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LA BONNE TENUE

§ 2. Portrait moral de la Dame-perfection.

Moralement, la dame réunit aux qualités mondaines, aux bonnes façons (ensenhamen), la culture de l'esprit [saher), la droiture du jugement [sen), la mesure {mezura), la sagesse [conoyssensa) et la bonté [humilitat). Elle n'est pas seulement la poupée qui orne de Téclat de ses charmes et de ses costumes les échafauds devant lesquels, avant la joute, les chevaliers font leur eslai. « Que doit-on demander à une femme? dit Gaubert de Puycibot [Be s cujet, R. III, 365). Qu'elle sache plaire par ses bonnes actions. » — « Ce n'est ni la beauté, ni la naissance qui font la dame, assure Blanchemain ^ ; c'est la sagesse. » — « Il sied à une femme d'être belle, reconnaît Arnaut de Marveil {Razos e mesura, R. IV, 407), mais ce qui la pare le mieux, c'est le savoir et la sagesse ^. » Telle est la dame aimée par Amanieu de Sescas {A vos que ieu am, R. Lex. I, 503). Elle est umil] elle a mezura, sen, saber, conoyssensa ; Dieu semble l'avoir formée de ses propres mains. Et telles elles sont toutes ^.

§ 3. La bonne tenue [ensenhamen) .

Arrêtons-nous un instant sur deux de ces qualités, bonnes façons et savoir, ensenhamen et saber, car elles varient suivant les temps et les lieux, alors que la sagesse, la bonté et le jugement restent immuables.

Uensenhamen comprend la bonne tenue, l'usage du monde, les petits talents d'agrément, la gracieuseté de l'accueil et de la conversation *, « nobles paroles et franc rire ».

1. Femme troubadour citée par Francesco de Barberias (Thomas, op. cit.).

2. Cf. du même, Sel que vos es, R. III, 259, et Si m deslrenhd: , R. III, 223.

3. Aimeric de Pégullian, Ane vas amor, dans Brev. dWm., 28299 : « La mesure, l'intelligence qui est la racine de tous les biens, la jeunesse, la beauté, la sagesse, le savoir. Dieu mit tout cela en elle quand il nous l'envoya, et il voulut que sa valeur valût plus que la valeur elle-même et qu'elle fût honorée au-dessus de toutes les autres. Et je ne crois pas qu'aucune autre soit revêtue d'autant de bien ! »

Uc de la Baccalaria, Ses lots enjans, R. III, 340 : «Tout ce qui est partagé entre toutes les autres, intelligence et beauté, nobles paroles et franc rire, bonnes manières, savoir et sagesse, et tout ce qui touche au vrai mérite, tout cela est réuni en vous. »

Brev. d'Am., 31135 : «Choisissez une dame pleine de mérite, bonne, belle, vertueuse et importante; plus grand sera son mérite, plus vous l'aimerez et plus durera votre amour. »

4. Arnaut de Marveil, Franqueza e noirimens, R. Lex. I, 357 : « Dame sage et vaillante, en vous sont mérite, intelligence et beauté fine et pure, cœur gai et fier, manières amoureuses pleines de foie et de charme, et en toutes choses, vos actes sont courtois, plus que ceux d'aucune créature. »

DaudesdePrades, fîrey.rf'.lm., 29810: «Dans tout l'espace compris sous le ciel, il ne naquit jamais une dame aussi gaie, aussi pleine de valeur, ni qui possédât à un

106 l'amour et la femme en occitanie

Les daines doivent savoir chanter, jouer des instruments, lire les romans à haute voix, bien danser, jouer aux tables et aux échecs (la Clef d'amour, Hist. litL, XXIX, 466).

Dans la rue (Robert de Blois, le CJmstieinent des Dames, Hist.litt. XIX, 834) elles doivent marcher toutes droites, à pas mesurés, ne pas précéder de trop loin leur suivante, ne pas regarder à droite et à gauche, ne pas muser çà et là, saluer débonnairement tous ceux qu'elles rencontrent, « car cela ne coûte pas grand'peine, et celui qui salue volontiers est beaucoup plus prisé ». A l'église, ne pas trop rire, ne pas trcp parler ; en compagnie, ne pas trop chanter, ce car ainsi on ennuie souvent » ; à table « quand on mange dans la même écuelle que quelqu'un, ne pas garder pour soi les meifleurs morceaux et ne pas s'essuyer les yeux ou le nez à la nappe ; dans la rue, ne pas s'arrêter devant les maisons pour regarder à l'intérieur ; si on entre, s'annoncer en toussant ^ ».

