‹ Autour de Dante; Les BéatricesChapitre 406 sur 440 · BÉATRICE EST LA SCIENCE SACRÉE · texte numérisé non relu

BÉATRICE EST LA SCIENCE SACRÉE

Aussi sa parole rappelle-t-elle à Dante l'auteur de cette Somme qui lui fut familière, le subtil écrivain qui sut condenser en quelques livres la vaste science des Pères, l'idéal des docteurs, le roi de la scolastique, l'homme qui, aux yeux des modernes, incarne la théologie dans toute son aridité. Dante lui a confié, dans la Comédie, un rôle important. Dans le chant X, ilénumère lésâmes des théologiens; dans le chant IX, il prononce l'éloge de saint François, ne se tait que pour écouter celui de saint Dominique, puis lâche les écluses à sa dialectique et en inonde tout le chant XIII. Quand ce flux de raisonnements s'arrête enfin, Dante remarque avec complaisance que le langage de Béatrice et celui de saint Thomas sont tout pareils {Par., XIV, 1 et suiv.) : « Dans un vase circulaire, l'eau se meut du centre à la circonférence et de la circonférence au centre, suivant qu'on lui donne le branle du dedans ou du dehors. Ce que je dis là me frappa tout de suite l'esprit, dès que se tut l'âme glorieuse de saint Thomas, à cause de la ressemblance de son langage et de celui de Béatrice, à qui il plut de commencer, après lui, en ces termes, etc. » Et, en effet, Béatrice s'adresse aux bienheureux, pour qu'ils expliquent à Dante un nouveau point de théologie.

Aussi, dans le soleil {Par., X), les âmes des théologiens ^, chantant et courtisant {vagheggia) leur inspiratrice, viennent se former en guirlande autour d'elle ^.

126) ; elle confirme la prédiction de saint Pierre Damien que la corruption des prélats sera châtiée {Par., XXII, 7-22) ; ici encore, nous sommes, en une certaine mesure, dans le domaine des choses sacrées. Mais elle lait des prophéties politiques : Par., XXVIII, 140-148 et XXX, 133-148 ; et surtout Purg., XXXIII, 10-13 et 34-79. En ces divers cas, elle parle comme eût fait toute autre bienheureuse ; c'est l'âme de Monna Bice qui prophétise et non la Science sacrée.

1. Notons ici une des petites inconséquences de la Comédie. Parmi ces docteurs arides qui entourent Béatrice, figure Richard de Saint- Victor, « che a considerar fù più che viro » {Par., X, 132), un des contemplatifs les plus connus du moyen âge. Or les esprits contemplatifs sont placés par Dante au-dessus de tous les autres, dans Saturne {Par., XXI) et non dans la sphère relativement inférieure du soleil.

2. Pour démontrer que Béatrice est la théologie on s'appuie souvent sur deux passages qui, à notre avis, ne contiennent point cette preuve. Virgile appelle Béatrice «vraie louange de Dieu », Iode di Dio vera {Inf., II, 103). Cela ne signifie point que la fonction de Béatrice soit de louer le Seigneur. Cela signifie qu'elle fait honneur, par sa merveilleuse beauté, à la Toute-Puissance qui la créa. Elle est un miracle vivant {V. JS., §29 ; Par., XIII, 63), et ce miracle constitue, par sa longue présence parmi les hommes, une louange efficace, réelle, vera, du pouvoir divin.

Interrogé par Dante sur un point do théologie, Virgile, après lui avoir donné son opinion, l'invite à s'adresser à Béatrice, à a celle qui sera la lumière entre la vérité et l'intelligence », c'est-à-dire qui lui fera comprendre ce point obscur. Cela, sans doute, peut s'appliquer à la théologie, mais aussi à toute âme élue. Le sens de ce passage est analogue à celui du vers 77 du ch. XV du Purg. : « ella pienamente ii torrà quesla ed allra brama ».

Béatrice, pourtant, semble être quelque chose de plus que la théologie toute pure. Les théologiens, placés dans le soleil, occupent un rang assez bas parmi les élus, au-dessous des soldats, qui sont dans Mars, et des rois qui sont dans Jupiter. Peut-être Dante considérait-il leur science comme une des formes de l'action (écrire et prêcher, c'est agir), forme inférieure à la bataille. Mais comment admettre qu'il ait fait de Béatrice un symbole moins élevé que la guerre, fût-elle la Croisade, et la justice, fût-elle l'Empire? Peut-être incarne-t-elle à la fois la Théologie et la Révélation ^

§ 5. « Soîa per cui rumana spezie eccede ogni contenlo r- {Inj., II, 76).

Il reste à expliquer un texte qui ne semble point compatible avec ce sens.

H Puissante dame, lui dit Virgile (/«/., II, 76), ô toi seule par qui l'espèce humaine dépasse tous les êtres de la terre ^. »

Or, il n'y a aucun moyen de s'y tromper; la seule puissance au moyen de laquelle l'humanité s'élève au-dessus des bêtes, c'est la raison : ce n'est pas la théologie, qui n'est que l'application de la raison, dans les limites de la foi, aux choses divines. De l'avis de saint Thomas et des auteurs sacrés, de l'avis de Dante lui-même, c'est la raison qui caractérise l'homme ^, car elle est propre à l'espèce humaine, tandis que la science divine demeure étrangère à beaucoup de mortels.

Béatrice serait donc la raison ? Les passages fort clairs que nous venons d'examiner démontrent que ce sens ne lui convient en aucune manière. D'ailleurs, c'est Virgile qui représente la Raison *. Comment

1. Béatrice ne peut être ni la Foi, ni l'Amour, ni T Espérance, car ces trois vertus théologales aiguisent les yeux de Dante pour lui permettre de plonger ses regards dans ceux de Béatrice {Purg., XXXI, 110-111). De même, interrogé par les Apôtres [Par., ctiants XXIV et suiv.) sur les trois vertus théologales, Dante, aux côtés de qui se trouve Béatrice, ne répond pas de manière à la mettre directement en cause.

Des interprètes trop ingénieux ont voulu voir dans Béatrice l'Intellect actif, la liberté du jugement, l'autorité sacerdotale, l'habitude de la bonne élection, la monarchie, etc.

2. Textuellement : «O dame de puissance {Donna di viriù), toi seule par qui l'espèce humaine dépasse tout ce que contient ce ciel dont les cercles sont les plus petits. » Ce ciel est celui de la lune. On se représentait ainsi l'univers : au centre, la terre, immobile ; autour d'elle, les neuf sphères célestes comme autant d'enveloppes concentriques, d'autant plus larges et plus rapides dans leur mouvement qu'elles sont plus distantes de leur centre commun. La première de ces enveloppes, la plus voisine de la terre, celle dans laquelle notre globe est contenu comme un œuf dans sa coquille, est le ciel de la lune. Ce que contient ce ciel, «dont les cercles sont les plus petits », c'est l'ensemble des choses terrestres.

3. Conv.f II, 8 : « Vivre, pour l'homme, c'est user de la raison, car elle est sa vie spéciale et l'acte de sa plus noble partie. »

4. Par exemple [Purg., XVIII, 46 et suiv.), interrogé par son disciple sur le pro-

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