‹ Autour de FlaubertChapitre 12 sur 30 · SAINTE-BEUVE · texte numérisé non relu

SAINTE-BEUVE

Cette lettre contient en germe toute la critique qui parut quinze jours plus tard dans le Moniteur Universel, quand Sainte-Beuve eut vaincu ses hésitations, après une nouvelle intervention de son secrétaire (i). Les mots qu'il cite, les réserves qu'il formule, sont les mêmes dans la lettre et dans l'article.

(i) Jules Levallois, Mémoires d'un critique, pp. 166 et 3oo,

Enfin, le 10 mai, Sainte-Beuve accompagnait

l'envoi de cet article à Flaubert d'un nouveau

billet :

Le 40 mai 1857.

Mon cher Monsieur,

Je suis heureux d'avoir pu dire dans le Moniteur quelques-unes des choses que je pensais sur Madame Bovary, et sur le talent de l'auteur. Ne vous justifiez pas trop cependant de Madame Bovary. Nous la grondons, mais nous en voulons. Faites-nous-en toujours. Appliquez cette faculté d'observation et de peinture à d'autres sujets également vrais, et avec cette autre faculté de composition qui est en vous, placez-y quelques-unes de ces figures qui reposent, qui consolent, et vous n'aurez pas seulement des admirateurs, mais des amis, de tout lecteur. Quant à moi, je vous prie de croire que je suis Fun et l'autre, et bien touché des aimables promesses que vous me faites pour votre retour.

Tout à vous

SAINTE-BEUVE (i).

Citons enfin la lettre fort élogieuse de Guillaume Guizot.

(i) Voir aussi : Lettres inédites de Sainte-Beuve, publiées par M. J. Troubat dans la Revue du iar décembre 1911 :

« Je n'ai écrit l'article sur Madame Bovary, dit-il à Mme du Gravier le 6 août 1857, qu'à la demande de la direction. Cet article a été tel que nous l'avons voulu faire. Tant pis pour ceux qui ont été mécontents. En France, quand il paraît un livre de talent, on commence par désirer assommer l'auteur. Je ne suis pas de cette humeur. Là où il y a du talent je m'incline d'abord, sauf à critiquer et à faire mes réserves. Je ne vous conseille pourtant pas de lire ce livre. Il est trop cru pour la plupart des femmes et il vous froisserait. Je l'ai dit, le tort de l'auteur est detre un peu cruel, ce qui ne l'empêche pas d'être un grand et véridique observateur. Au contraire. Et puis il est un grand paysagiste. Mais encore un coup ne le lisez pas. Vous avez conservé une âme trop bonne. »

Si vous songez à fonder une Académie de vos

quarante plus chauds admirateurs, je me porte candidat et pour dix places à moi tout seul. Votre livre m'a empoigné et remué à fond. Je vous en remercie comme si vous l'aviez fait pour moi, A quand votre second coup de maître ? Je suis mécontent de ma journée : il est deux heures, et je ne vous ai encore racolé que trois lecteurs... Je vous prie, lorsque vous reviendrez à Paris, de m'écrire quatre lignes pour que je sache où prendre les deux mains que je veux serrer.

GUILLAUME GUIZOT (i).

Tous ces témoignages d'approbation et d'estime, reçus dès le premier jour, étaient la juste réplique du procès. Devançant les jugements de la Presse, ils vengeaient Flaubert des ridicules poursuites dont ses accusateurs devaient rester en définitive les seules victimes.

Le premier article de critique sur Madame Bovary — (celui de Duranty ne comptait guère puisqu'il ne visait que les « fragments » parus dans la Revue de Paris) — fut publié dans la Revue des Deux Mondes du ier mai, par Charles de Mazade :

M. Flaubert imite M. de Balzac dans son roman,

comme il imite M. Théophile Gautier dans quelques

(i) Madame Bovary, notes, p. 525.

autres fragments qui ont été récemment publiés (1). L'auteur de Madame Bovary appartient, on le voit, à une littérature qui se croit nouvelle et qui n'a rien de nouveau, hélas! — qui n'est même pas jeune, car la jeunesse, en ne s'inspirant que d'elle-même, a moins d'expérience, moins d'habileté technique, et plus de fraîcheur d'inspiration (2).

Ajoutant au reproche d'imiter Balzac un mot désagréable à l'adresse de Bouilhet : « imitateur de M. de Musset dans son poème (Melaenis) et de Victor Hugo dans son drame {Madame de Montarcy) »,. Ch. de Mazadene pouvait manquer d'irriter Flaubert, d'autant plus qu'il continuait:

,.... l'auteur, sous forme de compliment, dit à l'avocat qui l'a défendu, à Me Sénard, que, par sa magnifique plaidoirie, il a donné à l'œuvre une autorité imprévue. Que la parole de Me Sénard ait donné une autorité imprévue à Madame Bovary, il est inutile de le rechercher; il resterait à savoir si Madame Bovary peut rendre le même service à Me Sénard.

Deux jours plus tard, le 3 mai, dans la Chronique^ Dumesnil juge Madame Bovary « un des livres les plus immoraux qu'il connaisse ». Cependant il avoue :

. . , C'est une suite d'impressions, de visions, de tableaux

( 1 ) Allusion aux fragments de la première Tentation de saint Antoine parus dans t'Artiste (21-28 décembre i856. 11 janvier Ier février 1857).

(2) Revue des Deux Mondes, Charles de Mazade, iec mai 1857.

d'après nature, qui tous ont leur saveur et leur accent... L'unité du récit n'en est pas altérée ; mais ils distraient l'attention par leur exactitude même. On comprend que l'auteur- de Madame Bovary chérit ses souvenirs d'un autre temps, et qu'il n'a pas le courage d'en faire le sacrifice...

On sent, dans la manière de M. Flaubert, le chirurgien sous le critique ; cela se trahit au soin apporté dans les détails et à la crudité, sans compensation, de certaines peintures.

Madame Bovary n'en reste pas moins une des œuvres les plus curieuses et les plus personnelles de ces derniers temps (i).

Mais le véritable coup de fouet à l'opinion fut donné dans le Moniteur Universel du 4 niai, par Sainte-Beuve. On connaît trop cet article pour que nous y insistions, et il n'est d'ailleurs que le développement de la lettre publiée plus haut. Les dernières phrases sont seules à retenir ici:

L'ouvrage en tout porte bien le cachet de l'heure où il a paru. Commencé, dit-on, depuis plusieurs années, il vient à point en ce moment. C'est bien un livre à lire en sortant d'entendre le dialogue net e*t acéré d'une comédie de Dumas fils, ou d'applaudir les Faux Bonshommes, entre deux articles de Taine. Car en bien des endroits et sous des formes diverses, je crois reconnaître des signes littéraires nouveaux : science, esprit d'observation, maturité, force, un peu de dureté. Ce sont les caractères qui semblent affecter les chefs de file des générations nouvelles.

(i) Madame Bovary, notes, pp. 533-534-

Fils et frère de médecins distingués, M. Gustave Flaubert tient la plume comme d'autres le scalpel. Anatomistes et physiologistes, je vous retrouve partout (i) !

Sainte-Beuve indiquait par ces quelques mots le thème dont nous allons entendre les variations à l'infini. Mais sa critique « porte », et Flaubert écrit aussitôt à Duplan :

L'article de Sainte-Beuve a été bien bon pour les bourgeois. îl a fait à Rouen grand effet, m'a-t-on

dit (2).

