‹ Autour de Dante; Les BéatricesChapitre 404 sur 440 · BÉATRICE EST LA SCIENCE SACREE · texte numérisé non relu

BÉATRICE EST LA SCIENCE SACREE

à ses fontaines quel est celui qui ne paraîtrait pas avoir l'esprit dérangé, s'il essayait de te dépeindre telle que tu apparus, là où le ciel te cache ^, parmi ses harmonies ^, lorsque tu te découvris à l'air libre ? »

Impropres à la contemplation, ces yeux et cette bouche, malgré leur triomphant éclat, ne nous livrent jamais qu'un reflet et qu'une impression fragmentaire. C'est pourquoi, lorsque son fidèle la regarde fixement, Béatrice l'avertit de se détourner d'elle, parce qu'elle n'est pas tout et que d'autres objets méritent aussi l'attention {Par., XVIII, 9 et suiv.): Dante a aperçu dans les yeux de Béatrice une flamme d'amour si éclatante qu' « en ce moment, dit-il, tout autre désir s'éteignit en moi, tellement la Beauté éternelle, qui rayonnait directement en Béatrice, me rendait heureux par son second aspect dans ses beaux yeux ^. Me maîtrisant par la lumière d'un sourire, elle me dit : Tourne-toi et écoute, ce n'est pas seulement dans mes yeux qu'est le paradis ! »

Il semble que toute âme élue — et, par moments, Béatrice n'est pas autre chose — puisse refléter la lumière divine. Et, en efTet, lorsque la glorieuse dame, après avoir remis Dante à saint Bernard, regagne son siège de bienheureuse au troisième rang de la cour du ciel, elle dépouille son sens mystique et redevient l'âme de Monna Bice ; et pourtant « elle réfléchit d'elle-même les rayons éternels » {Par., XXXI, 71). Cette propriété ne suffit donc pas à ériger Béatrice en symbole. Mais il est bien certain qu'à sa qualité de mortelle elle ajoute une signification supérieure, car « elle est la seule par qui l'espèce humaine dépasse tout ce qu'il y a sur la terre» [Inf., II, 76). Si ces vers désignaient une fille des hommes, on serait obligé de les appliquer à la Vierge, mère de Dieu ; il est donc clair qu'ils ne peuvent faire allusion, en Béatrice, qu'à son caractère symbolique.

1. Tout ce passage s'applique non à Béatrice elle-même qui a déjà dévoilé ses yeux, mais à sa bouche qu'elle avait tenue cachée jusqu'alors — le ciel le cache, adombra. Ce mot, sur lequel se sont escrimés les commentateurs, n'est que la traduction du latin obumbrare. L'ange, annonçant à Marie comment aura lieu la conception, s'explique ainsi : Spiriîiis sanclus superueniel in le cl virlus Allissimi obumbrabil libi. Comment cela se peut-il? demande Albert le Grand (qu. 27, super euangelium Alissus est), la puissance du Seigneur ne peut qu'illuminer et non faire de l'ombre. Il trouve la réponse à cette difficulté dans saint Bernard, Homil. super euang. Missus est : « Cela signifie : le Christ, Puissance de Dieu et Sagesse de Dieu, cachera, en la couvrant d'ombre, obumbrando conieqel et occuUabiî, la manière dont tu concevras de l'Esprit Saint, de telle façon que lui et toi vous serez seuls ù les connaître.

2. Doue armonizzando. Cette harmonie est la musique que font en tournant les sphères célestes.

3. Yeux, viso. En ce passage, viso signifie regards et non visage.

Vent, Sponaa, de Lihano ! c'est en ces termes qu'elle est invoquée par les vingt-quatre vieillards {Purg., XXX, 11).

U Epouse, c'est l'Eglise, l'ame éprise de Dieu, la Sagesse ; mais surtout, pour Dante, c'est « la Science divine (Coruf., II, 15) qui est pleine de tout repos, qui ne souffre aucune discussion d'opinions ou d'arguments sophistiques à cause de l'excellentissime certitude de son objet, qui est Dieu... Et c'est d'elle que Salomon dit : Soixante sont les reines et quatre-vingts les concubines et les jeunes esclaves sont sans nombre, mais une est ma colombe et ma parfaite ».

Béatrice est «la lumière et la gloire de la race humaine » {Purg., XXXIII, 115). La gloire de l'homme, c'est la connaissance de Dieu. Jérémie, ix, 23 : « Que le sage ne se glorifie point dans sa sagesse; que le fort ne se glorifie point dans sa force ; que le riche ne se glorifie point dans ses richesses, mais que celui qui se glorifie mette sa gloire à me connaître », dit le Seigneur ^.

Parmi les actes de Béatrice, il en est un particulièrement significatif. Elle assiste immobile aux terribles vicissitudes que subit le char de l'Éghse (Purg., XXXII, 118-123), et ne s'émeut que pour chasser le renard qui prétend s'y glisser, figure de l'hérésie ^. Cette attitude convient particulièrement à la Théologie.

Quand Virgile, la Sagesse humaine, nomme Béatrice à Dante, c'est pour lui dire qu'elle saura résoudre mieux que lui les difficultés théologiques {Purg., VI, 46; XV, 77; XVIII, 48 et 73-75). Et tout le long du Paradis, le nouveau guide ne cesse de disserter. Dès le premier chant , elle explique les relations des êtres avec Dieu ; au second, les taches de la lune et le système du monde ; tout le chant IV, à partir du vers 16 ; tout le chant VII, à partir du vers 19 ; presque tout le chant XX^ III ; le chant XIX en entier, elle les occupe à élucider quelques points de foi. A vrai dire, il lui arrive de traiter, en passant, d'autres objets, notamment la politique ; en général, elle n'y insiste pas ^. Il est clair que sa nature est de professer la théologie.

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