SOLA PER CUI L AMANZA
donc le poète latin applique-t-il à Béatrice, Science divine, la particularité qui appartient en propre au symbole qu'il figure et qui est son vrai titre de gloire, celle d'élever l'homme au-dessus de tous les êtres périssables ? Comment le Sage « dont la renommée durera autant que le monde » (/n/., II, 59) se ravalerait-il au rang des bêtes, lui et les grands esprits de l'antiquité qui vivent honorés dans le château lumineux des Limbes {Inf., IV, 71-150)? Il restera toujours étranger à la Science divine, et si c'est par elle que l'espèce humaine se distingue de la brute, il n'aura été qu'une brute, certainement.
Il ne faut voir dans ce passage qu'un échange de politesses entre Virgile et Béatrice et un acte d'humilité de la Raison devant la Foi. C'est un des cas où les figures dantesques, à la fois personnages réels et symboles, concilient sans trop de heurts leur double caractère.
Des hauteurs du ciel où elle siégeait en compagnie de Rachel, Béatrice est descendue dans le Limbe pour demander à Virgile de sauver celui qu'elle aime. Elle est mue par un sentiment si fort qu'il lui arrache des larmes ^ et ne néglige aucun moyen pour obtenir du chantre de l'Enéide le service dont elle a besoin. Ame élue et bienheureuse, elle ne parle à ce réprouvé qu'avec une déférence touchante: « 0 ânrie courtoise du Mantouan, dont la renommée dure encore dans le monde et durera autant que le monde... la noblesse de ton langage t'honore, toi et ceux qui t'ont entendu » {Inf.. II, 58 ; 114) et elle lui promet une récompense honnête : «Quand je serai revenue devant mon Seigneur, je me louerai souvent de toi à lui. »
Or Virgile n'est pas seulement le « Sage qui sut tout » {Inf., VII, 3), il est un homme fort poli, un courtisan et un adulateur ; il se complaît à s'incliner devant ses interlocuteurs, même quand c'est superflu. Abordant les régions du Purgatoire, sévèrement gardées par Caton, il croit utile, lui qui remplit une mission miraculeuse, en vertu d'ordres divins, de se concilier les bonnes grâces de ce farouche concierge. Il lui dit que sa femme continue de l'aimer du fond des Limbes et promet de lui rapporter des nouvelles de son époux; puis il parle à ce rude républicain de « ses sept royaumes » et des âmes qui purgent leurs péchés « sous son gouvernement », alors que la fonction de Caton, infiniment plus humble, se borne à surveiller l'accès des lieux d'expiation. Enfin, Virgile, païen et damné, a soin de rappeler à cet autre
blême de la liberté de la volonté, Virj>[ile lui répond : « Sur ce point, je puis te dire tout ce qu'en voit la raison ; pour en savoir plus lontr, attends Béatrice, car c'est l'œuvre de la foi. »