Un article de Sainte-Beuve, c'était alors pour un écrivain la véritable consécration littéraire. Jules Levallois disait plus tard très justement : « Plus d'un talent aujourd'hui accepté, reconnu, acclamé, doit à Sainte-Beuve son baptême de renommée. MM. Flaubert, Taine, Schérer seraient arrivés par leur valeur incontestablement à une brillante réputation, mais y seraient-ils arrivés sans difficultés et d'un seul bond? Il est permis d'en douter. Grâce à la sagacité du maître^ sa netteté d'affirmation, ils ont brûlé les étapes intermédiaires et touché le but presque dès le départ. Un article de Sainte -

(1) Moniteur universel du lundi 4 niai 1857. Variétés. Littérature. Madame Bovary, par M. Gustave Flaubert. (Voir : Causeries du lundi, t. XIII, pp. 346-363». — Voir aussi : Jules Troubat, Sainte-Beuve et Gustave Flaubert. [Le Temps ,du 16 avril 19 12.)

(2) Corresp.,t. III, p. 116.

Beuve dispensait des longueurs du stage en littérature ( i ) . »

Dès ce moment, l'auteur de Madame Bovary, tout en proclamant plus que jamais son mépris des critiques, se montre assez impatient de connaître l'avis qu'ils pourront émettre sur son œuvre. Et c'est Duplan qu'il charge de le renseigner :

Comme c'est aimable à vous de m'envoyer ainsi tout ce qui paraît sur mon compte. Continuez! Vous me rendez un vrai service. Cela m'amuse beaucoup!

Dans le Constitutionnel du 10 mai, Paulin Limayrac s'indigne de trouver chez Sainte-Beuve tant d'indulgences à l'égard d'un roman immoral. Des fragments de cet article ont été publiés dans la récente édition de Madame Bovary. Cependant la phrase dont Flaubert parle dans sa Correspondance n'y figurant pas, nous la citons :

Tout le monde connaît l'ardeur religieuse de M. Sainte- Beuve pour l'art et la poésie. Tout le monde sait à quelle hauteur il place la muse, et il serait difficile de comprendre que le poète des Consolations et le critique de ces admirables Causeries du lundi s'accommodât d'un art qui s'enfonce dans la réalité jusqu'au cou, et n'en veut pas sortir. Pour le moment, cet art existe, je le reconnais, et les origines en sont bien connues. Après toutes ses exagérations et ses bizarreries, après ses cour-

(i) Jules Levallois, Sainte-Beuve. — Opinion nationale (feuilleton) du 23 octobre 1869.

MADAME BOVARY ET SON TEMPS 6l

ses sans fin à travers le connu et l'inconnu, le roman devait arriver, de guerre lasse, à se servir de la plume comme du scalpel, et à ne voir dans la vie qu'un amphithéâtre de dissection.

Le journaliste ne conteste « ni le talent ni l'esprit de M. Flaubert », mais l'admoneste en disant :

Qu'il revienne donc vite, l'amour de l'Idéal! avec le sentiment de l'admiration, cette source féconde des belles pensées, et que l'esprit de dénigrement disparaisse, comme l'oiseau de nuit quand le jour se lève! Les bons symptômes ne manquent pas, si l'on veut y regarder de près, et les espérances redoublent si l'on songe qu'il y a sur le trône un grand écrivain, et qu'hier même les lettres libres ont compris les nobles intentions d'un ministre à l'esprit large et au cœur chaud (i).

Ce pathos amusa Flaubert, qui écrivit aussitôt à Duplan : « J'ai reçu l'article Limayrac. Quel crétin avec son grand écrivain (2)! » Mais Sainte-Beuve fut piqué et envoya à Dalloz, directeur du journal, une note de protestation (3).

Pour Edmond Texier (Illustration du 9 mai), Flaubert est un rude jouteur :

Il se présente dans l'arène à la façon d'un gladiateur, et Ton pourrait croire qu'il éprouve un certain plaisir à montrer la vigueur de ses muscles et la force de son

(1) Constitutionnel, Paulin Limayrac. Dimanche 10 mai 1857. Feuilleton : Littérature. Les causes et les effets de notre situation.

(2) Corresp., t. III, p. 142.

(3) Sainte-Beuve, par M. Léon Séché, t. I, p. 3i2.

bras. Il m'a fait l'effet de ces alcides qui font faire, à l'aide d'un énergique coup de poing, tout le tour du cadran à l'aiguille du dynamomètre. Ainsi rien ne l'arrête, ni les conventions du monde, ni les règles de la composition, ni même les lois de la morale. S'il a besoin d'une scène il ne s'embarrasse pas dans les détours de la préparation. Il la pose carrément et s'en tire ensuite à la force du poignet. Ainsi agit-il à l'égard de ses personnages. Il a une façon de voir les sentiments à un point de vue physiologique dont la brutalité vous blesse et ne vous déplaît pas toujours... Je me hâte d'ajouter qu'à côté de grands défauts ce livre a de grandes qualités. On ne le lit pas sans de fréquentes révoltes, mais on va jusqu'au bout, captivé par le charme du style, la vigueur de l'expression, la grâce des détails et la belle ornementation de l'œuvre. Parfois une phrase qu'on rencontre vous secoue comme le cahot inattendu d'une diligence, mais c'est précisément ce cahot qui vous tient en éveil. Il arrive souvent que, dans des voitures mieux suspendues que celles de M. Flaubert, où l'on ne sent ni cahot ni secousse, on s'endort presque aussitôt après le départ (i).

Dans la Presse du 16 mai 1867, Nestor Roqueplan admire sans réserves:

Un charmant livre, qui vient d'échapper à un grand danger, occupe tous les esprits : c'est le roman de M. Flaubert, Madame Bovary. L'action est simple, bien menée par des personnages vrais, que l'auteur n'a

(1) Illustration, 9 mai 1867. Edmond Texier, Chronique littéraire.

pas créés à plaisir, sublimes ou vulgaires, mais qu'il doit avoir vus et reproduits dans leur effet naturel.

La forme de M. Flaubert nous plaît singulièrement. Jamais cette forme, qui recouvre un excellent fond d'ironie, de goût et de cœur, ne laisse altérer sa distinction par le contact du poncif. C'est au point que nous sommes étonnés du succès de Madame Bovary (i).

Emile Desdemaines, dans le Rabelais (ancien Triboulet) du 20 mai, trouve aussi que Flaubert appartient à l'école de Balzac, mais qu'il sait cependant rester original. L'article est bien fait. Encore qu'il témoigne de médiocres connaissances anatomiques quand il écrit : « les chairs ne recouvrent pas assez les muscles pour nous empêcher de les voir », Desdemaines dépasse de beaucoup le ton habituel des petits journaux :

MmG Bovary est un des plus remarquables livres qui aient été publiés depuis dix ans... ce roman est humain et vivant . . .

M. G. Flaubert est un chercheur, et c'est par là qu'il nous plaît. Il a tenté une étude terrible, pleine de doute et de désenchantement, et il l'a réussie. Il a été hardi sans être cynique. Les tableaux qu'il présente sont d'une crudité de ton qui saisit, et qui effraie parfois. C'est nerveux, c'est fort, et les chairs ne recouvrent pas assez les muscles pour nous empêcher de les voir. . .

