SIMILITUDES DU RÉCIT DE LA '( VITA NUOVA
pires cruautés ; « elle ne s'afflige point du mal qu'elle fait, elle est plus belle que jamais et en rit plus joyeusement ; et elle lève ses yeux homicides » et crie à Dante : Meurs !
Ainsi se conduit la Donna fera. Il ne s'agit ici que de l'image de Béatrice, non de sa personne ; mais ce que le poète dit de Tune s'applique à l'autre sans difficulté.
§ 6. Similitudes du récit de la Vita nuova et de la chanson « E m'incresce^^ ; différence^ dans Vune et dans Vautre, des âges respectifs de Dante et de Béatrice.
Dans la Vita nuoça, l'amour et les malheurs de Dante lui sont prédits, dès qu'il rencontre Béatrice, en quelques phrases où ses esprits vitaux expriment en latin leur futur désarroi, et ses veines sont secouées d'un horrible frisson {lo spirito délia vita... cominciô a tremare si forte che apparia nei menomi polsi orrihilmente) .
D'après la chanson E rnincresce, c'est le jour même de la naissance de Béatrice ^ que ce curieux phénomène se produit, d'une façon moins pédantesque, car ici le latin n'intervient pas, mais beaucoup plus grave ; le petit Dante entendit une voix qui retentit jusqu'à son cœur, il fut épouvanté, sentit s'arrêter sa vie et tomba à terre ; et « l'esprit principal trembla si fort qu'il semblait proche de mourir ». Cet esprit principal est sans doute l'esprit de la vie qui, dans la Vita nuova, « trembla si fort que cela apparaissait dans les moindres pulsations des veines, horriblement », et la voix qui retentit dans le cœur est la sienne, qui dans la Vita nuova s'écrie : « Ecce Deus fortior me, qui veniens dominahitur rnihi », annonçant ainsi qu'Amour prenait possession de la personne de Dante ^.
Puis, lorsque apparut Béatrice, l'enfant sentit que « le mal de sa volonté était né ^ », c'est-à-dire qu'Amour, maître de lui désormais,
1. Lo giorno che costei nel monda venne, le jour où elle vint au monde. On a prétendu que cela signifie : le jour où elle entra, relalivemenl à moi, dans le monde, le jour où je la rencontrai pour la première fois. C'est torturer le sens des mots. D'ailleurs, la strophe suivante indique bien que lorsque Béatrice entra dans le monde, ce fut hors des yeux de Dante : « lorsque, ensuite, m'apparut la grande beauté ». C'est donc qu'elle n'était pas encore apparue à Dante; et les effets produits sur lui par cette apparition diffèrent de ceux qu'a produits la naissance de Béatrice et que vient de raconter la strophe précédente. La première fois, Dante est en proie à une aveugle commotion physique ; la seconde fois, sa volonté, lisant en son cœur eten celui de Béatrice, discerne clairement l'avenir et prédit le dur esclavage auquel sera soumis le poète.
2. On peut admettre que cette voix, dans la chanson E m'incresce, est celle du dieu lui-même, le voix d'Amour venant prendre possession de son fidèle. ;
3. nQuella virlù che ha più nobillale ^] cf. Purg., XVIII, 73, la nobile viriù Béatrice intende per lo libero arbiirio.
rongaoerait dans une mauvaise route. « Jamais, dit le sonnet /o 5o/?o ntatOy dans la lice d'Amour la volonté ne fut libre;... employer contre lui le raisonnement ou la force est aussi vain que de sonner les cloches pendant la tempête, pour arrêter la bataille des nuages. » L'image de Béatrice, « la belle figure qui me fait déjà peur », évoque l'image de la dame de la chanson Amor dacchè, « la figure ennemie qui s'installe, victorieuse et cruelle, et domine la volonté )). De même, dans la Vita nuoi>a, l'image de Béatrice domine l'âme de Dante, sans jamais la quitter (§ 1), mais c'est pour l'obliger à suivre les conseils de la raison ^, car elle est l'ange gardien, la Dame-ange. Dans la chanson E nCincresce, elle est, au contraire, la Donna fera, essentiellement malfaisante ; elle n'est venue habiter l'âme que pour la martyriser et l'amener au trépas.
