CHAPITRE II
Salammbô (Le Défilé de la Hache) et le Naufrage de la Méduse
Parlant de Madame Bovary, Sainte-Beuve s'était écrié : « Anatomistes, physiologistes, je vous retrouve partout. » Très exact comme appréciation littéraire du roman, ce mot devint bientôt l'origine d'une légende. Il persuada bon nombre de ceux qui, à la suite du critique des Lundis (mais sans doute moins bien renseignés), discutaient le livre de Flaubert, que celui-ci dans sa jeunesse avait dû commencer ses études de médecine. « Dissection », dit Charles de Mazade à la Revue des Deux Mondes ; — « Le chirurgien apparaît sous le critique », lit-on dans la Chronique. Edmond Texier proclame : « Gustave Flaubert a étudié la médecine ; cela se voit tout de suite pour peu qu'on ait lu deux pages de son livre. » Cela se voit même
trop, puisqu'à ses yeux « le carabin cache le moraliste ». Aubineau, dans l'Univers, reconnaît « un style médicinal » [sic]. Tous, ou à peu près, s'ingénient à voir dans Madame Bovary l'œuvre d'un ancien interne qui, à l'exemple de son ami Louis Bouilhet, aurait un jour abandonné le bistouri pour la plume.
Et l'hypothèse, chemin faisant, prend corps et se propage. En 1867, Taine prononce à son tour par la bouche de Thomas Graindorge : c< Il a longtemps disséqué sous les ordres de son père, qui était médecin. » Dans la Revue Bleue de 1879, M. Jules Lemaître ajoute : « Flaubert a longtemps pratiqué les sciences naturelles avant d'écrire Madame Bovary. » — Que le fait fût exact, on n'en doutait pas à Rouen lorsque, le 9 mai 1880, le Nouvelliste répétait dans un article nécrologique : « Gustave Flaubert commença d'abord ses études de médecin, puis voyagea (1). » Le 5 août suivant, M. J. Félix reproduisait encore l'affirmation dans un éloge officiel lu devant l'Académie des sciences, belles-lettres et arts de Rouen, et ne rencontrait, parmi ses compatriotes, aucun contradicteur (2).
(1) L'arlicle est signé Cb. F. L. Peut-être est-il de Gh. Lapierre lui-même, directeur du Nouvelliste et ami de Flaubert. — Cf. Esquisse sur Flaubert intime, d'après les documents laissés par Charles Lapierre. Evreux, impr. de Hérissey, 1898, in-8.
(2) J. Félix, Gustave Flaubert, notes et souvenirs. Rouen, Schnei-
Cependant on constata plus tard, avec surprise, que ni Mme Commanville, ni Du Camp, ni les Goncourt ne signalaient rien de ce genre. Leur silence, très significatif, devait suffire à trancher le problème. On n'en tint pas compte; née de propos sans consistance, la croyance aux études médicales de Flaubert est encore aujourd'hui celle de bien des critiques, même parmi les plus fidèles admirateurs de son génie. — D'ailleurs, séduisante en soi, cette légende n'emprunte-t-elle pas aux circonstances quelque apparence de réalité?
Petit-fils, fils et frère de médecins, élevé dans les tristes bâtiments d'un Hôtel-Dieu dont le décor pouvait avoir éveillé une vocation précoce, plus tard lié lui-même avec des médecins, comme le docteur Cioquet, le biologiste Pouchet, les docteurs PennetieretFortin,Flaubertasisouvent parlé médecine dans ses romans et dans sa Correspondance, il a, dans l'ensemble de son œuvre, témoigné d'une méthode si profondément empreinte de l'esprit scientifique, qu'on devait être tenté, par une induction téméraire, mais facile, de lui prêterune instruction première en rapport avec les qualités dominantes de son talent. Il a si minutieusement fouillé les
der, 1880. In-8. — Du vivant même^de Flaubert, cette opinion avait encore été reproduite par la plupart des dictionnaires biographiques, par exemple celui d'Edmond Dantès (1875) : « Flaubert (Gustave), 1821, romancier, abandonna la médecine pour les lettres... etc. »
cerveaux et analysé les consciences, et il a su garder, dans l'accomplissement de cette besogne qui répugnait parfois à ses plus nobles instincts, une impassibilité si sûre d'elle-même, qu'on ne pouvait mieux définir sa clairvoyance psychologique qu'en la comparant à l'habileté pratique d'un chirurgien. Barbey d'Aurevilly le constatait déjà en propres termes : « Il a une main de chirurgien impassible et hardie, et qui rappelle celle de Dupuytren. » — « Jamais sa main ne tremble quand son scalpel plonge avec sûreté dans les fibres palpitantes », déclarait Gustave Merlet. Aussi, peu après l'apparition de ly Education sentimentale, le caricaturiste Lemot traduisait-il fidèlement l'impression générale, quand il représentait l'écrivain en blouse d'opérations, manches retroussées, debout à côté d'une table d'amphithéâtre où s'allonge le cadavre d'une femme, et brandissant au bout d'un scalpel le cœur de sa victime (i).
Enfin Flaubert a été lui-même un malade, un cas pathologique intéressant, et le diagnostic exact de sa névrose réclamait l'examen attentif des professionnels (2); d'autre part, certains personnages de
(1) La Parodie, journal satirique, décembre 1869. — «Tenant la plume comme un scapel », écrivait déjà Sainte-Beuve en parlant de Madame Bovary. De même J. Habans, dans le Figaro de 1 857 : « Anatomie d'une passion dévergondée; dissection hardie et minutieuse. » Cf. suprà, pages 58 et sq.
(2) Le Dr Hardy paraît bien avoir fait ce diagnostic exact du vivant même de Flaubert. Nous connaissons son opinion par ce qu'en dit
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ses romans, comme saint Julien ou saint Antoine, offrent encore l'apparence d'êtres anormaux. On s'explique donc pourquoi les médecins tiennent, dans la liste de ceux qui ont écrit sur sa vie ou son œuvre, une place importante, mais assurément légitime.
Où l'exagération commence, c'est quand des médecins très sincères, mais entraînés sans doute par leur sympathie, n'hésitent pas à revendiquer l'honneur de compter le romancier pour un des leurs. Dignus erat intrare... on l'admettra sans peine. Mais le biographe, qui veut s'en tenir strictement aux faits acquis, est bien forcé de parler un autre langage. Aucun document authentique, aucun témoignage irrécusable n'a encore été produit à l'appui d'une supposition qu'on voudrait parfois présenter comme une certitude. Rien ne révèle la trace d'études médicales, officielles et régulières, qu'aurait faites ou seulement entreprises Flaubert. Sa méthode, son tour d'esprit ont sans doute subi l'influence du milieu scientifique où il a vécuses premières années, et en portent la marque; mais on ne peut guère plus s'aventurer à le traiter « d'anatomiste » ou « d'ex-étudiant en médecine »,
la Correspondance (tome IV, pp. 206 et 208). Mais la discrétion professionnelle de ce témoin l'eût toujours empêche de la formuler directement. La discussion d'ailleurs n'a pu naître sur ce point qu'après la mort de Flaubert, à l'occasion des révélations faites par Maxime Du Camp.
qu'on ne serait en droit de le nommer antiquaire, s'il était né dans la boutique d'un brocanteur, ou épicier, si le hasard avait voulu que ses parents vendissent de la mélasse (i).
L'exactitude objective de certaines scènes développées dans Madame Bovary, dans l'Education sentimentale, et ailleurs, reste le plus sérieux argument qu'on ait invoqué pour prouver cette mentalité médicale de l'écrivain. Quel autre qu'un « ancien carabin » aurait su décrire avec autant de précision l'épisode du pied-bot d'Hippolyte , les symptômes du croup qui étrangle le petit Arnoux, ou la pneumohie de Félicité ? Quel autre encore aurait suivi, avec un scepticisme aussi bien informé, Bouvard et Pécuchet dans leurs expériences cliniques et thérapeutiques? — Cependant, la constatation de cette exactitude technique, à elle seule, ne démontre pas grand'chose, que la puissance expressive et la valeur de l'art naturaliste, tel que Flaubert l'avait conçu. De fait, nous savons que, loin de se fier à ses propres connaissances, à de prétendus souvenirs d'école, il s'est renseigné d'une façon toute spéciale, il a puisé largement aux meilleures sources, chaque fois qu'il eut besoin de faire intervenir la médecine dans ses romans. Le chapitre III de
(i) Sur cette question des études médicales de Flaubert voir encore : Chronique médicale, 1896, pp. 5q3 et suivantes. — La Normandie médicale, i5 avril 1902, pp, i52 et suiv. —Intermédiaire des cher* cheurs et des curieux, XX, p. 140; XXI, p. 70,, etc.
