surnaturel, à placer leur dame au-dessus des filles des hommes ; elles étaient incomparables, en cruauté ou en bonté. Deux types opposés se dressaient en face l'un de l'autre, entre lesquels il fallait choisir, la Donna fera, la Donna-angelo. Quand il écrivit la prose de la Vita. nuova^ Dante s'était décidé pour le second et érigea Béatrice en dame-ange. Mais, auparavant, il avait songé à en faire une Donna fera, et de cette tentative passagère il reste la chanson E nCincresce qui, comme la Vita nuova et parfois dans les mêmes termes, raconte l'histoire des amours de Dante depuis la naissance de Béatrice jusqu'au moment où elle reconduisit. De même que dans la Vita nuova elle fut la Dame-ange type, dans la chanson E mHncresce elle est la classique Donna fera, la coquette homicide.

Elle lève sur le poète ses yeux « doux, simples et suaves » qui disent : « Notre lumière apporte la paix ». — a Nous donnerons la paix à votre cœur et à vous le plaisir », disent ses regards à ceux de Dante; et ainsi commence « sa mort », c'est-à-dire son supplice. Est-ce le leurre éternel, le masque d'amour que la nature pose mensongèrement sur le visage de la femme insensible, mais point méchante, à qui on ne peut reprocher la stérilité de son éclat, parce qu'elle attire sans l'avoir voulu, quelquefois même sans s'en douter ? Ces femmeslà se rencontrent dans les vers de Cino et même de Dante ^. Mais Béatrice est d'une autre espèce ; ses yeux savent ce qu'ils font ; ils ont voulu conquérir un cœur, pour le rejeter ensuite avec dédain ; dès qu'elle a été sûre de sa victoire, « elle a tourné le dos, avec les enseignes d'Amour, pour ne plus se laisser jamais revoir ^ ». Mais son souvenir, hélas 1 obsède le cœur de Dante que l'amour mène aux portes du tombeau. Son image y règne despotiquement, y exerce les

1. Fréquemment chez Cino. — Chez Dante, ch. Amor che muovi : « Non soffrir che coslei per giovinezza mi conduca a morte; che non s'accorge ancor com^ella piace, ne com'io Vamo forte. »

2. Ce trait de coquetterie est habituel à la Donna fera. On le retrouve chez Dante, dans le groupe de la Pierre, sonn. E non è legno : « S'allri muor per lei non lo mira piùf anzi gli asconde le hellezze sue » ; et double sixtine Amor lu vedi ben : « Poi s'accorse ch^ella era mia donna... d'ogni crudelilà si fece donna. »

Les troubadours l'avaient souvent ait {Brev. d'^m., 29491) : «Les femmes nous font de graBdes tromperies et de grandes trahisons, car, avec leur regard amoureux, leur parure, leurs attifements, leur accueil gracieux, leurs belles reparties, leurs joyeux ébats, elles nous font croire qu'elles n'aiment rien au monde autant que nous et après, quand elles nous ont enflammés de leur amour au point que nous ne voyons plus qu'elles, elles ne veulent plus nous voir ni nous entendre et elles nous font mourir en soupirant. » Cf. Cadenet, A6 leial cor^ str. 3;Peirol, Mantagen, str. 2; Elias de Barjols, Amors be, str. 4. etc., etc., cités par Jeanroy, Rom.^ 1893, p. 67. — Baudouin de Sebourc, 1697 ; t Femme sait décevoir par ses belles paroles et quand elle a fait de l'homme tout ce qu'elle a voulu, elle lui tourne le dos et s'en va à un autre. »

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