En résumé ce roman mérite le bruit qu'il a fait. On nous a dit que M. Flaubert avait passé quatre années à

(1) La Presse, 16 mai 1857. Nestor Roqueplan.

l'écrire ; tant mieux pour M. Flaubert. Il y a là pour vingt années d'observations (i).

De toutes les critiques, celle de Cuvillier-Fleury parut à Flaubert la plus injuste. Plus long* que celui du Moniteur, l'article des Débats (26 mai 1857) était en réalité une réponse déguisée à Sainte- Beuve : querelle de deux théoriciens sur le dos de Madame Bovary, à propos du réalisme. Aussi bien,, Cuvillier-Fleury n'a pas plus d'indulgence pour les personnages du roman que pour Fauteur. Le mot indécence est au bout de sa plume, c'est miracle qu'il n'en tombe pas :

Aussi le frisson d'Emma pendant le dîner de la Vaubyessard n'est pas un simple détail de son histoire. C'est son histoire tout entière. Emma frissonne partout et pour tout le monde, frissons d'amour ou de haine, frissons d'orgueil ou de convoitise, frissons de plaisir surtout... Les scènes d'une hardiesse singulière ou d'une crudité révoltante abondent dans l'ouvrage de M. Flaubert. L'auteur y met-il de la complaisance? La justice a dit non, et je crois aussi que, le caractère de l'héroïne une fois donné, c'est la force des situations qui entraîne son historien bon gré mal gré dans ces périlleuses analyses... (2). Emma Bovary, c'est la Marguerite de la Dame aux Camélias, la duchesse de la Dame aux

(1) Rabelais y ancien Triboulet. Emile Desdemaines. ira année, 1857, n° 3, 20 mai, p. 7. Les jeunes : G. Flaubert et Paul Deltuf.

(2) Ce passage n'est pas reproduit dans les extraits publiés dans Madame Bovary (Edition Gonard), notes, pp. 527-53.2.

Perles, la Suzanne du Demi-Monde. Toutes les héroïnes des drames de Dumas fils sous un nom nouveau.

Ce passage indigna Flaubert, qui écrivit à Duplan :

J'ai reçu le Cuvillier. C'est d'une insigne mauvaise foi. Remarquez-vous qu'on affecte de me confondre avec le jeune Alex. ? Ma Bovary est une Dame aux Camélias maintenant. Boum ! Quant au Balzac, j'en ai décidément les oreilles cornées. Je vais tâcher de leur tripleficeler quelque chose de rutilant et de gueulard [Salammbô] où le rapprochement ne sera pas facile. Sontils bêtes avec leurs observations de mœurs! Je me f... bien de cela (i).

Le style même de l'écrivain n'avait pas trouvé grâce devant le critique :

... Le bon goût n'est qu'une forme du bon sens. J'accepte donc Madame Bovary à tout risque, si elle a le style. On en peut juger déjà par les citations qui précèdent. Que serait-ce si nous voulions l'étudier par le détail, si nous pouvions montrer notre héroïne « battant le briquet sur son cœur sans en faire jaillir une étincelle ».

...Je donne là quelques échantillons du style de Madame Bovary quand il s'élève, j'en pourrais donner d'autres, j'en ai la main pleine. Mais à quoi bon? Ai-je aucune raison de pousser à bout cette critique? A Dieu ne plaise. .. L'affectation du langage s'allie mal à la dureté du trait. Drapés dans cette défroque du romantisme, les personnages de M. Flaubert, si peu flattés du

(i) Corresp.,t. III, p. 125, àJ. Duplan.

côté moral, ressemblent parfois à ces intrigants des vieilles comédies, qu'on voit courant les ruelles, couverts de paillettes et de broderies d'emprunt. Dans Madame Bovary, si elle peut vieillir, il y a tout l'avenir d'une marchande à la toilette (i).

Le 3o mai, Villemot, qui, dans sa chronique de V Indépendance Belge, avait déjà recueilli les bruits relatifs au procès, fait un compte rendu élogieux du livre :

Voici un roman qui a fait beaucoup de bruit, dans ces derniers temps, Madame Bovary. — Sainte-Beuve et beaucoup d'autres lettrés ont salué en M. Flaubert un avènement et une révélation. Dans la mesure de mes forces, j'ai reçu et constaté la même impression...

Et Tun de ses amis ne partageant pas son avis, il déclare qu'il le « tient pour un idiot » et ajoute: « Cet été, sur les bords du Rhin, je lui motiverai fortement mon opinion définitive à son endroit (2). »

Puis c'est Paulin Limayrac qui, pour la seconde fois, revient à la charge dans le Constitutionnel du 7 juin. Il intitule son feuilleton le Roman moderne, le Réalisme et la médiocrité du talent, mais ne vise que Flaubert et Madame Bovary. Après des considérations générales, il termine par cette phrase mystérieuse :

(1) Journal des Débats, mardi 26 mai 1857. Variétés. Revue littéraire. Madame Bovary, par G. Flaubert. Cuvillier-Fleury.

(2) Indépendance Belge, 3o mai 1857. Auguste Villemot.

Le réalisme a poussé les choses si loin que, sans penser à mal, il a eu dernièrement maille à partir avec la justice. La leçon lui profitera, j'en suis sûr, et il ne sera plus traduit en police correctionnelle. Il ne sera plus traduit qu'en Europe (i).

A deux reprises,, A. de Pontmartin déplore les tendances nouvelles. Dans le numéro de juin du Correspondant, il combat le réalisme où il voit le « triomphe d'une démocratie » que son légitimisme réprouve :

Il y a vingt ou trente ans, de Cinq-Mars à Colomba, le roman français, toutes réserves faites sur sa moralité et ses tendances, était dans une période de splendeur : aujourd'hui, je le vois descendre à Germaine, tomber à Madame Bovary, et la décadence me semble manifeste... Nous croyons pouvoir le définir en quelques mots : Madame Bovary, c'est l'exaltation maladive des sens et de l'imagination dans la démocratie mécontente.

L'auteur a si bien réussi, — et on l'en a loué comme d'un signe de force, — à rendre son œuvre impersonnelle qu'on ne sait pas, après avoir lu, de quel côté il penche...

Il y a trente ans, un écrivain célèbre a défini le romantisme : « le libéralisme en littérature... »

Nous disons, nous, que le réalisme n'est et ne peut être que la démocratie littéraire et Madame Bovary nous sert de preuve (2).

(1) Constitutionnel, dimanche 7 juin 1867. Paulin Limayrac, Causerie littéraire : A travers champs. Le Roman moderne, le réalisme et la médiocrité du talent.

(2) Le Correspondant, juin 1857. A. de Pontmartin, le Roman bourgeois et le roman démocratique, MM. Edmond About et Gustave Flaubert.

Xavier Aubryet (i) a beau protester contre cette « incroyable attaqur » qui vise directement Flaubert, par-dessus le Réalisme, Pontmartin récidive, et, dans V Assemblée Nationale (2), il appelle les écrivains de la Revue de Paris « les Polonais de la littérature, car ils ont de ce peuple, digne d'un meilleur sort, l'inconséquence et le malheur ». Il leur prédit un oubli mérité, mais il accorde que peut-être Flaubert et Champfleury, seuls de leur groupe, resteront.

