‹ Autour de Dante; Les BéatricesChapitre 403 sur 440 · ROLES RESPECTIFS DE BÉATRICF, ET DE VIRGILE · texte numérisé non relu

ROLES RESPECTIFS DE BÉATRICF, ET DE VIRGILE

moment où Dante, régénéré par la vue des tourments de l'enfer et des expiations du purgatoire, revenu à l'état d'innocence et digne de la grâce, se confie à la Révélation, à la Théologie, à l'Amour chrétien, pour pénétrer dans les régions célestes.

Il est indispensable d'appeler ici l'attention sur une petite inconséquence de Dante. Lorsque Béatrice le quitte après avoir accompli sa tâche, il la remercie en ces termes de l'avoir sauvé [Par.^ XXXI, 79) : « 0 dame en qui dure mon espoir et qui, pour mon salut, as daigné porter tes pas en enfer ! je reconnais la grâce et le pouvoir de tant de choses que m'ont montrées ta force et ta bonté. De la sen^itude^ tu mas éle^é à la liberté, par toutes les voies, par tous les moyens qui pouvaient m'y mener. Conserve en moi ta magnificence, de telle façon que mon âme, que tu as rendue saine, soit digne de te plaire, lorsqu'elle se dégagera des liens corporels. » Ainsi priai-je, dit Dante. Cette oraison manque d'exactitude ; le poète oublie que le principal service que lui a rendu son amante n'a pas été de l'affranchir. Cela fut l'œuvre de Virgile qui, sur les prières de Béatrice, a mené Dante à travers l'enfer et le purgatoire jusqu'à ce sommet où il le quitte en lui disant : « Prends désormais pour guide ton bon plaisir... ton jugement est libre, droit et saiii et ce serait une faute de ne pas suivre ton inspiration ; c'est pourquoi je te couronne empereur ^ de toi-même » {Purg., XXVII, 131).

Car «le droit jugement de l'homme juste est la même chose que laloi» [Con^., IV, 26). « L'âme disposée à recevoir la vérité est soueraine et, autrement, elle est esclave et privée de toute liberté.

La sagesse humaine suffit à libérer l'homme des passions et c'est pour cela que Béatrice n'a point cru nécessaire de guider elle-même son fidèle à travers l'enfer ; elle a confié cette tâche à Virgile. Mais, depuis qu'il a été rendu libre, Dante n'a cessé de s'élever vers Dieu ; c'est cette ascension spirituelle, et non son affranchissement, qu'il doit à Béatrice, à la Science divine. Son bain dans le Léthé et l'Eunoé a replacé sa conscience dans l'état d'innocence de l'humanité primitive ; son voyage à travers les cieux lui a donné la force de soutenir le regard et le rire de Béatrice [Par., XXIII, 48), c'est-à-dire de comprendre Dieu par ceux de ses côtés qui sont accessibles à notre intel-

1. Corono e milrio. La couronne impériale, à cette époque, avait la forme d'une mitre cerclée d'une couronne. On peut s'en assurer, par exemple, au musée de Bruxelles, dans une série célèbre de trois tableaux de Bouts ; au musée d'Amsterdam, dans un tableau allégorique représentant les diverses conditions humaines ; à la Bibliothèque nationale, à Paris, fonds français, 820, fo 157, miniature représentant le pape et l'empereur, reproduite par Petit de Julleville, Histoire de la liiléralure française, II, cli. vm.

ligence, et le voilà aux mains de saint Bernard, c'est-à-dire qu'il va être admis à la paix surhumaine de la contemplation» Voilà ce qu'a fait Béatrice pour lui ; voilà de quoi il devrait la remercier. En franchissant les flammes, dernière enceinte du purgatoire, Dante conquiert la liberté et il n'est que libre ; à se baigner dans l'Eunoé, il gagne la pureté ^ et il n'est que pur. Ce sont des vertus négatives. Mais sa dame, en l'entraînant à sa suite à travers les sphères, lui montre la plénitude de l'activité bienheureuse et de la joie, et lorsqu'il termine son voyage, il se sent en communion avec Dieu : « l'Amour qui meut le soleil et les autres étoiles faisait tourner mes désirs et ma volonté comme une roue également mue sur tous ses points » [Par.^ XXXIII, 143). C'est Béatrice « qui lui a donné des ailes pour son vol sublime » {Par., XV, 54).