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Bouvard et Pécuchet lui a coûté de formidables lectures qui l'amusèrent médiocrement. Le dénouement d'Un Cœur simple a été composé d'après des notes fournies par le Dr Pennetier, et par Edmond Laporte, qui, lui du moins, avait fait en partie ses études médicales.
Avant d'écrire ces pages de l'Education où agonise le fils de Mme Arnoux, Flaubert, raconte le docteur Chaume (i), voulut lui-même assister à une trachéotomie. Et si, renonçant à son dessein primitif, il a imaginé la guérison du petit malade provoquée, comme il arrive dans des cas assez rares par l'expectoration violente et spontanée d'une fausse membrane, « quelque chose d'étrange, semblable à un tube de parchemin », s'il n'a pas décrit l'opération chirurgicale, c'est qu'à l'hôpital Sainte- Eugénie, où il s'était rendu, le spectacle réel de cette opération l'émut si vivement qu'il ne put l'observer jusqu'au bout (2). Nous trouvons enfin clans
(1) « Comment se documentait Flaubert », signé Dr Chaume. — Chronique médicale, i5 décembre 1900, pp. 769-770.
(2) « Visiblement ému (écrit le Dr Chaume, qui était alors interne de Marjolin). Flaubert nous dit : ce J'en ai assez vu ; je vous en prie, délivrez-le d'enfant). Et il s'en alla. » Cf. Dr Ségalen, l'Observation médicale chez les écrivains naturalistes (thèse Bordeaux, 1892), pp. 33 et suiv.
Cette visite à Sainte-Eugénie eut^lieu en mars ou avril 1868. Flaubert était accompagné d'un jeune homme, très probablement Alphonse Daudet. Voici en quels termes le docteur Chaume racontait encore l'anecdote dans une lettre adressée le 6 avril 1905 à l'un de nous :
« Sur la recommandation de Marjolin, je devais faire devantFlaubert l'opération lente et classique de Trousseau et non l'opération rapide, escamotée en quelques secondes, que nous avions pris l'ha-
sa Correspondance la preuve formelle que Louis Bouilhet Ta scrupuleusement documenté pour différents passages de Madame Bovary, le pied-bot d'Hippolyte, les ulcères purulents de l'aveugle, l'empoisonnement d'Emma (i). Une lettre inédite révèle même qu'il avait d'abord essayé de reconstituer sans aide le premier tableau, mais qu'il avait commis de lourdes erreurs scientifiques. La « stréphopodie », qu'il avait décrite, était impossible. Il fallut les complaisantes explications de Bouilhet pour remettre les choses au point.
Dans Salammbô, le chapitre du Défilé de la Hache est un de ceux encore où les médecins qui se sont occupés de Flaubert ont cru apercevoir visible la signature du confrère. On se rappelle que l'armée des Mercenaires, attirée par la ruse d'Hamilcar vers la région montagneuse qui s'étend au Nord du promontoire Hermaeum, se voit tout à coup bloquée dans une vaste plaine « ayant la forme d'un fer de hache et entourée de hautes falaises ». Et là, pendant de longs jours, les Barbares subissent toutes les tortures de la faim et de la soif. Quelles ont été, pour ce fragment, les sources utilisées par Flaubert?
bitude de faire, et à laquelle on ne pouvait rien voir. Flaubert, qui ne connaissait que la première par la lecture de Trousseau, fut surpris lorsque je lui parlai en voiture de la deuxième manière, et il était hésitant. En réalité, vous savez qu'il ne put rien voir. »
(1) Cf. Corresp., III, pp. 25-3o, 44> 46 et la note de Madame Bovary (éd. Conard), p. 49* •
II en indique une première, dans une lettre adressée aux Goncourt en décembre 1861 :
Je viens, écrit-il, de me livrer à des lectures pathologiques sur la soif et la faim pour un passage aimable qui me reste à faire, mais je n'ai pas sous la main un recueil où il y a peut-être quelque chose. Transition adroite pour vous prier de voir à la Bibliothèque de l'Ecole de Médecine, dans la Bibliothèque médicale, t. LXVIII, le Journal d'un négociant qui s'est laissé mourir de faim. Si vous y trouvez des détails chics, envoyez-les-moi. J'ai cependant tout ce qu'il me faut, mais qui sait (1)?
Jules de Goncourt répondit à cette demande en promettant d'aller le lendemain à la Faculté de Médecine faire « un vrai bouquet de fleurs d'un choix de souffrances de l'agonie par la faim, — ce qui, ajoutait-il, doit être une bien vilaine mort quand on n'en a pas pris l'habitude dès l'enfance (2) ». Toutefois, Flaubert avait donné à ses amis une référence inexacte : c'est en effet dans le tome LXVII de la collection intitulée Bibliothèque médicale qu'est reproduit le document réclamé, d'après le Journal
(1) Corresp., III, 3 12.
(2) Lettres de Jules clc Goncourt (Paris, G, Charpentier, i885)j p. 176.
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médecine et de chirurgie pratiques du docteur berlinois Hufeland (i).
Il s'agissait d'un Allemand, âgé de 32 ans, qui, à la suite de graves revers de fortune, avait décidé de se laisser mourir d'inanition. Ne possédant plus qu'environ vingt-sept sous de notre monnaie, il s'en servit pour expédier quelques lettres et acheter une bouteille de bière. Puis, le i3 septembre 1818, il se rendit près de Forst, dans un bois peu fréquenté — mais à proximité cependant d'un village, — y creusa sa fosse, se bâtit une cabane de branchages, et y demeura 20 jours sans prendre aucune nourriture. Un journal écrit au crayon, découvert plus tard dans sa poche, commençait par ces mots :
Le généreux philanthrope qui me trouvera un jour ici après ma mort est invité à m'enterrer et à conserver pour lui, en raison de ce service, mes vêtements, ma bourse, mon couteau et mon portefeuille. Je fais, au reste, observer que je ne suis pas un suicidé, mais que je suis mort de faim, parce que des hommes pervers m'ont privé d'une fortune considérable et que je ne veux pas être à charge à mes amis. — Il est inutile d'ouvrir
(1) « Mort volontaire par abstinence, décrite par la personne même qui en a été la victime. Communiqué par M. Hufeland ». {Biblioihèque médicale ou Recueil périodique d'extraits des meilleurs ouvraties de médecine et chirurgie, par une société de médecins, t. LXVII. Paris, Gabon, in-8, pp. 82-92. — Dans le recueil allemand : Journal der practischen Arzncykunde und Wundarzneykunft, herausgegeben von G. W. Hufeland (Berlin, G. Reimer, 1819), tome XL VIII. Mes Stùck, mârz, s. g5.
mon corps, puisque, ainsi que je viens de le dire, je suis mort de faim.
Signé : anonymus.
Même au delà du tombeau, on ne saurait prendre trop de précautions contre la malveillance de l'opinion et les indiscrétions du monde! — Bientôt, cependant, le malheureux réfléchit qu'à « garder ainsi l'incognito » il perdait tout l'avantage du supplice qu'il avait choisi. Son but était peut-être moins d'en finir avec une existence misérable que de se ménager une vengeance posthume en créant quelques ennuis à ceux qui l'avaient indignement dépouillé. Et nous croirions volontiers qu'il conservait malgré tout l'espoir d'être secouru en temps utile, qu'il avait escompté déjà le scandale de sa détresse momentanée pour se faire rendre justice un jour. Il retrouva donc l'énergie de rédiger chaque soir le détail de ses tortures, en ayant soin de fournir sur son identité les renseignements nécessaires, de préciser notamment les circonstances qui le contraignaient à cette fatale résolution. Son récit, qui pouvait être atroce, n'est, au résumé, qu'un plaidoyer in extremis assez peu émouvant et passablement déclamatoire :
16 septembre : J'existe encore, mais quelle nuit j'ai passée! que j'ai été mouillé! que j'ai eu froid! Grand Dieu ! quand mes tourments cesseront-ils ? aucune créa-
ture humaine ne s'est présentée à moi depuis troisjours, seulement quelques oiseaux.
17 septembre : Pendant presque toute la nuit précédente, le froid rigoureux m'a forcé de me promener, quoique la marche commence à m'être bien pénible, car je suis bien faible. Une soif ardente m'a contraint à lécher l'eau sur les champignons qui croissent autour de moi, mais elle a un goût détestable. On me reprochera peut-être de n'avoir pas, pour les deux groschen qui me restent, acheté une bouteille de bière ou toute autre chose. A quoi je réponds d'avance que cette emplette m'aurait fait vivre une couple de jours de plus, mais qu'elle aurait aussi prolongé mes tourments. Aujourd'hui je puis espérer que dans quelques jours je ne souffrirai plus.