Ces préceptes de civilité puérile et honnête s'observent sans beaucoup d'elTort ; mais que d'art dans le manège [domnei) de la dame entre les soupirants, pour souffrir leurs assiduités sans leur permettre de franchir les bornes et sans prêter le flanc aux calomnies des losengiers ! Elles occupaient le vide de leurs journées à voir du monde, menaient une existence de salon, caquetaient sans arrêter et jouaient au plus fin avec leurs adorateurs « Elles doivent garder de la retenue dans leurs manières, chez elles et dans la rue [Brei^. (i'.4m.,30432) et se garder de trop parler; il faut que, parmi les gens qui viennent les voir, elles sachent distinguer ceux qu'on doit honorer ; elles doivent accueillir tout le monde, bons et mauvais, mais chacun suivant sa condition, de manière à ne fâcher personne^... » Et ici, Matfre cite Garin le Brun (30497) : « Que les dames ne s'habituent pas à la compagnie de ceux qu'il convient d'éviter, qu'elles ne

aussi haut point tout ce qu'exige le vrai mérite. Elle sml parler noblement et bien acciieillir eî coquelcr^ et captiver tout le monde par son charme ; et n'en aimer de cœur, qu'un seul. »

1. Roman de la Rose, 1425-29 : « La femme doit s'c.sseoir à table la dernière; auparavant, elle doit veiller dans la maison à ce que tout soit prêt pour le repas. Une fois assise, elle doit serv^ir tout le monde, trancher les viandes et donner du pain autour d'elle. Elle doit servir son compagnon d'écuelle et lui présenter les plus fins morceaux. »

2. Voici les qualités que Chiaro Davanzati {Anl. Rime IV, sonn. E si mi place) exige de la jeune fille, puis delà femme : « J'aime à voir la jeune fille douce, bonne eb de belles façons, baissant les yeux lorsqu'elle parle et parlant peu, et j'aime beaucoup qu'elle ait de bons sentiments et qu'ils redoublent si elle entend dire d'elle du bien. J'aime beaucoup qu'une dame tienne de sages discours, qu'elle ait un noble port, qu'elle aime ce qu'aime son mari, qu'elle sache marcher et saluer gracieusement. »

l'amour conjugal iÇïJ

soient pas trop familières avec les gens de petite maison, avec ceux qui ne sont pas faits pour elles ; cela leur réussit mal d'ordinaire et cela cause de méchants bruits. »

§ 4. Uamour conjugal.

Parmi les usages de la bonne compagnie à cette époque figurait une règle que connut aussi le xviii^ siècle : la femme comme il faut pouvait aimer tout le monde, sauf son mari.

A vrai dire, on rencontre dans les chansons de geste, les romans et même les biographies des troubadours de touchants exemples d'amour conjugal. Lorsque Guillaume, vaincu par les Sarrazins, rentre à Orange [Aliscans^ 2000-2066), sa femme Guibourc l'aide ellemême à retirer son armure sanglante ; elle pleure et se pâme. Son mari va repartir chercher du secours. « Ah! sire Guillaume, dit-elle, tu vas t'en aller en France, tu vas me laisser dolente et éplorée au milieu des païens ! Et toi, tu iras en une terre riche et abondante, tu y verras maintes jeunes filles aux fraîches couleurs, mainte noble dame bien parée. Je sens que tu m'auras bien vite oubliée et que ton amour ira d'un autre côté. Et que pourriez-vous regretter en ce pays où vous avez enduré la faim, la soif et tant de douleurs? — Guillaume regarde Guibourc, les larmes lui montent aux yeux, coulent sur son menton et mouillent le fourreau de son épée. Il prend Guibourc dacns ses bras et la couvre de baisers : Ne soyez pas inquiète, dame ; je vous jure que je ne changerai pas de vêtement, ni de chemise, ni de braies, ni de chausses ; que je ne me laverai point la tête, que je ne mangerai pas de chair ni de poivrade, que je ne boirai pas de vin ni d'épices, que je ne boirai que de l'eau, que je ne mangerai que du pain mêlé de paille, que je ne coucherai pas sur la plume, mais seulement sur le cuir de ma selle ; et jamais ma bouche ne touchera une autre bouche, elle ne connaîtra que le baiser çX la saveur de la vôtre. » — Puis il monte à cheval. « Adieu, lui dit G-uibourc, souviens-toi de cette malheureuse. » Il l'embrasse, puis il se met en sa voie. « Que Dieu le conduise, qui fit le ciel et la rosée, ainsi que la Vierge Marie ^. »

Oriabel [Jourdain lie Blawes, 2100) demande très humblement à son mari de l'emmener avec lui pour lui servir d'écuyer, seller ses ( hevaux, le déchausser, coucher sous l'escalier et être sa servante ; OKve [Doon de la Roche), injustement répudiée par son mari, qui aî épousé une autre femme, lui reste fidèle et l'aime toujours ; Sigune [Percerai) a fait embaumer le cadavre de son époux et elle ne le

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