MADAME G1L BLAS
Le beau mérite ! Un succès de scandale !
MADAME BOVARY (Air : Que lui manque-t-il ?... La parole !)
Qu'importe, c'est officiel,
On vit quatre éditeurs me suivre,
Oui, Paul, Mathieu, Pierre et Michel
Voulurent imprimer mon livre.
Craignant mes excentricités,
Mathieu ne vit pas mon mérite,
Paul ne vit pas mes qualités,
Pierre ne vit pas mes beautés,
Mais Michel les vit [Lévy] (bis) tout de suite.
Mais un roman à la mode n'excite pas seulement la verve des revuistes : les acteurs eux aussi rêvent les rôles principaux, et d'avance s'en distribuent à eux-mêmes les personnages. C'est ainsi qu'Henry Monnier se crut un jour digne d'incarner Homais, et sur-le-champ écrivit à Flaubert :
Beaucoup d'auteurs m'ont vu dans le pharmacien, puis on m'a fait écrire la pièce, et une fois écrite je l'ai présentée à un directeur que l'a reçue, et je la répète, le tout sans votre permission....
*.. Veuillez me faire savoir si votre intention est de
faire jouer Madame Bovary, et si vous me jugez capable pour le pharmacien (i).
Flaubert refusa sans hésitations, commeil déclina peu après les propositions fort avantageuses de la Porte-Saint-Martin :
Il s'agissait de donner mon titre seulement* écrit-il à Mlle Leroyer de Chantepie, le 26 janvier i858, et je touchais la moitié des droits d'auteur. On eût fait bâcler la chose par un faiseur en renom, Dennery ou un autre. Mais ce tripotage d'art et d'écus m'a semblé peu convenable. J'ai refusé tout net et je suis rentré dans ma tanière. Quand je ferai du théâtre, j'y entrerai par la grande porte. Autrement, non. Et puis on a assez parlé de la Bovary et je commence à en être las. Loin de vouloir exploiter mon succès, comme on me le conseillait, je fais tout pour qu'il ne recommence pas (2) !
C'est qu'en effet il avait de l'art une idée trop haute pour consentir à ce qu'il jugeait une atteinte à son principe.
Il pensait avec raison que ce qui est destiné à la lecture doit être lu, et non pas représenté; que les conditions du roman ou de la nouvelle n'étant pas celles du théâtre, malgré tout le talent des adaptateurs et des interprètes il y aurait eu forcément déformation, puisque les points de vue auraient été différents. N'en pourrait-on pas dire autant, et
(1) Cf. Madame Bovary, p. 524.
(2) Corresp., 111, p. i03.
MADAME BOVARY ET SON TEMPS q5
généraliser la question, chaque fois qu'il s'agit de remanier, pour les besoins de la scène, une œuvre qui n'a pas été destinée primitivement à y être produite ? Un auteur ne conçoit pas son sujet de la même façon selon, qu'il a loisir de le développer en trois cents pages ou qu'il veut le réduire au cadre rigide de quatre ou cinq actes. Dans le cas de MadameBovari), il est évident que l'action, beaucoup plus interne qu'extérieure, repose sur l'évolution du caractère d'Emma plutôt que sur les péripéties variées des événements. Tenter de soumettre aux exigences du théâtre une étude psychologique aussi délicate, aussi logiquement conduite, c'eût été supprimer sans remède toutes les nuances d'observation qui font la vie et l'intérêt du roman.
Flaubert le comprit dès le premier moment, et, si tentantesque fussent les sollicitations, maintint ensuite jusqu'à sa mort sa ferme décision. A deux reprises différentes, il dut encore renouveler l'interdiction qu'il avait d'abord opposée à Henry Monnier (i).
11 ne se doutait guère, alors, qu'il était dans la
(i) Premier refus en 1875. Voir une lettre de Flaubert publiée par l'Amateur d'autographes et reproduite dans les Débats au 17 mars jqo6. — Deuxième refus en 1879. Voir G. Dubosc. A propos de Madame Bovary, dans le Journal de Rouen du 23 mars 1906. — Enfin, avant la pièce de W. Busnach, dont nous parlons ci-dessus, il y avait eu, entre 1887 et 1889, une nouvelle et triple tentative d'adapter Madame Bovary au théâtre, par Georges Taylor, Raymond *Deslandes et René de Guers. Voir ces noms à la Bibliographie de Flaubert jointe au présent ouvrage (tome II).
destinée de son œuvre d'être un jour, selon le mot de M. Lucien Descaves, « lue avec des ciseaux par un profanateur », et que longtemps après, en 1906, M. William Busnach ferait représenter à Rouen une pièce tirée de Madame Bovary, dont l'éclatant insuccès fut, d'ailleurs, la juste récompense.
Pour la première fois qu'il faisait « gémir les presses des élucubrations de sa cervelle », Flaubert avait été salué comme peu d'écrivains, avant ou après lui, le furent jamais.d/arfame Bovary dut au fameux procès dépasser pour un livre immoral' devant toute la génération qui entendit requérir contre elle. Et sans doute, au point de vue de l'art pur, cette réclame pouvait paraître de bien mauvais aloi. Malgré tout, s'il est vrai, comme le note Philippe Burtj (1), que les 20.000 ou 3o.ooo acheteurs qui prirent le livre chez Michel Lévy furent contraints de « se le prêter d'abord sous le manteau », l'espèce de suspicion dont il demeura longtemps entaché eut pour conséquence certaine de répandre le nom de l'auteur et d'accréditer son triomphe auprès d'un public, qui, sans cela, n'eût guère fait attention aux qualités littéraires
(i) La Renaissance artistique et littéraire, ï" février 1874.
dont il venait de produire un aussi brillant témoignage.
Sans l'avoir voulu, — et presque malgré lui, — ■ du premier saut, il avait bondi en pleine lumière. Appartenir un moment à « l'actualité parisienne », c'est souvent, chez nous, le signe le plus évident de la gloire. Qu'on l'ait alors comparé à Balzac, et rapproché plus ou moins justement de Feydeau,peu importe: grâce à la campagne de presse dont nous venons de retracer les principales étapes, son talent avait été classé, catalogué, défini une fois pour toutes, — et désormais, et toujours jusqu'à sa mort, il devait rester avant tout pour la foule l'auteur de Madame Bovary.
Seuls les véritables lettrés, comme Barbey d'Aurevilly, les critiques perspicaces, comme Sainte- Beuve, comprirent que l'apparition de ces deux volumes, en avril 1867, marquait un moment solennel dans l'évolution de la prose française. Flaubert, qui s'était toujours défendu d'appartenir à aucun parti, à aucune coterie, fut, à son insu, institué par eux chef d'école,, et se vit imposer le rôle de porte-drapeau dans la bataille littéraire. « Madame Bovary, d'où est sorti tout le roman contemporain », dira plus tard Théodore de Banville (1), un de ces « fous de poètes », comme les appelle Dumas fils, qui, parfois, mieux que les
(1) Le National, 17 mai 1880.
esprits sages et pondérés, savent lire dans le fond des âmes et des livres. — Madame Bovary, d'où sortira aussi, et surtout, l'Education sentimentale, « cet autre chef-d'œuvre par lequel le maître devait aller plus loin encore, montrer par avance ce qui n'existera que dans bien longtemps, le roman non romancé, triste, indécis comme la vie elle-même, et se contentant comme elle de dénouements d'autant plus terribles qu'ils ne sont pas matériellement dramatiques ».