‹ Autour de Dante; Les BéatricesChapitre 413 sur 440 · LE DERNIER GUIDE · texte numérisé non relu

LE DERNIER GUIDE

me donnera des ailes, comme aux colombes, et je m^envolerai vers la paix ? Ah ! comme je voudrais tomber souvent de cette mort, pour m'évader des liens de la mort, pour ne pas sentir les mortelles délices de la vie, pour n'être pas stupéfié par les passions, par la brûlure de l'avarice, par les aiguillons de la colère, par l'angoisse des soucis... Bonne mort, qui ne prive pas de la vie, mais la transporte dans un air meilleur. Bonne mort qui ne fait pas tomber le corps et élève l'âme.

«Voilà pour les hommes. Mais je voudrais que mon âme mourût aussi, si je puis m'exprimer ainsi, de la mort des anges ; je voudrais que, laissant le souvenir du présent, elle se dépouillât non seulement du désir des choses inférieures et corporelles, mais de leurs images... telle est la contemplation. N'être pas soumis en cette vie au désir des choses, c'est la vertu humaine ; dans sa méditation, n'être pas enveloppé par les images matérielles, c'est la pureté angélique.

« L'une et l'autre sont un bienfait de Dieu ; l'une et l'autre sont un excès ; dans l'une et l'autre, on se dépasse soi-même. Heureux qui peut dire : Ecce elongavi fugiens et mansi in solitudine. Il ne lui a pas suffi de s'en aller, il a dû aller loin pour trouver le repos. Tu as franchi les délices de la chair, tu n'obéis plus à ses désirs, tu es parti, tu t'es séparé ; mais tu ne t'es pas encore éloigné ; il faut que la pureté de ton âme ait réussi à s'envoler par delà les images matérielles qui accourent vers toi de toutes parts. Sans cela, je ne puis te promettre le repos. Tu te trompes, si tu crois trouver hors de toi le lieu du repos, le secret de la solitude, la sécurité de la lumière, la demeure de la paix. ))

Hugues de Saint- Victor [De sacramentis, I, x, 21, dans Migne, vol. 176, col. 329) :« L'âme (avant la chute) avait le monde en dehors d'elle et Dieu en elle. Elle possédait un œil pourvoir, en dehors d'elle, le monde ; cet œil était l'œil de la chair. Elle possédait un autre œil, pour se voir elle-même et ce qui était en elle, c'était l'œil de la raison ; et elle avait encore un œil pour voir en elle Dieu et ce qu'il y a en Dieu, et c'était l'œil de la contemplation. Tant que l'âme eut ces yeux ouverts, elle voyait clairement et juste ; mais quand les ténèbres du péché furent entrées en elle, l'œil de la contemplation s'éteignit, de manière à ne plus rien voir ; l'œil de la raison devint chassieux et ne vit plus que douteusement ; seul, l'œil de la chair garda sa clarté... L'homme peut donc voir le monde ; il peut aussi voir en partie les choses de l'âme ; mais il ne peut voir Dieu, parce qu'il a perdu l'œil de la contemplation. » Hugues distingue trois manières de penser qui correspondent à ces trois yeux : la cogitation ou penser perceptif, qui

est la réflexion sur les notions fournies par les sens ; la méditation ou penser discursif y qui, par son travail sur lui-même, peut découvrir quelque lambeau de vérité ; la contemplation ou penser intuitif, dans lequel l'âme se sépare non pas seulement des sens, mais encore d'ellemême et vient se perdre en Dieu comme l'onde dans la mer.

S. th., ir^lPjqu. cLxxx, art. 5: « Il est impossible que dans l'état de la vie présente, tant qu'on fait usage des sens, on arrive par la contemplation à voir l'essence divine, quoique cela puisse se faire par le ra^'issementy comme il est arrivé à saint Paul... On peut être dans cette vie potentiellement sans y être en acte, dans ce sens que l'âme de l'homme reste unie à son corps mortel comme sa forme, mais de manière à ne faire usage ni des sens corporels, ni de l'imagination, comme il arrive dans le ravissement. De cette façon, l'âme peut s'élever à la vision de l'essence divine. »

La contemplation est donc une opération fort difficile à notre âme, et ce n'est que par de lents échelons qu'elle s'y élève, « l'audition, la lecture, la prière, la méditation, la considération, la pensée... Les uns de ces actes ont pour objet de recevoir les principes au moyen desquels on arrive à la contemplation de la vérité ; les autres appartiennent à la déduction des principes qui établissent la vérité dont on recherche la connaissance » [S. th., ibidem).

L'étude de ces principes fait l'objet de la science sacrée et, par conséquent, selon saint Thomas, elle est la voie par où l'esprit peut s'élever jusqu'à la contemplation. Dante suit cette opinion, puisqu'il n'arrive à saint Bernard que par l'intermédiaire de Béatrice. C'est qu'il est, comme saint Thomas, un dialecticien, épris de subtilités. Saint Bernard et Richard de Saint- Victor, le dernier surtout, sont d'un autre avis. Celui-ci n'accorde à la raison qu'une faible et trouble clarté, il fait peu de cas du savoir ; il doute que l'étude soit la meilleure voie de l'extase ^. Saint François pensait de même.

1. Par curiosité, et aussi parce qu'il semble avoir inspiré quelques vers du Paradis (XXI, 34-39), nous donnons ce passage de saint Thomas, S. th.. Il» II ae, qu. clxxx, art. 6 : « Richard de Saint- Victor distingue dans la contemplation divers mouvements, par analogie avec les oiseaux du ciel. Les uns tantôt s'élèvent aux régions les plus hautes et tantôt se précipitent vers les plus basses, et recommencent souvent ce mouvement contraire ; d'autres se jettent à droite ou à gauche une foule de fois ; il y en a qui se portent fréquemment en avant et en arrière, quelques-uns tournent en cercle, décrivant des orbites plus ou moins allongées ; enfin on en voit qui restent immobiles et comme suspendus à la même place. » Saint Thomas ramène tous ces mouvements à trois, le circulaire, le droit et l'oblique.

On peut rapprocher de ce que dit Richard de Saint- Victor les vers où Dante compare le mouvement des âmes contemplantes sur l'échelle d'or, dans Saturne, au vol des corneilles qui s'éveillent. « Les unes s'en vont sans revenir, les autres

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Ceux-là vraiment furent des « contemplants )) * ; Dante était un thomiste.

reiobrnent au point d'où elles étaient parties, d'autres restent en décrivant des cercles » {Par., XXI, 34-39).

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