§ 3. La théorie des deux guides de Vhumanité^ d'après le « De Monarchia. »

Dans le De Monarchia (III, 15), Dante établit fort clairement sa théorie des deux guides : « L'ineffable Providence propose deux fins à l'homme, à savoir : le bonheur de cette vie, qui consiste dans l'opération de la vertu qui est propre à l'homme et qui est figuré par le paradis terrestre ; le bonheur de la vie éternelle, qui consiste à jouir de l'aspect de Dieu, à quoi ne peut s'élever la vertu propre à l'homme, si elle n'est pas aidée par la lumière divine ; cette jouissance, c'est le paradis céleste. A ces deux bonheurs on parvient par des moyens différents, puisque ce sont des fins différentes. Nous arrivons au premier par les enseignements de la philosophie, en modelant nos actions suivant les vertus morales et intellectuelles ; et au second par les enseignements de la religion, qui sont au-dessus de la raison humaine, en modelant nos actions suivant les vertus théologales, la Foi, l'Espérance et la Charité. Ces fins et ces moyens nous sont indiqués, les uns par la raison humaine, qui se manifeste à nous par les philosophes, les autres par l'Esprit-Saint qui nous a révélé la vérité surnaturelle et les choses qui nous sont nécessaires par l'intermédiaire des prophètes, des écrivains sacrés, du Fils coéternel de Dieu Jésus-Christ et de ses disciples.

« Mais la cupidité ferait perdre de vue aux hommes ces moyens, s'ils n'étaient maintenus dans leur voie par une bride et un frein, comme des chevaux errants dans leur brutalité. C'est pourquoi il faut à l'homme une double direction, suivant sa double fin, à savoir ; le Sou-

1. Puro e disposto a salive aile slelle {Purg., XXXIII, 145).

LA THÉORIE DES DEUX GUIDES DE l'hUMAMTÉ 783

verain Pontife, pour conduire, d'après la révélation, l'humanité à la vie éternelle ; et l'Empereur, pour la conduire, d'après les enseignements de la philosophie, à la félicité temporelle. »

Ce paradis terrestre, cette béatitude temporelle, à laquelle l'homme parvient par ses propres forces, par l'exercice des vertus naturelles que nous enseigne la philosophie ; ce paradis céleste, béatitude éternelle, auquel il ne peut s'élever que dans la voie de la révélation et de la grâce, par l'aide de Dieu, Dante les a successivement atteints dans son voyage d'outre-tombe. Cet effort de l'humanité sur la double route, c'est la ïnarche du grand Toscan à travers les abîmes, la montagne et les sphères. Les deux chemins ne divergent point, mais l'un s'arrête où l'autre commence. La Raison, la Sagesse humaine, sous les traits de Virgile, conduisent Dante au paradis terrestre, à la félicité temporelle, car, ayant rendu son jugement « libre, droit et sain», elles l'ont préparé à l'opération des vertus naturelles ; il n'a plus qu'à obéir à sa propre inspiration, fallo fora non fare a tuo senno. Mais elles ne l'ont mené là que pour le remettre aux mains de celle qui béatifie, Béatrice, la Science divine (Révélation, Doctrine chrétienne, Théologie) qui de l'homme heureux fera un élu ; arrivé devant elle, Virgile disparaît pour ne plus revenir.

A vrai dire, les deux guides que le De Monarchia donne à l'humanité ne sont ni la philosophie (c'est-à-dire la morale) ni la religion, mais les personnages chargés de lui en imposer les principes, le Pape et l'Empereur. Il s'ensuivrait qu'au lieu de Virgile et de Béatrice, c'est Auguste et Benoît XI qui auraient dû mener vers Dieu l'Alighieri.

