‹ Autour de FlaubertChapitre 11 sur 30 · CHAMPFLEURY · texte numérisé non relu

CHAMPFLEURY

Mercredi [22 avril 1857].

Voilà sans doute un Champfleury fort enthousiaste, et bien éloigné des idées de son disciple Duranty (i). Que pensait-il de l'article paru dans le Réalisme du i5 mars? Et comment aussi, après un pareil accord, expliquer ce mot de Flaubert : « J'ai écrit Madame Bovary par haine du réalisme » ?

Jules Levallois, dans les Mémoires d'un critique (2), raconte comment il engagea Sainte-Beuve à lire Madame Bovary et à parler favorablement du roman. Levallois était un compatriote et un ami de Flaubert. Son intervention près du critique des Lundis ne fut pas vaine. Mais il paraissait un peu difficile de rendre compte, dans le Moniteur, journal semi-officiel, d'un livre'récemment poursuivi

(1) Voir Jules Troubat, Essais critiques. Champfleury.

(2) Jules Levallois, Mémoires d'un critique. Cf. aussi : Jules Troubat, Sainte-Beuve et Gustave Flaubert, feuilleton du Temps du 16 avril 191 2.

pour outrage aux mœurs; et Sainte-Beuve écrivit d'abord la lettre suivante :

Le 25 avril 1857.

Monsieur, J'ai voulu attendre, pour vous remercier du cadeau que vous m'avez bien voulu faire, d'avoir fini de lire Madame Bovary. Je n'en avais rien lu sous sa première forme dans la Revue de Paris. J'ai donc eu mon impression entière et continue. C'est un beau livre, Monsieur, un maître livre, à la fois pour l'observation et la composition. Vous avez, de plus que bien des écrivains qui observent et décrivent la réalité, — le style. Vos paysages normands sont d'une vérité que ceux qui y ont vécu m'attestent et qui se sent de soi. Vos personnages vivent, ils sont parlants, on les connaît. M. Homais s'élève à la hauteur d'un type. La sottise, la bêtise, la vulgarité, la routine, la monotonie, l'ennui, tout cela est rendu avec une ironie et une amertume dissimulée sous des masques divers qui n'ont pas l'air de s'en douter. Mme Bovary et son romanesque, et ses progrès dans le charme et dans la perdition, sont analysés d'une manière cruelle et à faire peur. La moralité vient comme elle peut, vous ne la cherchez pas, mais je ne comprends pas qu'on vous ait accusé d'en manquer. Elle a, Mme Bovary, des mots terribles : As-tu les pistolets ?. . .Si j'étais à ta place, moi, j'en trouverais bien! Le mot du père Rouault: Vous aurez toujours votre dinde..., celui de Charles : Comme ma pauvre femme aurait été heureuse! sont pris sur nature. Comme art, je ne trouve rien de mieux tissé que la déclaration de Rodolphe, en mineur, pendant le discours en pathos du conseiller de préfecture, ou que ce double rêve en sens

inverse, côte à côte, d'Emma et de son mari, l'un songeant à la petite Berthe dans l'avenir, et l'autre à son prochain enlèvement. — Maintenant, laissez-moi ajouter que j'aurais aimé quelquefois à ce qu'il y eût dans certains détails une description un peu moins poussée à bout, afin précisément que les choses les plus à regarder ressortissent davantage. J'aurais désiré aussi, sans trop savoir comment elle aurait pu entrer dans votre composition, voir quelque figure à sentiments doux^ purs, profonds et contenus, également vraie. Cela entreposé. Gela eût rappelé qu'il y a du bon môme au milieu du mauvais et du bête. Mais peut- être c'est que je n'ai fait que passer, comme le voyageur dont parle La Bruyère. Vous savez tout, Monsieur, mais vous êtes cruel. Voilà ce me semble une injure, et c'est la seconde fois que je vous la dis. J'ai regret que le seul journal où j'écrive le Moniteur^ par les convenances semi-offîcielies qu'il impose, ne me permette pas déraisonner et de déraisonner sur Madame Bovary. Vous n'en seriez pas quitte pour si peu.

Agréez, je vous prie, l'expression de mes sentiments reconnaissants et dévoués.

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