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Gautier, Ep. fr., Ill

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quitte pas. Elle ne cesse de pleurer sur lui jusqu'au moment où, morte à son tour, on l'enferme dans le même tombeau.

Après avoir épousé Enide, «Erec [Erec et Enide, 2434) ne s'occupait plus d'armes, n'allait plus aux tournois, il courtisait sa femme ; il en faisait son amie et sa maîtresse ; il avait mis tout son cœur dans ses embrassements et ses baisers ». Aussi les chevaliers du pays se moquent d'eux. « Êtes-vous la femme ou l'amie d'Erec ? demanda-t-on à Enide. — L'un et l'autre, » répond-elle (vers 4688). « J'aimerais mieux ne pas être née, dit-elle ailleurs (3336 et suiv.), ou être brûlée vive et mes cendres jetées au vent que de tromper en rien mon mari. »

« Cligès {Cligès, 6753) épouse Fé«ice; de son amie, il fait sa femme, mais il l'appelle amie et dame et elle n'y perd rien, car il l'aime comme son amie et elle de même... et leur amour s'accrut tous les jours. »

« En général, dit l'auteur de Durmart {Hist. litL, XXX, 146), on blâme ceux qui épousent leurs amies, mais penser ainsi c'est prouver qu'on n'aime pas véritablement... Prendre son amie pour femme, c'est s'en assurer la possession pour toujours. Celui qui refuse d'épcuser celle qu'il dit aimer ne l'aime guère ! »

Les troubadours eux-mêmes ne considéraient pas toujours l'amour comme incompatible avec le mariage. Matfre Ermengau, bien qu'il ait consacré une grande partie de son Breviari à glorifier l'amour illégitime, le proscrit lorsqu'il parle en son nom propre ; il ne le tolère que s'il a pour but le mariage et la procréation des enfants, car, dit-il avec saint Jérôme, « rien n'est plus honteux que de désirer la compagnie de sa femme par paillardise » {Breç. d^Am., 27340 et suiv., 32644-32665 ; 32784-32805 ; 32838 et suiv., etc.). Lorsque le très noble seigneur (A. le Chapelain, I, vi,F) sollicite la noble dame, elle lui répond : « J'ai un mari très noble, très courtois et très preux, que j'aime et qui m'aime... »

§ 5. Incompatibilité de V amour et du mariage.

« Il est facile de voir, rétorque avec dédain l'aspirant aux faveurs de la dame, qu'entre mari et femme il ne peut y avoir d'amour ; quand même ils seraient liés l'un à l'autre par une affection excessive et immodérée, cette passion ne serait pas de l'amour... L'amour est-il autre chose que le désir sans frein de jouir d'embrassements secrets et cachés? Et comment, je vous le demande, pourrait-il y avoir entre époux des embrassements cachés, alors qu'ils se possèdent l'un l'autre et peuvent mutuellement satisfaire leurs désirs sans aucun obstacle? »

Ovide l'avait déjà dit plus brièvement {Ars am.j III, 585): a Ce qui

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empêche les épouses d'être aimées, c'est que leurs maris les ont quand ils le veulent. » Richard de Fournival {Hist. litt., XXIII, 719) est du même avis : « Aucuns disent qu'il y a un quatrième degré d'amour, qui est amour stable, quand l'amour en vient au mariage ; mais je vous dis que ce n'est pas degré d'amour, car amour de mariage est dû. »

Le très noble seigneur allègue aussi une autre raison. « L'essence de l'amour, dit-il, est la jalousie, zelotypia ; or, elle est absolument condamnable entre époux et ils doivent s'en garer comme de la peste ; mais elle est nécessaire aux amants, car elle est la mère et la nourrice de l'amour. )> Cette jalousie, telle que le très noble seigneur la définit, c'est l'inquiétude de n'être pas payé de retour, la crainte de n'être pas digne, le soupçon que l'amante s'éloigne, toutes choses qui ne peuvent guère se produire dans le mariage, où l'époux commande au lieu d'implorer ^.

Comme la noble dame ne veut pas se rendre à ces arguments, on porte la question devant la comtesse de Champagne, qui prononce ce jugement : « // ne peut y avoir d'amour entre époux. Car les amants s'accordent tout l'un à l'autre sans qu'aucune obligation les y contraigne. Les époux, au contraire, sont tenus d'obéir réciproquement à leurs désirs et de ne se refuser en rien l'un à l'autre. D'ailleurs, qu'y a-t-il d'honorable pour les époux à jouir de leurs embrassements à la façon des amants, alors que cela ne peut augmenter en rien le mérite d'aucun des deux et quils n^ont rien à conquérir que ce qui leur appartient de droit?... Une autre raison s'y oppose: la vraie jalousie ne peut exister entre eux, et, sans elle, il n'y a pas de véritable amour, ainsi que l'atteste cette règle d'amour : celui qui n'est pas jaloux ne peut aimer. »