18 septembre: Malheureusement ma situation est toujours la môme. Si j'avais seulement un briquet, afin de pouvoir me faire un peu de feu la nuit! car il ne manque pas de broussailles sèches. Je manque de gants et je suis si légèrement vêtu. On s'imaginera aisément ce que je dois souffrir pendant des nuits si longues ! Dieu! pourquoi faut-il que, parmi des millions d'hommes, je sois probablement le seul destiné à une mort aussi cruelle, et cela sitôt? J'aurais pu vivre encore cinquante ans!
On sourirait peut-être, si le dénouement de l'aventure n'eût été malgré tout tragique : le 3 octobre, un aubergiste du voisinage découvrit le pauvre homme, qui respirait encore ; mais il trépassa sitôt qu'on lui eut fait avaler une tasse de bouillon aveG un jaune d'œuf.
Le docteur Hufeland, qui a publié cet étrange journal, pensait avec raison qu'il intéresserait les psychologistes au moins autant que les médecins. Ceux-ci, en effet, y trouvent à peine leur compte. Les observations prises par le moribond sur luimême restent généralement très superficielles ; il signale son extrême maigreur, le manque de sommeil, le froid gagnant peu à peu les jambes et les bras, et que « son estomac fait par moments un vacarme terrible ». lia des vomissements douloureux et, au bout du 7e jour, se déclare incapable de changer de place. La dernière fois qu'il se sent la force d'écrire, le 29 septembre, il dit éprouver de fréquentes convulsions, ce qui ne l'empêche pas, entre temps, de saluer « poliment » un berger qui conduit paître ses moutons. A aucun moment il ne parle de délire hallucinatoire occasionné par la faim ou la soif, ni ne précise le caractère particulier des souffrances qu'il endure.
Il est donc douteux que Flaubert ait pu tirer grand parti de ce récit, lorsqu'il a retracé les horreurs du Défilé de la Hache. La couleur réaliste, les détails rigoureusement exacts de Salammbô, ont été empruntés à d'autres sources, à celles qu'il disait aux Goncourt avoir déjà consultées (1).
(1) La Notice qui fait suite à Salammbô, dans la nouvelle édition Louis Couard, signale, page 448, comme ayant été retrouvée dans les papiers de Flaubert : « Une description' de mort volontaire par
Le docteur Merry Delabost rapporte à ce sujet l'anecdote suivante :
Un soir, je dînais avec Gustave Flaubert chez son frère Achille. Nous étions quatre. Quand il y avait plus d'invités, jamais je ne l'entendais parler de ses œuvres; ce jour-là, au contraire, il nous entretint de son roman en préparation, Salammbô, nous interrogeant longuement sur les symptômes produits par la faim et la soif chez les personnes soumises à une abstinence prolongée.
Pour combler les trop nombreuses lacunes de mes souvenirs personnels, je fis la proposition de descendre, après dîner, à la bibliothèque de son frère que je connaissais à fond. Là, nous cherchâmes, mon excellent maître et moi, dans les articles de dictionnaires, dans les traités de physiologie, etc., tout ce qui avait trait à son sujet. Il emporta au moins une vingtaine de volumes... pour écrire combien de lignes? A peine une centaine.Mais aussi, quelle prestigieuse leçon de clinique (i ) !
abstinence, décrite par la victime (voir numéros de la Gazette médicale, 1857, 58, 5o, 49). » Cette mention ne paraît pas très clairement rédigée, et en fait la référence ne correspond à rien. Il existait en 1867 plusieurs Gazettes médicales, de Toulouse, de Montpellier, de Marseille, de Paris, mais aucune Gazette médicale sans autre titre. La Gazette médicale de Paris, la plus connue, n'a publié en 1857, aucun récit ni compte-rendu de mort par abstinence volontaire, ni en i858, ni en i85o, ni en 1849. En 1857, page 336, on trouve seulement l'observation d'un cas d'abstinence prolongée pendant plusieurs années, communiquée par le D1' Amédée Riboult, médecin à Grécy-sur-Somme ; mais cet article traite d'un cas particulier de léthargie, dans lequel le sujet n'a accusé aucun des phénomènes physiques ou mentaux caractéristiques de la faim. Flaubert n'y aurait rien trouvé d'utile à sa description. Que signifient d'ailleurs, dans la notice de l'édition Conard, ces chiffres : 1857, 58, 5o, 49? Désignent-ils des années différentes du périodique, ou les numéros d'une même année?
(1) Dr Merry Delabost : Flaubert anatomiste et étudiant en médecine. La Normandie médicale, i5 avril 1902.
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Ce témoignage du docteur Merry Delabost est précieux. Il ne serait pas impossible, sans doute, d'identifier quelques-uns des volumes auxquels sa lettre fait allusion. Mais en dehors de tout traité spécial de médecine, il peut être intéressant de signaler deux ouvrages dont certains passages présentent, avec le fragment de Salammbô qui nous occupe, de curieuses analogies. C'est le Naufrage de la frégate la Méduse, par Alexandre Corréard, ingénieur géographe, et Henry Savigny, chirurgien de la marine (i). Et c'est aussi la thèse du même Savigny, présentée à la Faculté de médecine de Paris, le 26 mai 18 18, sous ce titre : Observations sur les effets de la faim et de la soif éprouvés après le naufrage de la frégate du roi « la Méduse» (2).
On sait que cette catastrophe compte parmi les
(1) Le Naufrage de la frégate la Méduse, faisant partie de l'expédition du Sénégal en 1816, 4 e édition... Paris, Corréard, 1821, in-8, 5o8 p., pi. — Les notes de ce chapitre renvoient à cette 4e édition. La première, comme on le verra, parut en 18 r 8.
(2) Paris, impr. de Didot jeune, 1812, in-4, 35 p. — M. le docteur Bartet a publié, dans la Chronique médicale, du ier mai 1912, d'après des notes recueillies par le Dr Ardouin, une courte biographie de Savigny. Il est indiqué, comme date de sa thèse, 26 mars 1823. C'est sans doute une erreur typographique. Nous avons sous les yeux celte brochure, qui porte bien la date 26 mai 1818. Et nous ne trouvons nulle part mention d'une réédition de cet ouvrage en 1823. — Au surplus, la 4e édition du livre de Corréard, qui est de 1821, cite des extraits de la thèse de Savigny dans une note qui figure sous les pages 124-128.
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événements les plus populaires de notre histoire maritime. Les tristes circonstances dans lesquelles elle s'est produite, le 2 juillet 1816, sont trop connues pour qu'il soit besoin d'y revenir; mais il n'est pas inutile de rappeler brièvement les raisons qui, sur le moment, contribuèrent à en divulguer les détails.
Le 3 mars 181 7 avait été traduit devant un conseil de guerre, siégeant à Rochefort,le capitaine de frégate Duroys de Chaumareyg, coupable de la perte de son bâtiment, de l'abandon du radeau, de l'équipage, des passagers et des marchandises confiées à sa garde. Il fut déchu de son grade, condamné à 3 ans de prison militaire, exclu de la Légion d'honneur et de Tordre de Saint-Louis, déclaré indigne de servir l'Etat — ce qui ne l'empêcha pas d'ailleurs de finir ses jours bien tranquille, comme receveur des droits réunis, à Bellac, dans la Haute- Vienne. Cependant deux des survivants, Corréard et Savigny, estimant ces sanctions insuffisantes, et qu'on voulait à trop bon compte faire le silence autour d'un sinistre qui engageait d'autres responsabilités, réclamèrent, par un Mémoire adressé aux Chambres, la mise en accusation de plusieurs officiers de marine mêlés à l'expédition du Sénégal, et même de l'ancien ministre, le vicomte Dubouchage. Les Chambres reçurent le Mémoire et passèrent à l'ordre dujour.Mais Savigny fut contraint de don-
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ner sa démission. La presse, de son côté, s'empara de l'incident, et renouvela sur ce thème tous les commentaires qui avaient déjà été répandus lors du naufrage. Des listes de souscriptions furent lancées en faveur des victimes. Entre temps, Corréard et Savigny avaient publié le récit des épouvantables souffrances auxquelles ils venaient d'échapper comme par miracle. Mis en goût par le rapide succès de cet ouvrage, Corréard ouvrit en i8i8,au Palais-Royal, un magasin de librairie sous l'enseigne « Au Naufragé de la Méduse ». Il fut bientôt obligé de poursuivre en contrefaçon trois libraires concurrents qui avaient inséré, dans un recueil intitulé Histoire des Naufrages, des extraits àpeine démarqués de son propre livre. Ce procès, et un second procès analogue qui suivit, eurent un grand retentissement. Deux ans plus tard, en 1820, Corréard se vit à son tour assigné devant la Cour d'assises de la Seine, pour avoir vendu diverses brochures « dont l'unique objet semblait être d'exciter les passions et d'insulter l'autorité ». Pendant cinq audiences, dont tous les journaux donnèrent le compte-rendu, le naufrage de la Méduse et l'agonie du radeau défrayèrent une fois de plus l'actualité. En 1821 parut la quatrième édition du livre de Corréard et de Savigny, avec toutes les pièces justificatives de ces débats politiques et judiciaires. D'autre part, les arts plastiques, la littérature,
achevaient de vulgariser le désastre, d'en perpétuer la mémoire. Les poètes rimaient des odes pompeuses au navire infortuné, les philanthropes, surtout ceux de l'opposition, déclamaient sans se lasser contre l'impéritie notoire des marins qui avait entraîné tant de malheurs. En 1819, Géricault, qui était de Rouen, avait exposé au Salon sa fameuse toile, et s'était vu reprocher aussitôt par les feuilles gouvernementales « d'avoir calomnié par une tête d'expression [sic] tout le ministère delà Marine (1 )». En 1889, le 27 avril, on jouait encore à l' Ambigu- Comique un drame en cinq actes et 6 tableaux, le Naufrage de la Méduse, par Desnoyer et Dennery, et, le 3i mai, à la Renaissance, un opéra de même titre, paroles des frères Cogniard, musique de Flottow et de Pilati.