Non ; car l'Empereur et le Pape sont morts; les deux pouvoirs, au lieu de marcher d'accord, se sont livré une bataille si acharnée qu'ils ont réussi à se détruire {Purg., XVI, 106-109). « Jadis, aux temps heureux, Rome avait deux soleils qui nous montraient les deux routes, celle du monde et celle de Dieu ; l'un a éteint l'autre. » Le siècle est devenu « sauvage » (XVI, 135) ; l'Italie est « l'auberge des douleurs, un navire sans matelots au plus fort de la tempête, non donna di pros^incie ma hordello » [Purg., XVI, 78). Non pas que les hommes soient corrompus, mais ils sont mal guidés ^. « Sur terre il n'y a plus personne pour gouverner, c'est pourquoi l'humanité s'égare » [Purg., XXVII, 140). Les deux guides ressusciteront un jour ; l'aigle ne sera pas toujours sans héritier (Purg. XXXIII, 37) et le Saint-Siège, transféré à Avignon, s'établira de nouveau à Rome [Purg., XXXIII, 10-13 ; modicum et vos videhitis me) ; mais, en attendant que le Pontife

1. Purg., XVI, 100-105 : guida, mala condoUa. Maia condotta signifie mauvaise direction.

Ils FEMMES DE DvNTF

et i Kiiiptrciir reprennent, chacun lians sa voie, la direction de rhumanitc, par qui sera-t-elle conduite ? uniquement par ces principes dont saint Pierre et César étaient les agents, la morale et la religion. Toute autorité, pour le moment, est morte, celle du Pasteur comme celle du Chef ; les passions qu'aucun frein n'arrête plus se livrent bataille, l'homme s'égare dans la « forêt sauvage » ; pour échapper aux monstres qui l'attendent, il ne peut plus compter que sur lui-même et sur Dieu, sur la Sagesse humaine et la Science sacrée, sur Virgile et Béatrice.

§ 4. Béatrice est la Science sacrée.

La Science sacrée est comme un miroir dans lequel les hommes aperçoivent la vérité divine. Ils n'atteignent directement à Dieu que par la contemplation, l'extase, le ravissement, forme qui se rapproche de la façon dont les anges et les élus connaissent son essence; c'est la plus élevée des opérations de l'âme humaine. Aussi Béatrice, Science sacrée, simple miroir, cède-t-elle la place, quand il s'agit de mener Dante devant le Très-Haut, à saint Bernard, symbole de la contemplation.

La Science sacrée ne nous offre que d'une manière indirecte el par réflexion la notion des principes éternels. Telle est, précisément, la fonction de Béatrice dans la Comédie. Au chant XXXI du Purgatoire^ elle contemple le Griffon, qui figure les deux natures du Christ, l'Homme et le Dieu. « Ses yeux restaient attachés sur le Griffon. Comme le soleil dans un miroir, non autrement, y rayonnait la double bête, tantôt suivant une de ses natures, tantôt suivant l'autre. Pense, lecteur, si je m'émerveillais, voyant l'objet ne pas changer et se transformer pourtant dans l'image qui en était réfléchie. » Ceci signifie que la théologie étudie successivement les deux natures du Christ, qui, en soi, est un.

Les deux principales beautés de Béatrice sont les yeux et la bouche, et celle-ci, non moins que les yeux, est le reflet de Dieu. « Tourne, Béatrice, tourne tes yeux saints, lui disent les trois Vertus théologales (Pwrg.jXXXI, 133), vers ton fidèle qui a fait tant de pas pour te voir. Par grâce, fais-nous la grâce de lui dévoiler ta bouche, qui est la seconde beauté que tu caches. — O reflet de la vivante lumière éternelle ^ ! De tous ceux qui pâlirent sous l'ombre du Parnasse ou burent

1. 0 isplendor dt uiua luce eierna. Sap., vu, 26 : Candor esi lacis œîernœ el spéculum sine macula Dei majeslalis el imago bonitalis illius.

Isplendor signifie reflet. Cf. Conv., III, 14, où Dante explique le sens des mot luwe, raggio. splendore.

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