La comtesse de Champagne a donné le motif puissant qui, d'après la théorie occitanique, interdit l'amour aux époux : pour eux, il n'a rien d'honorable, car il n'a pas besoin d'être conquis. La femme appartient au mari : il n'a pas à s'efforcer de la mériter; il en jouit à ses heures sans être obligé de se montrer preux, patient, courtois. Une affection de ce genre n'est que la satisfaction d'appétits naturels qui n'ont rien de méritoire ; elle n'élève ni le cœur ni l'âme, elle est essentiellement contraire à l'esprit chevaleresque. Et c'est pour la même raison que les troubadours condamnent la volupté et prétendent qu'elle tue l'amour; la maîtresse qui a cédé tombe presque

1. Tel est aussi Tavis de Jean de yieung {Roman de la Rose, 9782 et suiv.) ; il croit l'amour à peu près impossible dans le mariage, parce que le mari est le maître, tandis que Tamanle est la maîtresse.

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au rang de l'épouse, car son amant n'a plus rien à faire pour l'obtenir. Quand la femme s'est donnée, que ce soit de la main droite ou de la main gauche, l'amour est mort.

Une dame qui avait un amant épouse un autre homme (A. le Chapelain, p. 280): « Elle refusede continuer d'aimer son amant etde lui accorder les faveurs accoutumées^. La vicomtesse de Narbonne, Hermcngarde, réprouve ainsi Vimprobité de cette femme : le lien marital, survenant après coup, ne peut exclure un amour antérieur, à moins qi:e la femme ne cesse complètement de se livrer à l'amour et n'accorde plus jamais son amour à personne... L'affection conjugale et Vamour sont essentiellement différents. » Hermengarde va jusqu'à interdire l'amour entre une femme divorcée et son ancien mari (p. 281-282).

Une dame déjà pourvue promet à un soupirant que, si elle cesse d'aimer son chevalier, elle lui accordera la place vide. Elle épouse le chevalier. L'autre la somme de remplir l'engagement qu'elle a contracté à son égard. Elle refuse, alléguant qu'elle aime toujours, La cause est portée devant le tribunal des dames (p. 290), qui rendent cet arrêt : il ne peut y ai>oir d'amour entre époux. La dame est obligée d'accorder son amour au soupirant à qui elle l'a promis.

La première règle d'amour que formule le Chapelain, c'est : On ne peut se soustraire à Vamour sous prétexte quon est marié.

§ 6. L'instruction des femmes au moyen âge.

En ces temps de longues chevauchées et de grands coups d'épée, où les chevaliers n'avaient guère le loisir d'étudier et, en général, laissaient ce soin aux clercs, les femmes étaient-elles tenues de se montrer plus instruites?

Nous avons vu déjà qu'elles devaient savoir lire les romans à haute voix. « Dans les villes, des écoles publiques sont ouvertes aux filles des bourgeois et du peuple qui apprennent les principes du calcul ou tout au moins la lecture et l'écriture. Ainsi les rôles de la taille de Paris, en 1292 et en 1380, font mention de différentes maîtresses, chargées de les instruire sous la surveillance du chantre de Notre-Dame qui leur délivrait une licence spéciale, liceniiam docendi puellas in litteris grammaticalihus » (Félibien, Hist. de Paris, III, 449). Il semble même, à en croire un passage de Thomas de Cantimpré, que les villages possédaient parfois des écoles de filles. Certains monastères, notamment celui de Prouille, près Castelnaudary, fondé par saint Dominique, étaient consacrés à leur éducation.

1. En ce cas, il ne s'agit, sans cloute, que de menues faveurs.

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Dante [Conv.^ I, 9) regrette qu'on n'apprenne pas le latin aux princes, aux chevaliers et à leurs femmes. D'autres, à \Tai dire, pensaient différemment. Philippe de Navare [Les quatre tens de V Age d'orne) dit que les fdles doivent surtout apprendre à obéir à leurs parents et à leur mari. Toutes, riches comme pauvres, doivent coudre et fder ; mais il est inutile qu'elles sachent lire et écrire, à moins qu'on ne les destine au cloître, « car, par la lecture et Técriture des femmes, maints maux sont advenus ». Il faut « les garder étroitement et les châtier âprement ^ ».

Dans les chanson-s de geste et les romans, nous rencontrons des femmes toutes farcies de science. Mirabel [Aiol) parle quatorze langues, dont le grec, l'arménien, le sarrasinois et le bourguignon. Berte {Girart de Rossillon) connaît le chaldéen, le grec, k latin et l'hébreu. Philomena {Philomenà) est aussi sage que belle, elle connaît les tables et les échecs, la fauconnerie, elle sait tisser et broder. Elle a appris les auteurs et la grammaire, elle écrit des vers et dicte des lettres, joue du psaltérion, de la lyre, de la rote etc. Florence {Florence de Rome) dépasse en beauté Hélène et Iseut, Judith et Suzanne, « et elle fut très savante de sorte que science, sens, beauté et bonté se multipliant en elle, Dieu fit d'elle un miracle. Elle fut élevée avec le plus grand soin, car son père l'empereur Othon lui faisait enseigner par des clercs très subtils la haute science, les divines écritures et le cours des étoiles. Elle sauvait argumenter contre les plus retors. On lui avait appris aussi la médecine, la vertu des herbes et des pierres ».