Flaubert attendait avec une grande curiosité la critique de l'Univers. Il avertit Duplan, dès la fin de mai, de ne pas la laisser passer sans la lui envoyer : « Je sais pertinemment qu'il y aura un article sur moi dans l'Univers. Je vous le recommande (3). » Mais s'il dut attendre jusqu'au 26 juin, son impatience au moins ne fut pas déçue: l'article parut sous la signature de Léon Aubineau; il n'a jamais été reproduit. En voici les passages essentiels :

Des choses dont on ne sait plus le nom trouvent encore des lecteurs : Bug-Jargal, Métella, la Peau de Chagrin. C'est par 100.000 que les éditeurs livrent à un public, qui évidemment se soucie peu de littérature,

(1) L'Artiste du 20 septembre 1857. Xavier Aubryet : les Niaiseries de la Critique.

(2) Assemblée nationale, l\ juillet 1857. Causerie littéraire. Les conteurs : Laurent Pichat, Maxime du Camp, Louis Ulbach, par A. de Pontmartin.

(3) Corresp., t. III, p. 125, à Jules Duplan.

les écrits de Victor Hugo, de George Sand et de Balzac. Tout le mouvement littéraire qui se propage dans ce sens a son importance, non pas précisément au point de vue des lettres, mais comme signe d'une décadence rapide et d'une corruption de plus en plus accentuée.

... Balzac a travaillé efficacement à la démoralisation de son siècle. Son immonde livre la Physiologie du mariage était un jeu d'esprit, un prétexte aux descriptions obscènes, mais au moins ne se proposait- il ni de se venger, ni même de médire de l'institution divine quïl outrageait... Les réalistes, aujourd'hui, se complaisent aux vilenies, mais se gardent de l'Idéal.. . Déféré à la justice comme un attentat aux mœurs, le roman dont nous parlons a été absous. Le Moniteur en a publié un éloge cordial, chaleureux, tout à fait sympathique, dont le Journal des Débats s'est scandalisé. L'alarme du ministère public, l'arrêt de la Justice, l'applaudissement du Moniteur et les réserves du Journal des Débats ne peuvent donner de la valeur à l'œuvre laborieuse, vulgaire et coupable, dont nous parlons. Tout cela, néanmoins, a contribué à former un succès. Ce succès n'est pas un des moindres symptômes à signaler, à redouter peut-être.

Commençons par déclarer que le livre est de telle nature qu'il est impossible d'en donner ici une analyse. L'art cesse du moment qu'il est envahi par l'ordure. Il s'agit de l'histoire d'une femme qui, du noble et saint état de mariage qu'elle avait embrassé par un sentiment que l'auteur, en style médicinal (sic), définit « une « irritation causée par la présence de l'homme qui re- (( cherchait sa main », tombe dans les dernières ignominies du libertinage. On dit que l'article de Sainte- Beuve sur le livre dont nous parlons, et ses éloges, ont

déterminé le Moniteur à se priver des communications du célèbre critique. Nous ne pouvons qu'y applaudir. Il y a quelque chose de plus précieux pour le Moniteur, et de plus utile, qu'il doit acquérir et conserver avec plus de soin que le talent et le concours de M. Sainte- Beuve, c'est l'assentiment des esprits droits et des cœurs attachés à la morale. L'esprit public serait doublement atteint si de tels ouvrages, après avoir échappé aux coups de la justice, étaient glorifiés par l'organe officiel du gouvernement (i).

Il faut une certaine perspicacité pour deviner que Léon Aubineau critique Flaubert et Madame Bovary , car, par un merveilleux effet de la restriction mentale, il écrit, tout au long des six colonnes qu'il leur consacre, « le livre dont nous parlons », sans citer ni Pauteur ni le titre — sans doute dans la crainte de leur faire de la réclame. Flaubert admira ce chef-d'œuvre de perfidie, et par deux fois s'écria dans sa Correspondance :

J'ai reçu l'Univers. Est-ce beau! Je suis en exécration dans le parti-prêtre 1 Cela doit attendrir Gleyre à l'endroit de la Bovary (-2).

As-tu lu mon éreintement dans l'Univers? J'attire la haine du parti-prêtre, c'est trop juste. Les mânes d'Homais se vengent (3).

(1) L'Univers, 26 juin 1867, Léon Aubineau. Variétés: D'un roman nouveau.

(2) Corresp.,t. III, p. 129, à Jules Duplan.

(3) Ibid., p. 126, à Ernest Feydeau.

Dire que « l'éreintement » d'Aubineau exprimait l'opinion unanime du « parti-prêtre » était d'ailleurs excessif. On sait le mot de Mgr Dupanloup, rapporté par E. de Concourt :

— Comment trouvez-vous Madame Bovary?

— Un joli livre.

— Un chef-d'œuvre, Monsieur... Oui, un chefd'œuvre, pour ceux qui ont confessé en province (i).

J. Habans, dans le Figaro du dimanche 28 juin, constate que « le public entier s'est retourné au frôlement de la robe de Madame Bovary »; puis, formulant non sans finesse des remarques très judicieuses, il fait sur le personnage de Charles des observations d'importance :

Et d'abord M. Flaubert, en prenant la plume, a-t-il eu l'intention bien arrêtée de faire le roman que nous connaissons? Lorsqu'il nous fait connaître ab ovo la vie de Ch. Bovary, que durant les quatre premiers chapitres il le tourne et le retourne sous nos yeux pour nous le faire bien connaître, qu'il le suit pas à pas, du collège à la Faculté, et le conduit de la salle d'examens au lit conjugal, dans lequel s'éteindra bientôt la première femme, n'a-t-il pas en vue la monographie du médecin de campagne...? Ne nous semble-t-il pas que, dans la première intention de l'auteur, tout le drame ait dû exister dans l'antagonisme de ces deux individualités, l'officier de santé et le pharmacien?

Cependant, après avoir eu cette notion si parti-

(1) Journal des Goncourt, V, 23o (16 novembre 1875)*

culière des éléments non développés de l'intrigue, il émet sur le style cette opinion étonnante :

Le faible du livre, c'est que M. Flaubert n'est pas un écrivain. Le style est parfois indécis, incorrect et vulgaire ; et son école serait l'invasion dans la langue du daguerréotype, sous prétexte de naturel et d'exactitude. Heureusement, le livre a des qualités de premier ordre. C'est un homme vigoureux et bien proportionné, revêtu d'habits mal faits : il changera de tailleur...

Les critiques indignés et les lecteurs fragiles, qui voient dans tout écrit un attentat à leur pudeur, doivent en p rendre leur parti : ceci est un roman qui ne corrompra personne. Le talent de M. Flaubert n'est pas contestable. Il crève les yeux. — Il n'est pas parfait eh ! mon Dieu ! les montagnes les plus hautes ont aussi les précipices les plus profonds (i).

De Gormenin écrit dans le Journal du Loiret « Le reproche d'immoralité tombe devant une lecture attentive qui montre avec une évidente clarté le but de Fauteur, la punition de l'adultère (2). » Et George Sand, le 8 juillet, s'indigne également contre Finjustice et Fodieux de cette accusation. Elle déclare la lecture « bonne pour les innombrables Mme Bovary en herbe que des circonstances analogues font germer en province (3) ».

(1) Figaro, dimanche 28 juin 1857, J. Habans, Madame Bovary, par G. Flaubert.

(2) Journal du Loiret du 6 mai 1857 (article reproduit dans les Reliquiœ, t. II, pp. 99-109).

(3) Georges Sand, Question d*Art et de Littérature, le Réalisme, pp. 287-294.