Ainsi, après 20 années écoulées, l'opinion accueillait toujours la relation plus ou moins fidèle de ce désastre avec autant d'intérêt et de pitié qu'au premier jour. Que Flaubert en ait entendu parler dans son enfance, l'hypothèse paraîtra sans doute plausible (2). Qu'il ait retrouvé ce souvenir à l'époque où il se préparait à raconter les horreurs du Défilé
(1) Si bien que le peintre fut forcé d'exiler son tableau à Londres, où il demeura longtemps.
(2) Nous croyons savoir qu'un des survivants du radeau était de Rouen, qu'après le naufrage il se retira dans sa ville natale, et se fit une petite spécialité de raconter à tous le détail de ses souffrances» Toutefois, nous n'avons pu nous procurer la confirmation de ces faits, signalés sous toutes réserves.
de la Hache, qu'il ait alors consulté le livre où sont décrites les souffrances des naufragés, nous pouvons dès maintenant l'admettre sans trop d'invraisemblance.
Les répertoires et les dictionnaires de médecine lui fournissaient assurément des renseignements plus complets, et peut-être plus exacts au point de vue scientifique, mais aussi plus secs dans leur forme, moins propres à lui procurer cette évocation subjective de l'émotion ou de la sensation à rendre qui, d'après les principes de son art, doit pénétrer d'abord l'écrivain avant d'être traduite en style d'une façon rigoureusement impersonnelle. Au contraire , l'œuvre de Corréard et de Savigny contenait un récit vécu, exposé sans artifices littéraires, sans souci de précision technique, placé à la portée de tous, avec une simplicité réaliste de bon aloi. Cette garantie de sincérité devait, semble-t-il, attirer particulièrement l'auteur de Salammbô qui, en présence d'un sujet quelconque à décrire, cherchait toujours à en dégager la caractéristique générale, celle qui, mise en relief, procurerait la même impression au plus grand nombre .
La thèse de Savigny ne mentionne guère d'observations physiologiques ou psychiques qui n'aient été reproduites, en termes presque identiques, dans la dernière édition du Naufrage de la Méduse. Nous pouvons donc pratiquement confondre les
deux ouvrages, et nous contenter de comparer celui que Corréard et Savigny publièrent ensemble avec le roman de Flaubert (i).
On remarquera d'abord que la seule ressemblance possible entre eux devait porter sur leurs détails et non sur l'ensemble. En effet, le contraste des situations extérieures dans lesquelles se trouvent placés les personnages de Flaubert et ceux de Corréard impliquait nécessairement une différence, qui devait se traduire dans le ton, dans la couleur générale des descriptions. Flaubert imagine une armée forte de 4o mille hommes environ, enfermée dans une enceinte naturelle dont les dimensions ne sont pas précisées, mais qu'on peut supposer dix fois, cinquante, cent fois assez vaste pour la contenir tout entière : les soldats de Mathô ont par suite la faculté de se mouvoir dans cet espace cependant limité; et nous les voyons en effet tantôt se pousser en files compactes d'un bout à l'autre de la plaine, tantôt se précipiter sur la herse qui défend l'entrée du défilé; bien que tassés dans l'espèce d'hippodrome que forme autour d'eux la montagne, ils
(i) Nous désignerons cet ouvrage par le mot Corréard, et nous distinguerons dans les notes quand il sera question de la Thèse de Savigny toute seule.
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vont et viennent, s'agitent, se roulent par terre, se réunissent en groupes, ou au contraire couvrent confusément la plaine. Ils peuvent surtout s'isoler, fuir leurs compagnons de misère, manifester, par leur allure défiante, craintive ou résignée, la vio« lence des douleurs physiques et morales qu'ils endurent.
Au contraire, le radeau de la Méduse mesurait d'une extrémité à l'autre environ 20 mètres, sur sept à peu près de large \ encore la partie antérieure, longue de deux mètres, « n'ofFrait-elle que très peu de solidité et était continuellement submergée. Le derrière ne se terminait pas en pointe, comme le devant, mais une assez longue étendue de cette partie ne jouissait pas d'une solidité plus grande, en sorte qu'il n'y avait réellement que le centre sur lequel on pût compter (1). » Mais ce n'est pas tout : on avait encore chargé sur le radeau «une grande quantité de quartsde farine. ..six barriques de vin et deux petites pièces à eau (2) ». Or, sur ce frêle bâtiment, s'étaient réfugiés i5x hommes et une femme : on juge si les malheureux y tenaient à l'aise ! Il est vrai que, dès le premier moment, on avait dû se débarrasser des sacs de farine, qui augmentaient le poids et encombraient : malgré tout, quand l'embarquement fut terminé,
(1) Corréard, p. 80.
(2)Ibid., 81.
(( la machine, dit Corréard, s'enfonça au moins d'un mètre. Nous étions tellement serrés les uns contre les autres qu'il était impossible de faire un seul pas; sur l'avant et sur l'arrière, on avait de l'eau jusqu'à la ceinture (i). — Un fait., ajoute le narrateur, donnera à juger des dimensions du centre : lorsque nous ne fûmes plus que i5, nous n'eûmes pas assez d'espace pour nous coucher, et encore étionsnous extrêmement près les uns des autres (2). »
Si ces chiffres sont exacts, si sa mémoire a laissé à Gorréard une juste appréciation des distances, on se demande alors comment de véritables combats purent, les jours suivants, s'engager sur cette embarcation où toute liberté de gestes aurait dû être abolie.
Néanmoins le témoignage de Çorréard est formel : il revient à plusieurs reprises sur ce qu'il nomme les détails de leur installation, et mentionne chaque fois la gêne, l'accablante fatigue résultant de cette position exiguë. On a peine à croire qu'elle ait pu se prolonger i3 jours ! Entraînant le manque de sommeil, elle accrut sans doute dans des proportions considérables la faiblesse des naufragés, privés en même temps de
(1) Corréard, 87.
(2) Ibid., 80. Cependant Savigny (Thèse, page i3) écrit: « Nous tombâmes dans un tel état de faiblesse que nous ne pouvions nous tenir debout plus d'une demi-heure sans éprouver des défaillances. Aussi restions-nous continuellement couchés. »
nourriture, Elle eut, par suite, une répercussion profonde sur les effets physiologiques et mentaux de leurs souffrances. Il faudrait donc tenir compte de cette torture, inconnue aux Barbares de Flaubert, si Ton voulait établir entre les deux épisodes une comparaison rigoureuse. Mais il découle surtout de cette différence que le récit de Corréard ne contient aucune des descriptions, aucun des traits pittoresques qui donnent à celui de Flaubert son ampleur majestueuse, sa vivante allure d'ensemble.