D'autres analogies complètent le parallélisme entre cette chanson et la Vita nuo^'a. D'abord, elle est adressée, comme la chanson Donne ch ai^ete, aux dames qui ont l'esprit d'amour, « aux jeunes dames dont les yeux sont beaux, dont l'âme est pensive et accablée d'amour ». Elle raconte l'émotion de Dante et deV esprit principal^ « suivant ce qui se trouve dans le livre de la mémoire », et c'est ainsi que commence la Vita nuo^*a : « en cette partie du livre de ma mémoire», etc. — Dans ce dernier ouvrage, Vesprit animal dit aux yeux de Dante que « leur bonheur est apparu ». C'est ce que leur disent, dans la chanson E mUncresce^ les yeux de Béatrice : nous vous charmerons, noi darem pace al cor, a voi diletto. Enfin, dans un cas comme dans l'autre, le coup de foudre est subi par un enfant, mais nous devons noter ici une divergence assez importante.
D'après la Vita nuova, Béatrice avait alors huit ans et quatre mois et Dante finissait à peu près sa neuvième année, c'est-à-dire qu'il n'était pas tout à fait âgé de neuf ans ; il n'existe entre les deux marmots qu'une différence de quelques mois.
D'après la chanson E rnincresce, c'est le jour même de la naissance
1. § 1 : La sua inimagine... era di si nobile virlù che nulla volia sofferse che Amore mi reggesse senza il fedel consiglio délia ragione. — § 4 : Amore, loqual mi comandava seconda il consiglio délia ragione.
§ 15 : Dico quello che Amore, consiglialo dalla ragione mi dice quando le son pressa. Quelques mots d'explication sont nécessaires. Que dit Amour à Dante, sur le conseil de la raison, quand il est près de Béatrice? Fuis. — La raison, par l'intermédiaire d'Amour, ordonnerait donc à Dante de s'éloigner de Béatrice, qui est le salut? Quelle absurdité ! Mais il n'y a ici qu'une de ces équivoques familières au sîil huaua, qui en rendent l'interprétation si malaisée ; il ne s'agit, en ce passage, que de la raison vulgaire, celle qui conseille d'éviter le mal immédiat, tandis que dans le paragraphe 1 de la. Vita nuova il s'agit de la vraie raison, celle qui dirige l'homme dans la voie du ciel, sous l'égide de la religion.
CHANSON « E M INCRESCE »
de Béatrice que tombe comme un tonnerre sur la tête du petit Alighieri le pressentiment de sa passion future. Nul ne croira qu'une influence télépathique puisse s'exercer dans ces conditions aussi extraordinaires, mais il faut pardonner au poète cette énorme hyperbole ; elle fait partie de son système ; il veut, à toute force, que son amour ait joui d'un caractère surnaturel. Passons ; mais relevons ceci : lorsque Dante est victime de ce phénomène, il tombe à terre ; c'est donc qu'il était debout ; et, de plus, il se souvient très bien de l'événement, seconda che si trova nel libro délia mente. Il n'était donc pas un bébé dans les bras de sa nourrice, il se tenait sur ses jambes, il avait au moins deux ou trois ans et non pas quelques mois, âge qu'il aurait eu alors s'il fallait s'en tenir aux indications de la Vita nuova.
Quelle fut, en réalité, la différence d'âge entre Béatrice et Dante ? Si, sur ce point spécial, il fallait choisir entre deux versions aussi suspectes, je donnerais la préférence à la chanson E niincresce ; car, lorsqu'il écrivit la Vita nuoi>a, le poète tenait à introduire le nombre neuf dans tous les événements de son amour, et il aura rapproché son âge de celui de Béatrice de façon à les soumettre tous deux au neuf.