Cependant Flaubert se plaint à Duplan de n'avoir pas trouvé encore « un seul article qui le gratte à l'endroit sensible, c'est-à-dire qui le loue par les côtés qu'il trouve louables, et qui le blâme par ceux qu'il sait défectueux (i) ».

Quelques jours plus tard, il écrit à Feydeau :

Je déclare d'ailleurs que tous ces braves gens-là, de Revue des Deux Mondes, de l'Univers, des Débats, etc., sont des imbéciles qui ne savent pas leur métier. Il y avait à dire contre mon livre bien mieux et plus. Un jour que nous serons seuls chez moi, je te coulerai dans le tuyau de l'oreille mes opinions secrètes sur la Bovary. J'en connais mieux que personne les défauts et les vraies fautes (2).

Cet article, cependant, il paraît bien que quelqu'un l'ait fait : c'est Barbey d'Aurevilly. S'il ne put approuver le matérialisme qu'il devinait chez Flaubert, c'était question de conscience et de doctrine.— Mais, tout de même, Barbey semble bien « avoir gratté l'endroit sensible » en écrivant :

La vogue, cette badaude et cette sotte, n'avait rien à voir dans ce succès franc et mérité. Parmi les productions d'une littérature de copiage, parmi tous ces romans issus plus ou moins de Balzac ou de Stendhal — les seuls romanciers d'invention ou d'observation de ce siècle — un livre qui avait de l'accent, de l'origina-

(1) Corresp., t. Ï1I> p. 123, à Jules Duplan.

(2) Ibid., p. 126, à Feydeau.

lité, une manière tranchée — tranchée même jusqu'à la dureté — devait frapper les connaisseurs. Et telle a été l'histoire, l'histoire instantanée de la Madame Bovary de M. Flaubert. Selon nous, jamais succès ne fut plus juste. Il avait les deux raisons fondamentales des réussites qui doivent durer : le livre vaut mieux que les autres livres contemporains du même genre, et, de plus, il avait une valeur en soi... M. Flaubert est un moraliste sans doute... mais il n'a point d'émotion — il n'a point de jugement, du moins appréciable. C'est un narrateur incessant et infatigable, c'est un descripteur jusqu'à la plus minutieuse subtilité; mais il est sourdmuet d'impression à tout ce qu'il raconte. Il est indifférent à ce qu'il décrit avec le scrupule de l'amour. Si Von Jorgeait à Birmingham ou à Manchester des machines à raconter ou à analyser, en bon acier anglais, qui fonctionneraient toutes seules par des procédés inconnus de dynamique, elles Jonctionneraient absolument comme M. Flaubert... (i).

A coup sûr, M. Flaubert est trop intelligent pour n'avoir pas en lui les notions affermies du bien et du mal, mais il les invoque si peu qu'on est tenté de croire qu'il ne les a pas, et voilà pourquoi, à la première lecture de son livre, a retenti si haut ce grand cri d'immoralité, qui, au fond, était une calomnie... On dit M. Flaubert dans le milieu de la vie. A la vigueur de son observation, on sent qu'il s'est attendu, cette chose héroïque dans un temps où tout le monde est si pressé. Nous croyons beaucoup à ces hommes qui ont mis la main sur leurs facultés, et qui les ont forcées à se taire longtemps. Le silence est père de la pensée.

(i) Sur la précision réaliste de Flaubert dans Madame Bovary , voir l'article de M.Ernest Bovet dans la Revue d'histoire Littéraire de la France, janvier-mars 191 1.

Barbey d'Aurevilly disait encore :

Le style de Madame Bovary est d'un artiste littéraire qui a sa langue à lui, colorée, brillante, étincelante, et d'une précision presque scientifique.

G était bien aborder, cette fois, la question vitale de l'œuvre, et, pour reprendre une périphrase qui amusait Flaubert lui-même,

Chatouiller de son cœur l'orgueilleuse faiblesse.

« Donner à la prose le rythme du vers, en la laissant prose, et très prose, et écrire la vie ordinaire comme on écrit l'histoire », voilà ce qu'il avait voulu réaliser dans Madame Bovary. Quelques années plus tôt, n'avait-il pas écrit à Louise Golet :

J'en conçois un pourtant, moi, un style qui serait beau... qui serait rythmé comme le vers, précis comme le langage des sciences, et avec des ondulations, des renflements de violoncelle, et des aigrettes de feu ; un style qui vous entrerait dans l'idée comme un coup de stylet, et où votre pensée voguerait sur des surfaces lisses, comme lorsqu'on file en canot avec bon vent arrière (i) !

En admirant la langue de Madame Bovary, Barbey se trouvait donc absolument d'accord avec les secrètes intentions de Flaubert. Ses justes éloges prouvaient clairement que, lui aussi, « connaissait

{i) Corresp.,t. II, p. 218.

Panatomie du style » et savait discerner à propos les qualités qui font les grands écrivains.

Tout son article dénote d'ailleurs une merveilleuse pénétration critique ; il ajoutait encore :

Son observation a le sentiment le plus étonnant du détail, mais du détail menu, imperceptible, que tout le monde oublie, et qu'il aperçoit, lui, par une singulière conformation microscopique de son œil. Cet homme, qui voit comme un lynx dans l'âme ombrée de Mme Bovary, est un entomologiste de style qui décrirait des éléphants comme il décrirait des insectes...

Ne dirait-on pas que Barbey d'Aurevilly transpose les termes de la lettre écrite à Louise Golet le 16 janvier i852: « Je sais voir, et voir comme voient les myopes, jusque dans les pores des choses, et parce qu'ils se fourrent le nez dessus (1). » — Ne dirait-on pas aussi qu'il devance le jugement de Zola sur Madame Bovary : « C'est l'analyse des infiniment petits du sentiment. »

Cependant, de ce critique si subtil à le deviner et à le comprendre, Flaubert dira plus tard : mon ennemi Barbey d'Aurevilly !

Son ennemi, non pas. Mais c'est lui, bien plutôt, qui s'obstinait alors à rester l'ennemi de Barbey d'Aurevilly. Et pourquoi ? Non point parce qu'il avait trouvé insuffisant l'éloge de son œuvre,

(1) Gorresp., t. II, p. 84-

mais parce qu'il avait souffert, comme d'une injure personnelle, des opinions sévèrement exprimées par Barbey à l'endroit des poèmes de Bouilhet : « Imitations laborieuses des poésies de Musset, clair de lune d'un clair de lune, car Musset lui-même imite Byron (i). » Or, toucher aux amis de Flaubert, c'était toucher à Flaubert lui-même, et toucher surtout à Bouilhet, c'était une espèce de sacrilège impardonnable à ses yeux.

En discutant une fois Melaenis, Barbey d'Aurevilly s'était fermé à jamais le cœur de son compatriote. Longtemps après, en 1874, à l'enterrement de la mère de François Coppée, les deux hommes se rencontrèrent « nez à nez » à la porte du cimetière : « Le bon géant, raconte Mme Adam, s'est redressé de toute sa taille, et Barbey de toute sa hauteur. On s'est demandé si les deux coqs n'allaient pas se jeter l'un sur l'autre (2). » Mais ils s'éloignèrent sans un geste, irréconciliables.

L'article de Barbey d'Aurevilly avait été publié dans le Pays du 6 octobre.

Quelques jours plus tard, un autre article de Tony Révillon mettait Flaubert « dans une gaîté folle ». En voici les passages essentiels :

(i) Les Œuvres et les hommes. Poésies et poètes. Paris, Lemerre, p. 90.