Toute proportion de talent littéraire mise à part, l'un apparaît comme une grande fresque, peinte de couleurs éclatantes, débordante de vie et de mouvement, l'autre est plutôt constitué par une succession de tableaux isolés, où d'ailleurs abondent les péripéties tragiques et répugnantes, mais dont les personnages conservent, même dans leurs actions les plus violentes, une sorte d'immobilité figée bien en rapport avec les circonstances réelles. Joignez à cette remarque que, pour les Naufragés, nulle chance de salut ne pouvait naître de leur initiative, de leur audace, de l'exercice de leur force individuelle ou collective : leur seul espoir était l'apparition d'une voile à l'horizon; tandis que les Mercenaires s'acharnent d'abord à secouer la herse, à gravir les rochers, ne renoncent presque à aucun moment à triompher^ par leurs propres moyens, des obstacles matériels qui
les entourent. Un effet d'émotion intense est donc suggéré, dans Salammbô, par le spectacle de cette masse d'hommes tournant dans le cirque des montagnes comme des prisonniers au fond d'un immense ergastule, y promenant leurs angoisses, se recherchant ou s'évitant, passant d'une vaine agitation au plus morne découragement. Au contraire, dans le Naufrage de la Méduse, cet effet général de mouvement n'apparaît guère. Il faut examiner le détail, non seulement au point de vue médical proprement dit, mais même au point de vue descriptif, pour découvrir quelques traits communs entre l'œuvre de Flaubert et celle de Corréard.
Comme les Naufragés, les Barbares souffrent en même temps de la faim et de la soif. La progression de ce double supplice, les remèdes employés pour l'atténuer, les effets physiques, moraux et psychiques qu'il provoque, sont exposés d'une façon similaire dans le roman et dans le récit vécu.
Flaubert a pris comme point de départ l'observation banale que résume l'adage latin : mens sana in corpore sano. Savigny en avait fait une des propositions de sa thèse, et Corréard écrivait : Nos estomacs étant satisfaits, nous retrouvâmes quelque repos d'esprit (i). Ce sont presque les
(i) Corréard, p. io3.
expressions de Salammbô : Les estomacs étant remplis les pensées furent moins lugubres. L'idée générale d'une étroite corrélation entre la santé organique et la santé morale se dégage également des deux ouvrages.
Ici et là, les premiers tiraillements de la faim se font rapidement sentir, mais sont vite apaisés. Les Mercenaires ont deux jours de vivres, et trouvent dans la plaine des animaux, des fruits, qu'ils se hâtent de manger. Les Naufragés ont emporté quelques biscuits, mais en si petite quantité que tout est absorbé le premier jour. La même prodigalité à consommer tout de suite le peu d'aliments dont on dispose, sans souci du lendemain, la même impatience à supporter au début toute privation,se remarque dans les deux épisodes. Bientôt,on n'a plus rien : la souffrance redouble, d'autant plus qu'avec les jours succédant aux journées s'en vont les possibilités de salut, qu'aucune espérance ne corrige plus l'intensité croissante de la douleur : Ils ne désespéraient pas encore; l'armée de Tunis sans doute allait venir. — L'idée seule de voir des embarcations le lendemain réconforta un peu nos hommes (i).
On cherche alors des expédients pour tromper la faim. Corréard écrit :
(i) Corréard, p. i35.
Nous essayâmes de manger des baudriers de sabres et des gibernes; nous parvînmes à en avaler quelques petits morceaux. Quelques-uns mangèrent du linge, d'autres des cuirs de chapeaux sur lesquels il y avait un peu de graisse, ou plutôt de crasse; nous fûmes forcés d'abandonner ces derniers moyens. Un matelot tenta de manger des excréments, mais il n'y put réussir (i).
Nous lisons dans Salammbô :
Ils rongèrent les baudriers des glaives et les petites éponges bordant le fond des casques... ils jetaient dans leur bouche des poignées de terre.
Et ce sont aussi les mêmes tentations insatisfaites,survenant dans des circonstances identiques :
Quelquefois, dit Flaubert, lorsqu'un gypaète posé sur un cadavre le déchiquetait depuis longtemps déjà, un homme se mettait à ramper vers lui avec un javelot entre les dents. Il s'appuyait d'une main et, après avoir bien visé, il lançait son arme. La bête aux plumes blanches, troublée par le bruit, s'interrompait, regardait à l'entour d'un air tranquille, comme un cormoran sur un écueil, puis elle replongeait son hideux bec jaune ; et l'homme désespéré retombait à plat ventre, dans la poussière.
De ce passage, on peut rapprocher une scène analogue rapportée par Corréard :
Nous convoitions principalement un goéland qui parut
(i) Corréard, pp. i32-i33. Détails confirmés par la thèse de Savigny, p. 10.
plusieurs fois tenté de se reposer sur l'extrémité de notre machine. L'impatience de nos désirs redoubla quand nous vîmes plusieurs de ses compagnons se joindre à lui et rester à notre suite... mais tous nos efforts pour les attirer jusqu'à nous furent inutiles. Aucun ne se laissa prendre aux pièges que nous leur offrions (i).
Ce qu'éprouvent les affamés, c'est surtout une douleur aiguë, intolérable, dans la région de l'épi gastre. Flaubert, et Savigny dans sa thèse, emploient la même expression pour en donner l'idée : « Il leur semblait parfois qu'on leur arrachait l'estomac avec des tenailles », dit Flaubert. Et Savigny:
J'éprouvais à l'estomac des douleurs atroces, comme si l'on m'eût arraché cet organe avec des tenailles (2).
Vient enfin le moment où l'on se décide à manger les morts. Corréard n'insiste guère sur cet horrible épisode :
Les infortunés que la mort avait épargnés se précipitèrent sur les cadavres dont le radeau était couvert, les coupèrent par tranches, et quelques-uns même les dévorèrent à l'instant. Beaucoup, néanmoins, n y touchèrent pas. Presque tous les officiers furent de ce nombre. Voyant que cette affreuse nourriture avait relevé les forces de ceux qui l'avaient employée, on proposa de la faire sécher pour la rendre plus supportable au goût (3).
(i) Corréard, p. i44»
(2) Savigny, thèse, p. 19.
(3) Corréard, p. i33.
De même dans Salammbô :
Se baissant vers les cadavres, avec leurs couteaux, ils en prirent des lanières; puis, accroupis sur les talons, ils mangeaient. Les autres regardaient de loin.
Ceux qui les premiers, sur le radeau, ont recours à cette détestable pâture sont, ajoute Corréard, des matelots de basse extraction, la lie de l'équipage embarqué sur la Méduse : des hommes pareils aux Garamantes de Flaubert, « accoutumés à l'existence des solitudes et qui ne respectaient aucun dieu )). Mais les autres Naufragés imitent leur exemple, tout comme le cynisme des Garamantes finit par entraîner les Mercenaires qui d'abord « poussaient des cris d'horreur » et, « sentant cette chair au bord des lèvres, laissaient leur main retomber ». Bientôt, voyant que « ceux qui mangeaient reprenaient des forces et n'étaient plus tristes » — r« comme il fallait vivre., comme le goût de cette nourriture s'était développé, comme on se mourait, » les plus énergiques se laissent aller à disputer aux moins délicats ces « viandes sacrilèges » (i), et tous veulent leur part de l'odieux festin.
Si le récit de Corréard semble, en général, malgré les atrocités qu'il énumère,d'un réalisme moins
(i) Corréard, p. i35.
LES CONNAISSANCES MEDICALES DE FLAUBERT I2"j
expressif que celui de Flaubert, on voit que, dans les détails, il existe certaines ressemblances. D'autres se remarquent encore dans la description des tourments causés par la soif. Voici les deux pas-
Une soif ardente, écrit Gorréard, redoublée dans le jour par les rayons d'un soleil brûlant, nous dévorait. Elle fut telle que nos lèvres desséchées s'abreuvaient avec avidité d'urine qu'on faisait refroidir dans de petits vases de 1er blanc. On mettait le petit gobelet dans un endroit où il y avait de l'eau, pour que l'urine refroidît plus promptement... quelques-uns trouvèrent des morceaux d'étain qui, mis dans la bouche, y entretenaient une sorte de fraîcheur (i).
Et Flaubert :
La soif les tourmentait encore plus... Pour tromper le besoin, ils s'appliquaient sur la langue les écailles métalliques des ceintures, les pommeaux en ivoire, les fers des glaives... d'autres suçaient un caillou. On buvait de Furine refroidie dans les casques d'airain (2).
A ces deux causes principales de souffrance, la faim et la soif, se joint, pour les Mercenaires, la température brûlante, « la chaude humidité rete-
(ï) Gorréard, pp. 148-149. Détails confirmés par la thèse de Savigny, p. 12.