L'histoire nous montre quelques femmes savantes ^. Gharlemagne, dit Eginhard {Vita Karoli imper atoris, édit. Teulet, I, 64), voulut que ses filles aussi bien que ses fils fussent instruits dans les arts libéraux, La mère du pape Léon IX, Helvide, de la race ducale de Lorraine, parlait couramment le latin ; la célèbre comtesse Mathilde « connaissait parfaitement les langues allemande, française et lombarde... Elle s'adonna aussi à l'étude des science^et des arts libéraux ; elle posséda une importante bibliothèque » (VitaMathildis, dans Muratori, V, 392). On peut citer encore Hroswitha; Marguerite de Duingt, auteur de méditations écrites en latiA ; Herrade, qui écrivit VIIoHus Deliciarum, sorte d'encyclopédie ; Héloïse, etc.

Ainsi donc, la femme jouissait parfois d'une véritable culture intellectuelle, et les poètes avaient le droit d'imaginer ce type parfait

1. Francesco de Barberino {Beggimenîo di donne, cité par Thomas, op. cit., p. 42, note) pense de même.

2. Jourdain, Excursions hisloriques el Utléraires à travers le moyen âge, 470 et suiv.

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qui à l'érudition joignait le manège du monde, la sagesse et la beauté. Celui qui prétendait conquérir de telles femmes se sentait tenu de se montrer digne d'elles par ses vertus comme par ses exploits ; par ce moyen indirect la dame exerçait sur l'amant la plus salutaire influence, et telle est la base de toutes les théories des troubadours.

§ 7. Influence salutaire exercée par la dame non seulement sur ses afnants, Jïîais sur tous ceux qui la voient.

Mais restreindre à son adorateur le pouvoir bienfaisant de la dame, c'eût été méconnaître la force d'attraction, la contagion de l'exemple, qui existe pour le bien comme pour le mal. Les plus indifférents ne peuvent résister à la séduction de la dame parfaite; ils s'enivrent du parfum de ses vertus, et son contact les ennoblit dans les replis les plus obscurs de la conscience. Ces êtres d'élection guérissent, convertissent et sanctifient par leur seule présence, comme les rois de France font disparaître les écrouelles par leur seul attouchement.

Cette faculté de la dame a pris, dans le stil nuoi>o ^, une grande extension, mais les troubadours la connaissaient bien. Et d'abord, son entretien apprend les belles façons aux plus grossiers personnages. « Il n'y a pas au monde de vilain si malappris qui ne devienne courtois s'il échange seulement un mot avec elle, dit Guilhem de Saint-Didier {Aissi com es belha, R. III, 300) ; que la fille du preux comte Raimon daigne s'apercevoir qu'elle ennoblit le monde entier ^ ! »

L'intelligence et les vertus de la dame ne sont pas moins contagieuses que l'élégance de ses manières. « Tous ceux qui la voient l'honorent, si dur que soit leur cœur, et ils vont s'améliorant en valeur et en intelligence (Pons de Capdeuil, Aissi m'es près, R. V, 335); tout ce qu'elle fait ne peut que plaire à tout le monde, mais les meilleurs l'apprécient mille fois plus. Elle se garde de faillir en quoi que ce soit. » — « Celui qui la voit ne peut garder ni tristesse, ni souci, ni chagrin » (Pons de la Garde, Ben es dreitz, R. V, 360).

Sordel, Dompna tôt eissamen: «Qui ne vous voit point ne connaît pas la joie; qui vous voit, ne peut connaître la douleur. »

Miraval, A penas sai, R. III, 359 : « Le plus sot homme du monde,

1. Et, comme les stilnuovistes, les troubadours ont soin de noter l'effet particulier que la Dame-perfection produit sur les autres dames. Pons de Capdeuil, De îols chaitius, R. III, 189 : « C'est par elle que comtes, ducs et barons étaient preux, et mille dames valaient davantage à cause d'elle. i> — Jacopo di Lentino, Dol core mi vene, Mon. Crest., I, 48: « Votre valeur, quiorneet remplit d'émulation dames et demoiselles, etc. ; » cf II, ch. xiii § 15.

2. Peire Rogier, Ges nom piiesc, R. V, 331 : « Il n'y a pas dhommesi malappris qui de vilain ne devienne courtois, s'il échange un mot ou deux avec elle. »

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