(2) Mme Adam, Nos amitiés politiques avant l'abandon de la revanche, p. i45.

[M. FlaubertJ est un quasi quadragénaire, sa mise est celle d'un homme du monde, correcte et recherchée, sans affectation de dandysme. Sa taille est élevée, sa physionomie est sérieuse, presque sévère, le sourire est sans bienveillance, le regard profond. Le front est large, dégarni aux tempes. Son père était, dit-on, chirurgien à Rouen . . .

A Bade, sur la terrasse de la Restauration, à une table près de la mienne, un monsieur entouré d'un cercle pressé Jd'auditeurs parlait de M.Gustave Flaubert: ce J'ai voyagé en Orient avec Maxime Du Camp et avec lui. C'était un charmant compagnon. Il avait la manie des bagages. A chaque départ et à chaque arrivée, le dénombrement homérique de ses malles, coffrets et cartons, nous amusait fort. Du reste, c'est un touriste sans passions. Il ne montrait ni étonnements ni surprises, et se plaignait simplement que les Turcs n'eussent pas le sentiment du confortable comme les Anglais. »

Ainsi M. Flaubert est entré dans la vie par une porte dorée. Son imagination était active et son tempérament robuste. Il a voulu lutter avec l'ennui, cette maladie des gens inoccupés. Pauvre, il eût travaillé. Riche et indépendant, il a mené l'existence des viveurs de province. Mais les plaisirs sont comme les marguerites. Leur dernier pétale dit à qui les effeuille: un peu... un peu... et pas du tout ! Chez des natures de la trempe de celle de M. Flaubert, après l'étonnement vient le dégoût, non Phabitude. Un beau jour, il est parti pour l'Orient.

Il a campé au milieu des ruines, et fumé son cigare l'œil fixé sur le désert. Je ne dirai pas qu'il a rêvé, mais il a pensé à coup sûr. La Tentation de saint Antoine, qu'il a donnée à V Artiste, doit dater de ce temps-là. On peut ne voir dans ces fragments qu'une fantaisie de

poète qui veut faire du style descriptif, mais on peut y pressentir aussi je ne sais quelle lutte sourde entre l'esprit et la nature. Le sphinx et la chimère personnifieraient ces deux forces, de l'antagonisme desquelles l'esprit devait sortir vainqueur.

Quoi qu'il en soit, M.Flaubert, au retour, s'est mis à l'étude. Il s'est dit à lui-même : « Je produirai une œuvre » ; et, possédé de cet orgueil qui fait les forts, il s'est dit encore : « Cette œuvre ne sera pas médiocre. » Il a mis au service de sa pensée, son temps, son énergie, toutes ses facultés. Son travail a été obstiné et lent, mais sûr. Puis, avec la conscience du résultat, il nous a donné son livre.

Ce livre a eu, on le sait, une fortune singulière... Il appartient à la lignée hardie du Neveu de Rameau et des Parents pauvres. C'est un pamphlet contre l'humanité, écrit par un sceptique qui fait delà vertu une question de tempérament. C'est le cachet d'une individualité puissante. Ce n'est pas, quoiqu'on dise, une œuvre morale. Le grand souffle de talent qui y court d'un bout à l'autre en fait une œuvre dangereuse : dirai-je une œuvre de désespérance? Le mot est d'A. de Musset.

M. Gustave Flaubert écrit en ce moment un roman historique destiné à la Presse (i).

La lecture de ce document savoureux réjouit Flaubert, qui écrivit aussitôt à Duplan : « Moi, un viveur de province ! Ah ! c'est trop beau ! et l'histoire de mes nombreux colis en voyage ! Ce portrait de moi en gentleman, revenu des erreurs de la

(i) Tony-Révillon : Figures delà Semaine : Gustave Flaubert. — Gazette de Paris (non politique), 18 octobre 1857 .

jeunesse et qui a écrit un roman par désillusion, pour chasser l'ennui ! Hénaurme ! quinze mille fois Hénaurme, avec trente milliards d'H ! « Je me suis mis à travailler ! » Le malheureux ! Quand estce donc que j'ai commencé ! Et mon air sévère f Mon sourire sans bienveillance! Je vous assure que tout cela m'a flatté (i). »

Depuis longtemps déjà, Baudelaire avait projeté de consacrer un article à Madame Bovary. Mais il en avait été empêché par le procès intenté aux Fleurs du mal. « Si vous saviez, écrit-il en août à Flaubert, dansquelabfme d'occupationspuérilesj'ai été plongé. Et l'article sur Madame Bovary reculé encore de quelques jours. Quelle interruption dans la vie qu'une aventure ridicule (2) ! »

Malgré la différence des sentences rendues par le tribunal, cette aventure vint pourtant fort à propos resserrer les liens de la sympathie, entre ces deux inculpés de la police correctionnelle. Et, pour être tardif, l'article que Baudelaire publia dans l'Artiste du 18 octobre n'en eut peut-être que plus d'autorité.

Répondant au reproche d'impassibilité adressé à Flaubert par tous les critiques, Baudelaire montrait le romancier incarné dans son héroïne:

(ii Corresp., t. III, p. i49-

(a) Lettres de Charles Baudelaire. — Paris, Mercure de France, 1907, in-12, p. i36.

Il ne restait plus à l'auteur, pour accomplir le tour de force dans son entier, que de se dépouiller (autant que possible) de sonjsexe et de se faire femme. Il en est résulté une merveille...

Plusieurs critiques avaient dit : « Cette œuvre, vraice ment belle par la minutie et la vivacité des descrip- « tions, ne contient pas un seul personnage qui représente la morale, qui parle la conscience de l'auteur... »

Absurdité ! éternelle et incorrigible confusion des fonctions et des genres ! — Une véritable œuvre d'art n'a pas besoin de réquisitoire. La logique de l'œuvre suffit à toutes les postulations de la morale, et c'est au lecteur à tirer les conclusions de la conclusion.

Baudelaire admirait encore que Madame Bovary fût une gageure, « une vraie gageure — un pari comme toutes les œuvres d'art » — et que ce pari, Flaubert l'eût gagné. En effet, « quelle est la donnée la plus banale, la plus prostituée, l'orgue de Barbarie le plus éreinté? l'adultère. » Le tour de force n'en était que plus surprenant d'avoir écrit un cbef-d'œuvre sur une trame aussi usée.

Enfin Baudelaire « remerciait la justice et la magistrature françaises de l'éclatant exemple d'impartialité et de bon goût qu'elles avaient donné en se montrant loyales et impartiales, comme le livre qui était poussé devant elles en holocauste », et de l'avoir acquitté au nom de la Beauté (i).Remercie-

(i) Art romantique. Baudelaire. Madame Bovary, i vol., Lemerre, pp. 363 et suiv.: article publié dans l'Artiste du 18 octobre ï85y.

82 AUTOUll DE FLAUBERT

ment peut-être ironique, venant d'un homme qui, deux mois plus tôt, avait appris à ses dépens comment des juges peuvent ordonner la suppression de quelques vers qui sont parmi les plus beaux de la poésie française, et infliger 3oo francs d'amende à leur auteur !