(2) Il faut observer que Flaubert note, comme Savigny, une différence d'intensité entre les souffrances de la soif et celle de la faim : «La soif les tourmentait encore plus. », Et Savigny (thèse, page 12) : « La faim qui, dans le commencement, nous avait cruellement tourmentés, était devenue presque nulle. Mais notre soif était inextinguible. »
nue par les parois de la montagne », au milieu de laquelle « la corruption se développe effroyablement vite », qui fait bientôt « de toute la plaine une large pourriture où flottent des vapeurs blanchâtres, un brouillard lourd et tiède ». Ces condr tions climatériques ne restent pas sans effets sur le moral des hommes. Flaubert le note : « un dégoût immense les accable » ; ils tombent en convulsions, ils ont des hallucinations, des accès de rage ou de désespoir.
Perdus en pleine mer, les Naufragés de la Méduse respiraient évidemment un air plus frais, moins chargé d'émanations putrides. L'eau, qui baignait sans relâche leurs vêtements et leurs corps, balayait les immondices, et on y jetait les cadavres que, dans le Défilé de la Hache, on n'avait plus la force d'enterrer. Cependant Corréard, et surtout Savigny, dans sa thèse, signalent chez leurs compagnons des phénomènes analogues à ceux qu*éprouvaient les Barbares, et provoqués par des circonstances du même ordre. Il y est question d'une maladie fréquente chez les marins, surtout lorsqu'ils naviguent sous des latitudes très chaudes, et qu'on nomme la calenture (i). Les symptômes de cette affection ressemblent beaucoup à ceux qu'on
(i) La dissertation médicale de Savigny sur la calenture est reproduite dans la 4e édition du Naufrage de la Méduse , sous les pages 124-128.
put observer sur le radeau. Savigny les décrit d'après le docteur Sauvages, et ajoute :
La calenture reconnaît pour cause la chaleur permanente, excessive, qui embrase l'atmosphère et se concentre dans l'intérieur des vaisseaux. Pendant la nuit, les écoutilles étant fermées, l'air ne peut être renouvelé ; il se corrompt incessamment par l'effet des émanations animales, dans un milieu que la chaleur seule de la zone torride rend délétère. Le sang", déjà très raréfié par l'influence du climat, se porte en trop grande quantité dans l'organe encéphalique et exerce sur les nerfs cérébraux une lésion qui, aidée par l'impureté de l'air vital, donne lieu à ce délire frénétique.
Quelle que soit, au point de vue scientifique, la valeur de cette explication, le passage est à retenir. Il paraît bien, au cas où la dissertation de Savigny serait tombée sous les yeux de Flaubert, qu'une simple et toute naturelle transposition des conditions extérieures qui déterminent ordinairement la calenture lui aurait permis d'utiliser les effets de cette maladie, et de les appliquer au cas des Mercenaires enfermés dans le Défilé de la Hache.
Voyons maintenant quelles sont les conséquences de ces multiples souffrances.
D'abord, une « hideuse maigreur » et une extrê* me faiblesse, l'enfoncement des yeux, le dessèchement de la peau (i). Ces effets sont signalés éga*
(1) « Nos membres étaient dépourvus d'épiderme », dit Savigny. Et plus loin : « Nos yeux caves et presque farouches » (thèse, p. i3)*
lemenl par Flaubert et par Corréard. Mais ce dernier n'esquisse nulle part un tableau comparable à la description de l'épouvantable aspect physique que présentent les Barbares, lorsqu'ils arrivent devant Hamilcar. Il ne constate, chez les Naufragés, ni les marbrures colorées de l'épiderme, ni « les nez bleuâtres saillissant entre les joues creuses », ni a les lèvres collées contre les dents jaunes (i) », ni le noircissement des ongles. Flaubert a certainement puisé ailleurs ces indications cliniques, d'ailleurs très exactement transcrites.
Au moral, la faim provoque le découragement, une tristesse farouche et violente. Nous n'insisterons pas sur les crises de désespoir qui se reproduisent à chaque page dans le récit de Corréard, et que Flaubert mentionne en deux lignes : « Quelques-uns pleuraient tout bas comme de petits enfants... des sanglots les étouffaient en découvrant l'horrible ravage de leurs figures. » Toutefois, « les éclats de rire frénétiques », signalés dans Salammbô comme un réflexe accompagnant la douleur aiguë de la faim, ne sont pas dans Corréard.
A l'abattement succèdent la colère, la fureur irréfléchie et sanguinaire, et sur ce point les Mercenaires et les Naufragés passent encore très sensi-
(0 Cependant Savigny (thèse, p. n) : « Nos bouches se desséchèrent ; c'était en vain que nous cherchions à exciter la sécrétion de la salive, elle était nulle. »
LES CONNAISSANCES MEDICALES DE FLAUBERT ï 3 1
blement par les mêmes aberrations psychiques (ï). Il faudrait pouvoir citer des pages entières ou Savigny et Corréard racontent les combats à main armée qui se livrèrent sur le radeau, les massacres impitoyables des plus faibles par les plus forts, les cris de mort, les imprécations lancées contre les officiers, et ces élans de cruauté inutile, de lâche férocité, qui s'emparent des uns et des autres. Une folie du même genre, et dont les causes sont pareilles, sévit aussi dans le Défilé de la Hache: « Ils tuaient, dit Flaubert, par férocité, sans besoin, pour assouvir leur fureur. » C'est bien l'idée commune aux deux récits, et résumée clans sa forme la plus simple. C'est le phénomène s^mptomatique décrit cette fois dans toute sa généralité. Savigny signale d'ailleurs que de tels accès de brutalité sans cause (2), et subits, caractérisent à la fois le délire résultant de l'inanition prolongée et l'affection spécialement désignée sous le nom de calenture : dès lors, peu importe que les circonstances de fait par lesquelles ce symptôme se manifeste diffèrent plus
(1) Savigny résume en ces termes l'état d'esprit de ses compagnons : « La méfiance, l'égoïsme, la brutalité même étaient les seules passions qui agitaient nos cœurs. » Ce sont très exactement les sentiments que manifestent les Mercenaires.
(2) « La privation d'aliments et de boissons a plus d'une fois excité à la fureur les hommes les plus doux... Que l'on consulte les relations de ces infortunés, et on les verra s'accorder sur la propension qui s'est développée en eux à devenir hargneux, querelleurs, emportés et furieux, sans que pour cela leur fureur ait toujours eu l'alimentation pour objet ». (Dict. des sciences médicales, art. Fureur, cité par Savigny, Thèse, p. 27.)
î32 AUTOUR DE FLAUBERT
ou moins d'un ouvrage à l'autre ; peu importe que les scènes de révolte, de carnage, longuement retracées dans le Naujrage de la Méduse, ne correspondent pas rigoureusement à celles que Flaubert se contente d'ébaucher à grands traits. Toujours dans l'hypothèse où l'auteur de Salammbô aurait consulté l'ouvrage de Corréard, il en aurait encore dégagé l'observation clinique nécessaire à la vérité objective de son tableau, et, sans s'étendre sur des détails pittoresques qu'il eût été facile d'inventer, exprimé dans une seule phrase l'essentiel. On doit même remarquer la coïncidence curieuse de certains épisodes particuliers, celui-ci par exemple :
Des gens évanouis, écrit Flaubert, se réveillaient au contact d'une lame ébréchée qui leur sciait un membre.
Nous lisons de même dans Gorréard :
Le capitaine Dupont fut arraché à cet état d'anéantissement profond par un matelot entièrement aliéné qui voulait lui couper le pied avec un couteau. La vive douleur qu'il éprouva le rappela à lui-même (i).
Sur d'autres points encore, l'analogie se poursuit :
Un officier, raconte Corréard (2), trouva par hasard un petit citron, et l'on sent combien un pareil fruit lui devenait précieux; aussi le réservait-il pour lui seul*
(1) Page 123. Confirmé par la thèse de Savigny, p. 24.
(2) Page 148.
LES CONNAISSANCES MEDICALES DE FLAUBERT l33
Ses camarades, malgré les supplications les plus pressantes, ne pouvaient rien obtenir... S'il ne se fût rendu aux sollicitations de ceux qui l'entouraient, on le lui aurait certainement enlevé de force.
Et Flaubert :
Spendius trouva une plante à larges feuilles, emplie d'un suc abondant; et, l'ayant déclarée vénéneuse, afin d'en écarter les autres, il s'en nourrissait.
Plus loin, dans l'ouvrage de Gorréard (i) :
Il est souvent arrivé que ces vases [où Ton mettait refroidir de l'urine] aient été dérobés.
Et ailleurs (2) :
Plusieurs de nous, au moyen de petits vases en fer-blanc, conservaient leur ration de vin, et, en se cachant, pompaient dans le gobelet avec un tuyau de plume.
