LE DERNIER GUIDE
En ce passage, le sens littéral et le sens allégorique se contredisent. Béatrice, la Science divine, absorbe tellement la pensée de son amant qu'il néglige de méditer sur l'Église et sur le Christ. Quelle incohérence ! C'est qu'ici Fiéatrice n'est pas la Science divine, elle n'est que la femme que Dante adora, à qui il subordonne tout, même le sens qu'elle signifie. C'est une des pires conséquences du système d'allégorie par figures adopté dans la Comédie. Ce procédé prête la souplesse de la vie aux plus rigides symboles, il les anime d'un charme mystérieux, mais aux dépens du bon sens.
Le même cas se reproduit plus tard (Pa/-., XXIII, 70), lorsque Dante se trouve en face de la Cour du ciel ; il ne la voit pas, la face de Béatrice l'hypnotise. « Pourquoi mon visage, lui demande-t-elle, t'enamoure-t-il au point de t'empêcher de te retourner vers le beau jardin qui fleurit sous les rayons du Christ ? »
§ 11. Le dernier guide : saint Bernard ; la Contemplation.
Si large que soit le sens du symbole de Béatrice, Dante lui a pourtant posé des bornes précises. Il ne lui a pas accordé, dans son élan vers le ciel, la puissance spirituelle tout entière. Elle ne renferme pas en elle toutes les facultés de l'âme mystique, et la plus haute de toutes, la contemplation, lui reste étrangère. Au chant X du Paradis, 55 et suiv.), Dante remercie le Seigneur avec une telle effusion et s'abîme tellement dans cet acte d'amour que « Béatrice s'éclipse dans l'oubli ». — « L'absorption totale de l'âme en Dieu, écrit Lombardi, telle est la fin dernière de la contemplation. Une fois cette fin obtenue, l'âme oublie la théologie, ne s'en occupe plus, ni d'elle, ni d'aucun des moyens par lesquels elle nous conduit à cette fin dernière. »
Béatrice ne s'offusque pas de cet oubli momentané, « elle en rit » ; elle sait bien qu'elle est impuissante à mener Dante jusqu'à Dieu et qu'il lui faudra saint Bernard pour la remplacer. Pour goûter la présence divine, la Théologie cède la place à la Contemplation ; et c'est elle-même qui demande ce secours, comme elle avait d'abord requis celui de la Sagesse humaine. Elle avait été chercher Virgile dans le Limbe et elle appelle saint Bernard dans l'Empyrée {Par., XXXI, 65 et 95). Au sommet du Purgatoire, quand Béatrice apparaît, Virgile, ayant terminé sa tâche, s'évade silencieusement, au moment où Dante va lui adresser la parole [Pnrg. , XXX, 45) ; c'est que la Raison ne peut pénétrer dans le ciel où la Science sacrée va conduire son amant. Mais celle-ci disparaît à son tour, de la même façon que Virgile ; Dante se tourne vers elle pour lui poser une question; et elle n'est plus là {Par., XXXI, 56 et suiv.). C'est que saint
Bernard est arrivé ; et comme Virgile devant Béatrice, Béatrice est inutile devant saint Bernard. La Science sacrée mène dans le ciel, elle ne mène pas jusqu'à Dieu et, pour la dernière étape, il n'y a d'autre voie que la contemplation ^.
Il ne faut pas se dissimuler toute l'étendue spirituelle qui sépare ces deux opérations de l'âme. Pour arriver à ses fins, l'une emploie le raisonnement ; l'autre saisit par intuition. La première est le mode de connaissance propre à l'homme ; la seconde se rapproche de la spéculation des anges.
S. th., PIP', qu. V, art. 1 : « La nature intellectuelle (l'ange) l'emporte sur la nature raisonnable (l'homme) par rapport à la manière de connaître la vérité. Car la nature intellectuelle perçoit immédiatement la vérité, à laquelle la nature raisonnable ne parvient qu'à l'aide des déductions de la raison. »
/6z'(/.,PIP, qu.viii,art. 7:«Ily adeuxsortesdevision de Dieu: l'une parfaite, par laquelle on voit l'essence divine, et l'autre imparfaite, parlaquclle nous voyons cependant ce qu'il n'est pas ;... la première se rapporte au don d'intelligence tel que nous le posséderons dans le ciel, le second à ce don commencé, tel qu'il existe ici-bas. »
Étudiant le sommeil de l'Epouse du Cantique^ saint Bernard nous montre ce qu'est la contemplation [in Cant. serm. LU, 3-4) : « Ce n'est pas le sommeil placide qui assoupit suavement pour un instant les sens de la chair ; ce n'est pas le sommeil horrible de la mort... C'est un assoupissement vital et vigilant, qui illumine le sens intérieur et, repoussant la mort, nous fait participer à la vie éternelle ; c'est un sommeil vénérable qui n'assoupit pas les sens, mais les annihile. C'est une mort, cette mort dont l'Apôtre loue certains vivants : Mortui estis et vita vestra abscondita est cum Christo in Deo.
« Il est donc permis d'appeler mort cette extase de l'Epouse, qui n'est pas la vie, qui arrache aux liens de la vie, ce qui fait qu'elle peut dire : Anima nostra sicut passer erepta est de laqueo venantium. Car, en cette vie, l'âme marche au milieu de lacets, et lorsqu'elle ne les craint pas, elle peut s'arracher à elle-miême par une sainte et véhémente méditation ; c'est pourquoi /rwsira facitur rete ante oculos pennatorum. Comment craindre la luxure lorsqu'on ne sent même pas la vie ? Quand l'âme s'échappe, non de la vie, mais du moins du sens de la vie, il n'est pas possible qu'elle éprouve les tentations de la vie. Qui
1. Béatrice siège à côté de l'antique Rachel (/ai/., II, 102, et*Par., XXXIII, 8). Il est tout naturel que la Science sacrée se trouve en compagnie de la Vie contemplative, que signifie Rachel. Il ne faudrait pas confondre la vie contemplative, l'étude, l'opposé de la vie active, avec la contemplation, qui est l'extase de l'âme en Dieu.