Flaubert ne pouvait qu'applaudir à cette nouvelle plaidoirie prononcée en faveur de son roman. Il écrivit à Baudelaire : « Votre article m'a fait le plus grand plaisir. Vous êtes entré dans les arcanes de l'œuvre comme si ma cervelle était la vôtre. Cela est compris et senti à fond (i). »I1 témoigna d'ailleurs plus tard sa reconnaissance au poète, quand celui-ci fit ses visites académiques, en multipliant démarches et recommandations en sa faveur (2).

L'année 1857 venait de se terminer, et cependant la liste des critiques suscitées par Mme Bouary n'était pas close (3).

Dans le troisième numéro du Réoeil, qu'il vient de fonder, A. Granier de Cassagnac consacre, le 16 janvier i858, une longue chronique — un sermon — à la Bohême dans le Roman. Il prend en manière d'épigraphe une phrase de saint Augustin:

(1) Corresp., t. III, p. i48.

(2) Corresp., t. III, p. 3i3, et Lettres de Baudelaire, pp. 332etsuiv.

(3) Cf. encore : Castelnau {Revue philosophique et religieuse, août 1857; J.-J. Weiss [Revue contemporaine, ier janvier i858 ; Legrelle {Revue de l'Instruction publique, 18 août 1859) et Monpont (les Chantres de l'adultère, un vol. in-24. Paris, 1859).

Detrahit ornatum ut sordes non contrahat/û faut ôter son habit pour n'y point faire de taches, et déclare qu'il faut « marcher droit au plus gros tas de fumier » — c'est-à-dire à Madame Bovary, qu'il aperçoit « couchée sur un marbre d'amphithéâtre » et qu'il se propose, lui aussi, de disséquer, non pour « exciter,commel'a ditBossuet,le hennissement des cœurs lascifs », mais pour charger à fond contre cet amas d'obscénités et d'impertinences, « quitte à se laver les mains au bas de la page (i) ».

Cassagnacn'a pas les subtilités d'Aubineau. Il dit brutalement, mais nettement, ce qu'il veut dire, ose et sait être un adversaire non sans bravoure. Tout en poussant au monstre, il ne peut même se défendre de tendresse pour la langue admirable de Flaubert :

M. G. Flaubert a su se faire une langue pleine d'aisance,de clarté et de force. Elle est souple sans mollesse, correcte sans pédanterie, concise sans dureté. C'est un ferme et noble instrument. Des formules de phrases plus variées et des couleurs plus adoucies en feront aisément un beau style.

Dans le même journal, le i3 février i858, Escudier confronte — Ut pictura poesis — les peintres et les auteurs contemporains, et « dresse un tableau comparatif des principaux d'entre eux». Nous y

(i) Granier de Cassagnac, Réveil, 16 janvier i858. La Bohême dans le Roman.

voyons Ingres rapproché de Ponsard, Delacroix de Hugo, Delaroche de Delavigne,, Charlet de Béranger, Winterhalter de Jules Sandeau, et enfin (nous en passons, il y a 25 parallèles) Courbet comparé à Flaubert (i).

Mais à l'étranger aussi le succès de Madame Bovary était considérable. Commentant les statistiques officielles de la librairie anglaise, Léo de Neulsort, dans le Réveil encore, le i3 novembre i858, se demande pourquoi « l'honnête aristocratie anglaise a acheté 600 exemplaires de Madame Bovary et 4oo exemplaires de Fanny, tandis qu'on n'a pu écouler dans cette haute société que 12 exemplaires de Germaine et 23 du Roman d'un jeune homme pauvre ? — 0 pureté des matinées de printemps, ajoute-t-il,ô candeur de la vertu britannique! quels orages ont dû souffler dans vos arbres et dans vos cœurs ces deux Borées assez échevelés qui s'appellent Flaubert et Feydeau(2) ! »

Flaubert avait écrit le drame de la femme incomprise; son ami Ernest Feydeau venait de donner, avec Fanny, celui de l'homme jaloux. Ce roman parut au moment où le débat soulevé autour de Madame Bovary aurait pu se calmer, et tout aussitôt le ranima/Bien que ces deux livres fussent de

(1) Escudier, Réveil du i3 février i858. Ut Pictura Poesis.

(2) Léo de Neulsort, Réveil, i3 novembre i858 : Mœurs et Littérature en Angleterre . Opinion de la Presse anglaise sur &alzac.

qualité et de nature très différentes, leur succès fut longtemps égal et la vente de Fanny considérable. On vit en elle, plus encore qu'en Madame Bovary, le chef-d'œuvre véritable de la jeune école. Sainte- Beuve s'était enthousiasmé. Jules Janin avait écrit une préface. Les éditions s'enlevaient : « les cochers de fiacre de Rouen se prélassaient sur leur siège en lisant Fanny (i) », racontait Flaubert à son émule en le félicitant.

Désormais ces deux romans, malgré leurs dissemblances, vont être pour longtemps, dans la louange comme dans le blâme, associés par la critique.

Cuvillier-Fleury,dans une Etude sur les Femmes du Roman moderne, publiée dans les Débats, n'y manque pas :

Reines ou paysannes, M. Edmond About ne les prend guère au sérieux. M. Champfleury aime à les surprendre dans le secret et dans le négligé de la vie domestique, avec leur cornette de nuit et leur camisole du matin, M. Henry Murger leur fait monter lestement l'escalier qui conduit à la mansarde ou à l'atelier. M. Amédée Achard leur accorde beaucoup, M. Flaubert leur permet tout. M. Ernest Feydeau est l'exagération de M. Flaubert. J'ai protesté au nom du bon goût contre la vogue de ces deux derniers adeptes du réalisme. Je me féliciterai d'avoir indiqué à leur talent une route plus sûre et un succès plus sérieux.

Et Flaubert d'écrire à Feydeau :

(î) Corresp., t. III, p. 222,

J'ai savouré le Cuvillier-Fleury. L'article ne manque pas de mauvaise foi. Moi je trouve qu'il est simplement bête. Il ne t'éreinte pas assez. Peut-être le Cuvillier t'admire-t-il au fond. Je te plains alors (i).

Citer toutes les appréciations sur Madame Bovary parues après i858 serait un travail qui dépasserait les limites que nous nous sommes fixées : bornonsnous à analyser l'article très important de Gustave Merlet, dans la Revue Européenne (2).

Merlet compare d'abord le roman de Flaubert aux tableaux de Breughel (3), puis critique judicieusement quelques inconséquences qu'il croit relever au cours de la lecture :

Un jour arrive où l'huissier vient faire chez lui le procès-verbal de saisie. Or, pendant que les g-ardes du commerce surveillent l'opération, Charles, qui' ne s'en doute pas, tisonne avec placidité, les deux pieds sur ses chenets, à côté de sa femme, qui sait tout, et dont le visage renversé ne lui apprend rien. — Franchement, j'aime mieux les contes de Perrault,ils sont moins fabuleux (4).

(1) Corresp., t. III, p. 210.

(2) Revue Européenne du i5 juin 1860, sous ce titre : Le Roman physiologique, Madame Rovary. — Reproduit dans Réalistes et fantaisistes. (Paris, Didier, i863) sous ce titre: te Réalisme physiologique de M. G, Flaubert.

(3) Appréciation qui ne manque. pas de saveur, si l'on songe que c'est un tableau de Breughel, vu au cours de son voyage en Italie, qui donna à Flaubert l'idée d'écrire la Tentation de saint- Antoine.