De même dans Salammbô :
Plusieurs conservaient soigneusement dans un trou en terre une réserve de nourriture... et on mangeait cela pendant la nuit, en baissant la tête sous son manteau. . . On leur volait le dernier reste de leur immonde portion .
Gomme les Mercenaires, les Naufragés de la
(1) Page 148.
(2) Page i5o.
l34 AUTOUR DE FLAUBERT
Méduse, à bout de ressources, décident de supprimer les bouches inutiles, dont la vie ne pourrait être prolongée qu'aux dépens des autres existences. Le sacrifice pèse naturellement sur les plus faibles, sur ceux qui ne peuvent plus se défendre, qu'on peut considérer déjà comme à demi morts. Et, des deux côtés, les bourreaux s'ingénient à pallier de beaux raisonnements l'acte inhumain qu'ils vont accomplir :
— Alors, dit Flaubert, l'envie se tourna sur les blessés et les malades. Puisqu'ils ne pouvaient guérir, autant les délivrer de leurs tortures ; et sitôt qu'un homme chancelait, tous s'écriaient qu'il était maintenant perdu et devait servir aux autres.
— Nous ne restâmes plus que 27, explique Gorréard (1). De ce nombre, i5 seulement paraissaient pouvoir exister encore quelques jours. Tous les autres, couverts de larges blessures, avaient presque entièrement perdu la raison. Cependant ils avaient part aux distributions et pouvaient avant leur mort consommer, disions-nous, 3o ou 4° bouteilles de vin, qui pour nous étaient d'un prix inestimable. On délibéra : mettre les malades en demi-ration, c'était leur donner la mort de suite. Après un conseil présidé par le plus affreux désespoir, il fut décidé qu'on les jetterait à la mer. Ce moyen... procurait aux survivants 6 jours de vin, à deux quarts par jour... Tout annonçait leur fin prochaine. Nous avons besoin de croire qu'en précipitant le terme de leurs maux, notre cruelle résolution n'a rac-
(1) Page 140.
LES CONNAISSANCES MEDICALES DE FLAUBERT l35
courci que de quelques instants la mesure de leur existence... Les victimes, nous le répétons, n'avaient pas plus de 48 heures à vivre ; en les conservant sur le radeau, nous eussions absolument manqué de moyens d'existence deux jours avant d'être rencontrés.
Cette dernière cruauté apporte enfin quelque atténuation au supplice des malheureux: beaucoup d'ailleurs, n'espérant plus rien, se résignent d'avance à leur triste sort :
— Quelques-uns ne souffraient plus, écrit Flaubert, et pour employer les heures ils se racontaient les périls auxquels ils avaient échappé.
— Les plus adroits d'entre nous, raconte Corréard(i), pour nous distraire et pour nous faire passer le temps avec plus de rapidité, mettaient leurs camarades à même de nous raconter leurs triomphes passés, et, parfois, ils leur faisaient établir des comparaisons entre les traversées qu'ils avaient essuyées dans leurs campagnes glorieuses et les peines que nous souffrions sur notre radeau.
On voit donc, par tous ces exemples isolés, qu'une singulière concordance s'établit du Naufrage de la Méduse à Salammbô. Il est impossible de lire successivement les deux récits sans
(i) Page i45- — Et Savigny (thèse, p. i3oï : « Quelques-uns de nous racontaient leurs campagnes et leurs triomphes, et les différents dangers qu'ils avaient connus sur la mer. C'est ainsi que se passèrent quelques jours... » — Et ailleurs, cette réflexion, d'une psychologie très exacte : « L'homme qui a éprouvé de grands revers éprouve une espèce de plaisir à s'entretenir des malheurs analogues à ceux auxquels il a échappé. » (Ibid., p. 28.)
l36 AUTOUR. DE FLAUBERT
être frappé de ces ressemblances, tant dans la nature des épisodes relatés que dans le pittoresque de quelques descriptions, et la notation de certains phénomènes caractéristiques.
Voici enfin, pour clore la comparaison, un dernier rapprochement tout à fait significatif, qui nous ramène à ce qui a été dit au début de cet article à propos des connaissances médicales de Flaubert.
On sait qu'un admirable paragraphe de Salammbô résume les troubles mentaux qui assaillent les affamés, les visions qui obsèdent leur pensée, et qui sont à la fois un symptôme pathologique et une conséquence directe de leurs souffrances : la notation de ce délire multiforme est, de l'avis unanime, transcrite avec une rigoureuse précision. Nul doute qu'ici Flaubert ne se soit tout spécialement documenté, n'ait contrôlé par des renseignements positifs, scientifiquement observés, son travail de composition littéraire.
Voici ce fragment :
Enveloppés dans leurs manteaux, ils s'abandonnaient silencieusement à leur tristesse.
Ceux qui étaient nés dans les villes se rappelaient des rues toutes retentissantes, des tavernes, des théâtres, des bains, et les boutiques des barbiers où Ton écoute des histoires. D'autres revoyaient des campagnes au coucher du soleil, quand les blés jaunes ondulent et que les grands bœufs remontent les collines avec le soc des
charrues sur le cou. Les voyageurs rêvaient à des citernes, les chasseurs à leurs forêts, les vétérans à des batailles— et, dans la somnolence qui les engourdissait,leurs pensées se heurtaient avec l'emportement et la netteté des songes. Des hallucinations les envahissaient tout à coup. Ils cherchaient dans la montagne une porte pour s'enfuir et voulaient passer au travers. D'autres, croyant naviguer par une tempête, commandaient la manœuvre d'un navire, ou bien ils se reculaient épouvantés, apercevant, dans les nuages, des bataillons puniques. 11 y en avait qui se figuraient être à un festin, et ils chantaient.
On remarquera la progression par laquelle est indiqué le passage de la rêverie normale aux images incohérentes qui révèlent un état morbide, et le rôle capital de l'association des idées et des perceptions habituelles à chaque catégorie d'individus dans la formation de leur délire. Flaubert décrit en dix lignes l'évolution complète de cette démence. Dans le récit de Corréard, et dans celui de Savigny, nous retrouvons presque tous les éléments du tableau synthétique qu'on vient de lire : à cette différence près qu'ils ne sont pas groupés et coordonnés de façon à donner à l'observation clinique un caractère général, comme dans Salammbô, mais disséminés au milieu des autres détails, l'analogie des divers symptômes de cette folie temporaire, et des circonstances extérieures qui la provoquent (silence, température, immobi-
lité, épuisement physique, etc.), apparaît très sensible. On le verra par les citations suivantes :
— Je ne me flatterai pas, dit Savigny (i), d'avoir eu assez de fermeté pour observer toujours avec calme les altérations physiques et morales de ceux qui m'environnaient... Mais moins frappé que la plupart de ceux qui m'entouraient, j'ai pu, dans plus d'une circonstance, lire sur leurs visages les ravages terribles que produisirent le désespoir et une abstinence absolue...
Déjà régnait beaucoup d'incohérence dans leurs discours ; aux souvenirs de leurs familles, de leur patrie, de leurs amis, succédaient tout à coup des idées bizarres. Les uns criaient qu'ils apercevaient la terre, d'autres des navires qui venaient à notre secours; tous nous annonçaient, par des cris répétés, ces visions fallacieuses. — Un nommé Lenormand, chef d'atelier, arrivé de Paris, se croyait encore dans la capitale ; il disait à un nommé La Villette : c< Allez chez le marchand de vin que vous voyez au coin pour préparer un litre, je vous suis. » Il se jeta à la mer, voulant se rendre dans la maison qu'il croyait apercevoir (2).
— Voici, écrit de son côté Corréard, ce que M. Savigny éprouva au commencement de la nuit. Ses yeux se fermaient malgré lui et il sentait un engourdissement général. Dans cet état, des images assez riantes berçaient son imagination; il voyait autour de lui une terre couverte de belles plantations, et il se trouvait avec des êtres dont la présence flattait ses sens : il raisonnait cependant sur son état (3)... Les uns devenaient furieux,
(1) Thèse, pp. 16-17.
(2) Ibid., p. s5.
(3) Corréard, p. 121.