§ 7. Chanson « E mincresce ».
« Je me lamente tant sur mon sort que mon propre apitoiement m'apporte autant de douleur que mon supplice lui-même.
({ Hélas! contre ma volonté, plein de douleur, je sens mon dernier soupir rassembler son soufile dans ce cœur que frappèrent les beaux yeux quand, de ses mains, Amour les ouvrit pour qu'ils me menacent au temps de ma fin.
«Hélas! qu'ils étaient doux, simples et suaves quand ils se levèrent sur moi pour commencer l'œuvre de ma mort, qui m'est si dure aujourd'hui ; ils disaient : Notre lumière apporte la paix.
« Nous donnerons la paix au cœur et à vous le plaisir, disaient autrefois à mes yeux ceux de la belle dame; mais dès que leur intelligence eut compris qu'ils étaient devenus maîtres de mon âme, ils s'enfuirent avec les enseignes d'Amour (c'est-à-dire avec les troupes d'Amour; eux et Amour s'enfuirent) et je n'ai plus revu une seule fois leurs victorieux regards. Mon âme, qui attendait d'eux sa consolation, est restée dans la tristesse ; elle voit presque mort le cœur à qui elle était mariée et il faut qu'elle s'en aille, pleine d'amour.
« Pleine d'amour, désolée, elle s'échappe de cette vie en pleurant, c'est Amour qui l'en chasse. Elle s'en va si affligée qu'avant son départ ses plaintes émeuvent la pitié de son créateur. Elle s'est retirée au milieu du cœur avec ce reste de vie qui ne s'éteint qu'avec elle. Et là
elle se lamente parce qu'Amour la chasse de ce monde. Et souvent elle embrasse les esprits qui pleurent, parce qu'ils vont perdre leur compagne.
« L'image de cette dame réside encore au haut de mon âme où Ta placée Amour qui fut son guide. Elle n'a point de remords du mal qu'elle a fait ; elle est plus belle que jamais et semble rire avec plus de joie; elle lève ses yeux homicides et crie contre l'âme, qui pleure au moment de s'en aller : Va-t'en, misérable, hors d'ici, va-t'en !
« Voilà ce qu'elle crie dans son désir ^, me faisant la guerre comme d'habitude ; mais maintenant j'en souffre moins parce que ma sensibilité s'est émoussée et que j'approche du terme de mes malheurs.
<i Le jour où cette dame vint au monde, ma personne toute jeunette subit une étrange souffrance et j'en restai plein de peur, selon ce qui est écrit dans le livre de ma mémoire qui s'obscurcit; une voix frappa tout d'un coup dans mon cœur ; toutes mes facultés s'arrêtèrent et je tombai sur le sol ; et si le livre n'erre point, V esprit principal trembla si fort qu'il semblait proche de mourir. Et maintenant celui qui en est cause (le dieu Amour) regrette tout cela.
« Puis, lorsque m'apparut la grande beauté qui me fait verser ces pleurs, ô nobles dames à qui je m'adresse ! la plus noble de mes facultés^ s'aperçut, en contemplant ses charmes, que son mal était né désormais ; et, par cette contemplation attentive, elle comprit le désir qui venait de se former et, en pleurant, elle dit aux autres facultés : Ici s'installera, à la place de celle que j'ai vue (Béatrice), la belle figure (l'image homicide de Béatrice) qui déjà me fait peur ; et elle sera maîtresse de nous toutes, sitôt qu'il plaira à ses beaux yeux.
u C'est à vous que j'ai parlé, jeunes dames dont les yeux sont beaux, dont l'âme est pensive et accablée d'amour. Je vous recommande mes vers, où que vous les rencontriez, et, en votre présence, je pardonne n^a mort à cette belle créature qui en est responsable, car elle n'eut jamais de pitié. »
1. On peut aussi traduire : Voilà ce qu'a créé mon désir ; mon désir .c'est-à-dire la dame que je désire.