(4) Sur les inadvertances échappées à Flaubert dans Madame Rovary, voir : Petites notes vétilleuses sur Madame Bovary, par H. L. (Revue d'Histoire littéraire* avril 1910).

Plus récemment, M. Pierre Gilbert dans la Revue critique des

Lui aussi, après tant d'autres, reproche à Flaubert son impassibilité :

Jamais son regard ne s'étonne, jamais sa main ne tremble quand son scalpel plonge avec sûreté dans les libres palpitantes. 11 n'entend pas les cris du patient qu'il dissèque. On dirait qu'il travaille sur un cadavre. S'il se passionne, c'est uniquement pour le succès de l'expérience. Au lieu de partager les mouvements qu'il veut provoquer, de communiquer au lecteur la secousse électrique, d'imprimer l'élan à notre sensibilité, il nous abandonne à l'aveugle fatalité d'un spectacle auquel ne président ni le cœur ni la conscience.

Emma lui semble une Messaline bourgeoise, et pour lui le livre ne s'adresse qu'à l'être inférieur. Aucun des personnages ne trouve grâce à ses yeux. Si, cependant : Homais, « qui méritait de donner son nom à l'ouvrage, car il en est la figure la plus originale... Elle seule n'appartient point à une imitation servile... Il n'existe nulle part, et cependant il s'étale partout où il y a des dupes pour l'admirer et des niais pour lui faire cortège. Il a été, il est, et il sera... M. Flaubert a rencontré la perfection lorsque, au lieu d'être le très humble serviteur des faits, il les a jugés en maître. Voilà le bon réalisme. Quant à celui qui tue l'éloquence et la poésie, sacrifie l'homme à la brute, se débar-

Idées et des Livres du 10 janvier 1912, publiait contre Flaubert un Plaidoyer pour Emma Rouault, femme Bovary.

rasse de l'âme et du cœur, prétend nous plaire par le goût des choses dépravées, et calomnie la création et la société en affectant de n'y voir que la laideur physique et morale, celui-là, je propose qu'on l'appelle désormais le bovarisme [sic]. »

Vient ensuite l'inévitable parallèle de Flaubert et de Feydeau, qui tourne d'ailleurs à l'avantage de Flaubert.

Charles Monselet reprend cette comparaison dans la Lorgnette littéraire , qu'il publie dans la Petite Revue (i) :

Flaubert (Gustave) : — Encore une éclosion spontanée ! Madame Bovary a fleuri dans un coup de tonnerre de la publicité. Je place M. Flaubert bien au-dessus de M. Feydeau, en tant qu'écrivain et que moraliste. Et puis, il n'a pas écrit Daniel.

HippolyteRigault, dans ses Conversations littéraires et morales (2), fait, en 1859, lui aussi, la comparaison obligée de Fanny et d'Emma, et relève chez Feydeau de fréquentes réminiscences de Flaubert; tous deux « décrivent pour décrire, comme de bons élèves de Delille, qui cependant pousseraient la recherche du vrai jusqu'aux dernières limites du faux ».

Mais un succès ne serait pas complet si les revues

(1) Petite Revue, 7e trimestre, 20 mai i865, René Pincebourde, éditeur.

(2) Hippolyte Rigault, Conversations littéraires et morales, 1 vol.? Charpentier, 1809.

de fin d'année ne le consacraient : Madame Bovary joua donc un rôle dans les Revues de 1867 (1). On la vit paraître au Palais- Roy al, le 12 décembre, dans les Vaches Landaises, de Delacour et L. Thiboust. Voici la scène principale (acte I,sc. 9) :

Delormeau, le compère, et la Comète de 1857, la commère, sont en scène. Muie Bovary entre violemment, comme quelqu'un qui est poursuivi. Elle est en domino rose et porte un masque sur la figure :

MADAME BOVARY

Sauvez-moi ! Je suis une femme comme il faut... Une jeune et timide provinciale. Voici mon nom, Monsieur. [Elle lai tend sa carte.)

DELORMEAU (Usant).

Madame Bovary — deux volumes in- 18.

LA COMÈTE

Ce roman réaliste qui a fait tant de bruit?

MADAME BOVARY

Ils ont perdu ma trace. Enfin ! [Elle ôte son masque.)

DELORMEAU

Bigre ! La jolie femme î {Elle ôte son domino et apparaît en débardeur très élégant.) En débardeur !

(1) Madame Bovary parut encore dans le prologue de Folammbô, ou les Cocasseries Carthaginoises, de Laurencin et Glairville, pièce représentée pour la première fois le ier mai i863 sur la scène du Palais-Royal. D'ailleurs, la publication de Salammbô, en 1862, avait ravivé les querelles, et les petits journaux opposèrent à la fille d'Hamilcar son aînée Mme Bovary. (Voir infrà, pages 1^6 et suiv.)

MADAME BOVARY

C'est bien imprudent à moi, n'est-ce pas, d'avoir quitté le domicile conjugal pour aller passer une nuit au bal masqué et souper ensuite avec des pas grand' chose ?

DELORMEAU

C'est roide ! C'est roide !

MADAME BOVARY

J'aime tant Léon !

DELORMEAU

Qui ça, Léon ? Monsieur votre mari ?

MADAME BOVARY

Non... Un voisin.

DELORMEAU

C'est roide ! C'est roide !

MADAME BOVARY

Mais Rodolphe s'est mal conduit avec moi !

DELORMEAU

Qui ça, Rodolphe ? Monsieur votre mari ?

MADAME BOVARY

Non, un autre voisin.

DELORMEAU

Eh ! Elle voisine trop cette femme-là !

LA COMÈTE

Oh ! à la campagne.. .

DELORMEAU

Les soirées sont si longues !

LA COMETE

Et votre mari ?

MADAME BOVARY

C'est un honnête homme, mais il ne me comprend pas. Il est médecin à trois lieues de Rouen.

LA COMÈTE

Eh bien ! Retournez auprès de lui !...

DELORMEAU

C'est cela. Allez revoir la Normandie.

MADAME BOVARY

Impossible. Il faut que je reste à Paris. Et puis, vous ne savez pas,j'ai vu hier au théâtre un artiste qui a fait sur moi une impression !... C'est peut-être bien mal...

DELORMEAU

Allons, bien ! Elle donne dans le cabot, maintenant !

MADAME BOVARY

Non, un grand artiste. Un beau jeune homme d'une pâleur intéressante.

{Paraît un pierrot traînant une charrette sur laquetle on lit : Déménagement des Folies-Nouvelles au pré Caielan... Il emmène Madame Bovary, Pantomime).

DELORMEAU

Madame Bovary Cette épouse infidèle, Après tant de folies Va faire uu'folie nouvelle,

MADAME BOVARY

Ça m'est égal, C'est plus original.

Dans la Normandie

Je m'ennuie

Prendre un . . . Pierrot, c'est mal,

Mais au total Rire. . . Voilà le principal (1).

Madame Bovary parut encore aux Variétés le 19 décembre 1857, dans Ohé lies Petits Agneaux, revue de Cogniard et Clairville (2) (scène 4 du premier acte) :

L'Illustration et le Monde illustré, qui vient d'être créé, veulent se battre. Le Monde illustré prend pour témoin Madame Gil Blas, l'interminable feuilleton de la Presse. L'Illustration est assistée de Madame Bovary. Mis en présence, les témoins en viennent euxmêmes aussitôt aux mains, Madame Gil Blas reprochant à Madame Bovary de lui ravir ses lecteurs.

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