LES CONNAISSANCES MEDICALES DE FLAUBERT I 3q
d'autres chantaient, d'autres se précipitaient à la mer, faisant à leurs camarades leurs derniers adieux avec beaucoup de sang-froid. Quelques-uns disaient : « Ne craignez rien, je pars pour vous chercher du secours et dans peu vous me reverrez. » — Au milieu de cette démence générale, on vit des infortunés courir sur leurs compagnons, le sabre à la main, et leur demander une aile de poulet et du pain pour apaiser la faim qui les dévorait ; d'autres demandaient leurs hamacs pour aller, disaient-ils, dans l'entrepont de la frégate, prendre quelques instants de repos. Plusieurs se croyaient encore à bord de la Méduse, entourés des mêmes objets qu'ils y voyaient tous les jours; ceux-là voyaient des navires et les appelaient à leurs secours; ou bien une rade dans le fond de laquelle était une superbe ville. M. Corréard croyait parcourir les belles campagnes de l'Italie. Un des officiers lui dit : « Je me rappelle que nous avons été abandonnés par les embarcations, mais ne craignez rien. Je vais écrire au Gouverneur, et dans peu d'heures nous serons sauvés. » M. Corréard lui répondit sur le même ton, et comme s'il eût été dans un état ordinaire : « Avez-vous un pigeon pour porter vos ordres avec autant de célérité (i)?... »
— Dès que la tranquillité fut rétablie après un combat opiniâtre, raconte encore Savigny, nous retombâmes dans le même anéantissement ; il fut tel que, le lendemain, je crus sortir d'un sommeil pénible et que je demandai à ceux qui m'entouraient si, pendant la nuit, ils avaient vu des combats et entendu des cris de désespoir : quelques-uns me répondirent que les mêmes visions les avaient continuellement tourmentés (2).
(1) Page 122.
(2) Thèse, p. 21.
l40 AUTOUR DE FLAUBERT
Le même auteur ajoute, à propos de la calenture
L'invasion de cette maladie se fait pendant la nuit et tandis que le sujet est endormi. L'individu se réveille privé de l'usage de sa raison... ses discours prolixes sont insignifiants et sans suite; il s'échappe de son lit, s'éloigne de l'entrepont, et court surle pontou les gaillards du vaisseau. Là, il croit voir au milieu des ondes des arbres, des forêts, des prairies émaillées de fleurs; cette illusion le réjouit, sa joie éclate par mille exclamations ; il témoigne le plus ardent désir de se jeter à la mer. Il s'y précipite en effet, croyant descendre dans un pré (i)...
Un autre passager de la Méduse, qui put se sauver sur une chaloupe, décrivait enfin plus tard à Savigny des phénomènes du même genre qu'il avait éprouvés :
Vers les 3 heures du matin, la lune étant couchée, excédé de besoin, de fatigue et de sommeil, je cède à mon accablement et je m'endors, malgré les vagues prêtes à nous engloutir. Les Alpes et leurs sites pittoresques se présentent à ma pensée. Je jouis de la fraîcheur de l'ombrage, je renouvelle les moments délicieux que j'y ai passés; et, comme pour ajouter à mon bonheur actuel par l'idée du mal passé, le souvenir de ma bonne sœur fuyant avec moi, dans les bois de Kaiserlautern, les Cosaques... est présent à mon esprit. Ma tête était penchée au-dessus de la mer. Le bruit des flots qui se brisaient contre notre frêle barque produit sur mes sens l'effet d'un torrent qui se précipite du haut des montagnes, je crois m'y plonger tout entier (2),
(1) Thèse, p. 22.
(2) Ibid., pp. 24-25.
LES CONNAISSANCES MEDICALES DE FLAUBERT l4*
S'il suffisait de relever quelques ressemblances partielles, quoique très apparentes, pour avoir le droit d'affirmer une relation entre deux œuvres aussi différentes par ailleurs que Salammbô et le Naufrage de la Méduse, ces derniers rapprochements de textes fourniraient sans doute un argument décisif. Mais, en matière de critique littéraire, on ne saurait s'en tenir à une telle approximation. Les comparaisons que nous venons d'établir ne constituent pas, à elles seules, la preuve formelle que Flaubert, avant d'écrire le Défilé de la Hache, ait jamais connu et consulté les récits de Corréard et de Savigny. La certitude sur ce point ne pourrait résulter que d'une allusion explicite, d'une indication de la Correspondance, ou du témoignage authentique d'un contemporain : et nous ne possédons rien de ce genre. Nulle part Flaubert ne mentionne le Naufrage de la Méduse parmi les nombreux volumes qu'il lut à l'occasion de son roman. Du Camp et les Goncourt semblent avoir ignoré cette source possible du Défilé de la Hache.
Toutefois, un passage d'une lettre adressée par Bouilhet à son ami vers 1861, et publiée pour la première fois dans les notes de la récente édition
de Salammbô(i), augmente singulièrement la vraisemblance de l'hypothèse que nous proposons. Bouilhet écrit en effet :
Quant aux subsistances, et à la possibilité [pour les Mercenaires] de rester un mois avec la plus infime nourriture, tu as le droit de faire ce que bon te semblera. Souviens-toi des naufrages, et combien il faut peu à l'homme pour vivre.
On comprend l'importance du mot Naufrage prononcé à cette place, et dans de telles circonstances. A l'époque où précisément Flaubert s'enquérait des conditions matérielles dans lesquelles il lui serait possible de raconter le blocus de l'armée, et cherchait les éléments d'une description vraie des souffrances causées par la faim et la soif, le conseil de Bouilhet le mettait sur la voie d'une documentation à approfondir dans un ordre de faits très spéciaux. Immédiatement devait surgir à sa mémoire le souvenir du désastre trop fameux dont son enfance avait entendu le récit. Dès lors, en s'attachant à cette idée, il lui devenait facile de se procurer soit le livre de Gorréard, soit la thèse de Savigny (qui était peut-être dans la bibliothèque de son frère) et d'y puiser des renseignements d'autant plus précieux à ses yeux qu'ils émanaient des héros du drame.
(i) Salammbô (édition L. Conard, Paris, 1912), p. 474.
Est-ce ainsi réellement que les choses se sont passées ? La présomption est forte, mais ce n'est encore qu'une présomption. Et l'absence de tout autre document, interdit de conclure d'une façon plus catégorique.
Aussi bien, si l'on était tenté d'admettre, malgré tout, l'affirmative, il faudrait du moins interpréter à leur juste valeur les analogies signalées.
Dans une œuvre comme Salammbô, — il fautbien le répéter, puisqu'on l'a parfois oublié — l'exactitude des détails archéologiques, historiques, médicaux et autres, et le problème de leur origine, n'auront jamais un intérêt prépondérant. Il se rencontrera probablement toujours des disciples de Gustave Froehner pour reprocher à Flaubert de n'avoir étudié ni Falbe, ni Dureau de la Malle, ou de confondre Astaroth avec Astarté. En quoi ces lacunes ou ces erreurs influent-elles sur la beauté du livre? Mais la critique d'épluchage est une caractéristique de notre époque, plus scientifique qu'artiste, plus positive que lyrique. Elle met en relief notre éducation, notreculture générale, mieux que notre sens littéraire ; ceux même qui la pratiquent avec beaucoup de talent n'hésitent pas à confesser qu'elle garde une portée un peu limitée : ainsi M. de Trévières, qui consacrait naguère un très solide article aux inadvertances botaniques et topographiques de Flaubert dans
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Salammbô (i), l'avouait lui-même par grande modestie. Fort des progrès de la science contemporaine, un médecin viendra peut-être contester les descriptions du Défilé de la Hache, on au contraire en louer la précision technique. Mais qu'importerait encore ? Et si, de notre côté, nous apprenions demain, par une preuve indiscutable, que Flaubert s'est inspiré de Corréard ou de Savigny en composant ce chapitre, en serions-nous vraiment plus avancés? Notre devoir serait alors de noter le fait, pour sa curiosité propre ; mais il faudrait ensuite aller plus loin, en dégager toutes les conséquences.
Il faudrait surtout, en comparant les textes de plus près que nous n'avons voulu le faire, insister sur l'idée que Flaubert, d'où qu'il tire ses documents, ici, comme dans toutes ses œuvres, les ramène à l'universel. S'il ne contrôle pas toujours la parfaite authenticité de ses sources — autant du moins que peuvent le désirer les purs savants — son procédé descriptif ne varie pas de Salammbô à Mme Bovary ou à l'Education sentimentale : qu'il emprunte directement à la réalité, ou qu'il l'étudié sur l'autorité et la bonne foi d'autrui, c'est toujours par un travail synthétique de son esprit qu'ensuite il la reconstitue et la vivifie. Il dépouille les événements de leurs détails accidentels et, en les tradui-
(i) La Grande Revue, 25 avril 1912e
sant en style, comme il disait, il leur imprime un caractère de généralité. A supposer provisoirement résolue la question des sources du Défilé de la Hache, on constaterait ainsi une fois de plus que la vérité objective de ses romans implique une élaboration subjective, une idéalisation préalable, un perpétuel soutien de l'imagination par le réel, en même temps qu'une transposition du réel par l'imagination. C'est le double processus qui résume son art, et qui en assure la plénitude etFéquilibre.